Les ménages paient la facture

Fiscalité excessive, train de vie dispendieux de la Senelec, charges de personnels, privilèges indus des agents, quand le gouvernement de Al Aminou Lo fait supporter aux populations le coût de la mal gouvernance de l’entreprise publique.
“Ndimbal ñiko soxla, kou soxla wul ndimbal rombal.” (L’aide ira besoin aux véritables nécessiteux, ceux qui n’en ont pas droit n’ont qu’à aller voir ailleurs). Par ces termes, le Premier ministre, Al Aminou Lo, annonçait sans aucune empathie que nous allons vers une hausse des prix de l’électricité, due à la réduction drastique des subventions. Pour lui, cette subvention jusque-là profite plus aux riches, et non aux pauvres qui en ont véritablement besoin. Raison pour laquelle, selon lui, l’Etat a accepté de les diminuer, voire de les supprimer de manière graduelle. “Chacun paiera son électricité et son carburant en fonction de sa poche et de ses capacités. L’État soutiendra ceux qui ne peuvent pas supporter le prix. C’est cela l’équité”, prévient le chef du Gouvernement.
En effet, il ressort des estimations du Gouvernement que 65% de cette subvention est captée par 20% des plus nantis. En valeur absolue, c’est 550 milliards de francs CFA sur les 750 milliards de subventions qui sont captés par les riches, d’après les chiffres de Al Aminou Lo. La grande question, c’est qui sont les riches dont parle le Premier ministre ? Sur quelle étude se base-t-il pour dire que 65% de la subvention profite à ces derniers ?
Pour Bassirou Beye, ingénieur en Planification économique, consultant international, ce serait la catastrophe, si l’État supprime la subvention avant l’arrivée du Gas to Power. “En tant qu’expert, il est difficile de se prononcer, parce que pour le moment, ce ne sont que des déclarations politiques. Le Gouvernement ne nous donne pas la source de ces chiffres. C’est pourquoi je parle de déclarations politiques, juste pour justifier les mesures qu’ils veulent mettre en place et dont on nous parle depuis plusieurs mois”, déclare l’économiste, avant d’avertir : “S’ils mettent en œuvre ces mesures annoncées, c’est toute l’économie qui va subir un choc. Aujourd’hui, malgré la subvention, les gens ressentent les difficultés. Ce sera pire que ce qu’on a vu avec le carburant, car l’électricité est déterminante dans le prix de plusieurs produits de première nécessité et dans le fonctionnement des entreprises. Ce serait vraiment la catastrophe, s’ils enlèvent ces subventions.”
Attention à de nouvelles émeutes de l’électricité et de la faim
Entre ralentissement de la machine productive et de la consommation des ménages, l’économiste craint des pertes d’emplois en cascade et la fermeture d’entreprises, avec toutes les conséquences qui vont avec. “Nous risquons de nous acheminer vers une situation où le Sénégalais ne peut plus acheter, parce qu’il a perdu son emploi, et en même temps on lui demande de payer plus. Il ne faut même pas exclure des émeutes, comme on l’a vécu par le passé”, avertit-il.
Dans son raisonnement, le Gouvernement estime que cette réforme ne vise que les riches, pas les pauvres qui recevront des aides financières de l’État. A la question de savoir qui sont les riches et les pauvres, Monsieur Beye renvoie aux enquêtes de l’ANSD qui fixent les seuils en deçà desquels un ménage est considéré comme pauvre. Ces enquêtes sont-elles fiables ? Recensent-elles de manière exhaustive tous les pauvres ? L’économiste en doute sérieusement.
À son avis, il y a effectivement des problèmes d’exhaustivité et de généralisation, mais aussi des erreurs dans les enquêtes basées sur la cartographie et les zones de dénombrement. “Mais l’un des biais les plus importants, signale-t-il, c’est le fait que le Sénégalais n’a pas cette culture de déclarer ses revenus. Ensuite, généralement on interroge le chef de ménages qui ne connaît pas ce que perçoit chaque membre du ménage ayant un revenu.”
Les déclarations des entreprises, selon le consultant, auraient pu servir de référence, mais le Sénégal n’a pas de système d’information perforant permettant aux administrations de communiquer entre elles. “Il est difficile de faire un ciblage fiable dans ces conditions”, prévient-il, estimant qu’un ciblage par zone aurait pu être plus envisageable.
Qui sont les riches et les pauvres selon Al Aminou Lo ?
L’objectif du Gouvernement, c’est de porter la subvention à 1% du PIB à l’horizon 2029, soit environ 250 milliards de francs. Al Aminou n’a pas manqué de rappeler que c’est le montant qui était prévu dans la loi de finances initiale 2026, comme pour partager la responsabilité avec le gouvernement de son prédécesseur Ousmane Sonko. La question a, en tout cas, été abordée plusieurs fois.
