Publié le 2 Sep 2026 - 16:37
SÉNÉGAL – FMI

Un accord, mille questions 

 

Dos au mur, accablé par des conditions de plus en plus difficiles d’accès aux financements, le Sénégal lâche du lest et décroche un nouveau projet d’accord avec le FMI. Face à la presse, le ministre des Finances et du Budget est revenu sur les principales orientations de l’accord, tout en évitant soigneusement de parler de restructuration.

 

La messe est dite. Le Sénégal a finalement trouvé un accord de principe avec le Fonds monétaire international (FMI), portant sur un financement de plus de 1200 milliards de francs CFA. Dans un communiqué, l’institution de Bretton Wood précise : “Les autorités sénégalaises et les services du FMI sont parvenus à un accord au niveau des services sur les principales politiques économiques qui pourraient sous-tendre un accord de 36 mois au titre de la facilité élargie de crédit  (FEC) d’un montant d’environ 2,2 milliards de dollars (1243 milliards de francs CFA), afin d’appuyer le programme de réformes économiques et financières des autorités pour la période 2026–29.”

Face à la presse, le ministre des Finances et du Budget, Cheikh Diba, est revenu sur les principales orientations de cet accord qui est soumis à présent à l’approbation de la Direction et du Conseil d’administration du FMI. Pour lui, cet accord est incontournable pour faire face à la pression sur les finances publiques. Cet accord, selon lui, marque un renouveau de la relation entre le FMI et le Sénégal. Il devrait permettre au pays de renouer avec ses principaux partenaires et d’accéder aux financements à des conditions plus avantageuses. 

La nouvelle orientation repose sur trois orientations majeures : un recentrage des actions de l’État qui veut se concentrer davantage sur les secteurs prioritaires ; un ciblage plus efficient des soutiens publics dans le secteur de l’énergie ; un traitement durable et efficace de la dette publique.

Le prix de l’accord

Au cœur des négociations, il y a la question des subventions sur les produits énergétiques. L’État s’est engagé dans ce cadre à réviser le système en place pour plus d’équité et d’efficacité. “Notre système de subvention généralisée profite de manière disproportionnée aux plus gros consommateurs. 65% de la subvention est allouée au 20% des consommateurs les plus aisés”, a expliqué le Ministre pour qui, ce système est non seulement socialement inéquitable, mais aussi difficilement soutenable.

De plus, le système actuel expose le budget aux fluctuations parfois brutales des cours internationaux du pétrole ; ce qui entraine une hausse des subventions que l’État ne peut pas supporter durablement. “Il est donc impératif de passer d’une logique de soutien généralisé à un dispositif mieux ciblé, plus juste socialement et plus efficace économiquement”, a indiqué le ministre Diba.

L’objectif, selon lui, n’est pas d’abandonner la protection des populations, mais de la renforcer en orientant prioritairement l’intervention de l’État vers les ménages les plus vulnérables, le transport collectif et les activités essentielles à la vie économique et sociale. “Parallèlement, ceux qui ont la capacité de supporter le prix réel devront progressivement, et dans des conditions maîtrisées, contribuer à leur juste part. Les économies réalisées seront réorientées vers les investissements productifs, la protection sociale, l’éducation, la santé et les autres priorités sociales”, plaide l’argentier de l’Etat. 

Vers une restructuration des entreprises publiques

L’autre point au centre des négociations, c’est la gouvernance des entreprises publiques. À ce propos, le ministre de l’Économie, des Finances et du Budget a estimé que l’Etat continuera d’assumer sa mission souveraine, de soutenir les activités stratégiques ou non marchandes indispensables à la nation. “Mais une entreprise intervenant dans un secteur marchand doit disposer d’un modèle économique viable, d’une gouvernance rigoureuse et d’objectifs de performance clairement définis”, a-t-il prévenu.

Selon Cheikh Diba, il ne faut surtout pas opposer le redressement budgétaire au développement économique ou à la justice sociale. “Nous devons réduire et maîtriser le déficit tout en préservant l’investissement qui prépare l’avenir ; mobiliser davantage de recettes tout en répartissant équitablement l’effort ; orienter les subventions vers ceux qui en ont réellement besoin. Nous devons mieux gérer nos entreprises publiques tout en préservant les intérêts stratégiques de l’État”, a-t-il soutenu.

Face au FMI, l’État s’est ainsi engagé à mobiliser davantage de ressources domestiques et à mieux rationaliser les dépenses publiques. Il compte se focaliser sur des secteurs comme le soutien à la production, la création d’emplois, l’amélioration de la santé et de l’éducation, ainsi que le renforcement de l’accès aux services essentiels.

Vers une stratégie de mobilisation des recettes

En ce qui concerne la mobilisation des recettes, Diba a insisté sur la nécessité d’une meilleure répartition de l’effort à travers l’élargissement de l’assiette, la lutte contre les pertes de recettes, un réexamen des subventions dont l’efficacité n’est pas démontrée. À ce propos, le communiqué du FMI a renseigné que les autorités sénégalaises prévoient d’adopter en 2027 une stratégie de recettes à moyen terme, qui renforcera la mobilisation des recettes intérieures et contribuera à dégager des marges de manœuvre pour les dépenses prioritaires.

Les autorités sont aussi déterminées à renforcer la gouvernance budgétaire, notamment par une meilleure gestion de la dette publique, un suivi accru des arriérés intérieurs et une supervision renforcée des entreprises publiques. Les réformes destinées à améliorer l’environnement des affaires et à promouvoir l’inclusion financière contribueront à soutenir une croissance tirée par le secteur privé. En outre, les autorités ont annoncé leur intention de solliciter un traitement de la dette afin de rétablir sa viabilité.

Le FMI rappelle les conditions de l’accord 

Même si des progrès importants ont été réalisés, il reste encore du chemin dans la mise en œuvre de l’accord.

Dans son communiqué, le Fonds monétaire international est revenu sur la nécessité d’une approbation par le Conseil d’administration. Pour y parvenir, il est encore attendu du Sénégal la mise en œuvre de certaines mesures correctrices.

“L’accord nécessite la mise en œuvre de mesures correctrices résolues à l’appui de la demande de dérogation présentée par les autorités dans le cadre du cas de communication