“Je sais que vous ne serez pas d’accord, mais la vérité est que ce sujet a été abordé plusieurs fois. Par le Premier ministre (Ousmane Sonko), par le ministre de l’Énergie (Birame Souleye), mais aussi par l’ancien ministre de l’Économie. Nous en avons aussi parlé en Conseil des ministres : le 4 mars ; les 1er, 8 et 15 avril. Nous en avons également parlé les 6 et 20 mai 2026”, avait lancé le PM à la majorité parlementaire. A l’en croire, son gouvernement n’a fait que continuer le travail qui a été entamé par son prédécesseur.
Pendant que le Gouvernement veut supprimer les subventions, c’est pour le moment l’omerta sur la fiscalité excessive et sur le train de vie dispendieux de la Senelec que le consommateur est contraint de supporter. En effet, dans la determination du prix de l’électricité, il est pris en compte, en sus du coût des combustibles, du transport des combustibles, des charges de personnels, des services extérieurs, mais aussi des impôts et taxes.
Dans la pratique, la Senelec fait ses estimations et les soumet à la Commission de régulation du secteur de l’énergie qui les étudie avant d’arrêter les prix définitifs. Il convient d’ailleurs de noter que les combustibles utilisés par la Senelec ne sont pas concernés par la subvention, informe un expert.
Les charges excessives de la Senelec supportées par les ménages
En pratique, la Senelec use souvent de subterfuges dans la détermination de ses prix. Dans le document portant révision des conditions tarifaires de l’entreprise pour la période 2023-2027 qui date de décembre 2023 (encore en vigueur), l’organe de régulation mettait à nu ce qu’on peut considérer comme un véritable manque de sincérité dans les pratiques de la Société nationale d’électricité. Dans ce document, la CRSE nous montrait comment la Senelec, à travers la facturation, gonfle les tarifs, avec des chiffres parfois fantaisistes.
A propos des charges de personnels, après évaluation, la CRSE les évaluait à 422,914 milliards sur la période 2023-2024, contre des prévisions de 452,034 milliards F CFA projetées par la Senelec. Relativement au transport des combustibles, la Commission relevait que dans les projections de la Senelec, cette rubrique passait de 14,316 milliards F CFA en 2023 à 31,594 milliards F CFA en 2027, ce qui était manifestement exagéré, selon l’analyse même de la CRSE. Le cout du transport de combustible était finalement ramené à 43,469 milliards F CFA sur la période 2023-2027, au lieu des 113,733 milliards F CFA soumis par la Senelec.
En 2023, suite aux manifestations sur les prix de l’électricité, l’État avait promis un audit de la facturation, mais les résultats n’ont jamais été portés à la connaissance du public. De l’avis de Bassirou Beye, il y’a un vrai problème dans la facturation de la Senelec.
“Le système de facturation pose vraiment problème ; l’État doit parachever cet audit. Il faut également qu’on aille vers un système intelligent. A partir de ton téléphone, tu devrais savoir combien ton frigo consomme, combien tes lampes consomment…. Mais le système actuel c’est de l’arnaque. Aucune justice dans la facturation”, dénonce l’économiste, qui insiste : “Nous savons que l’Etat voulait faire quelque chose pour convaincre le FMI et ses partenaires, mais il faut savoir que ces derniers ne maîtrisent pas forcément le contexte Sénégalais. Les ménages et les petites entreprises ne peuvent pas supporter le coût réel.”
Au-delà de la facturation, des charges de personnels que supportent les ménages, il y a aussi les nombreux avantages accordés aux agents. Réagissant récemment à ceux qui soutenaient que les travailleurs de la Senelec ne paient pas l’électricité, le chef du département des relations commerciales de la Senelec explique : “Il n’y a pas de gratuité, mais des tarifs préférentiels. Dans toutes les entreprises, les travailleurs ont des avantages. C’est le cas également à la Senelec et c’est strictement encadré.”
Par ailleurs, il faut noter que les populations supportent également une fiscalité très lourde sur les produits pétroliers. Généralement, ces taxes dépassent largement les subventions. “Nous avons fait une étude sur la fiscalité. Nous sommes autour d’une moyenne de 42% sur les produits. Si on avait appliqué ces résultats, il n’y aurait pas de hausse. Par exemple, pour un prix de 92 francs le baril, avec une fiscalité de 25%, le super carburant aurait coûté 925 francs. Ce serait le prix sans subvention”, expliquait l’ancien ministre de l’énergie Birame Soulèye Diop.
Par Mor Amar






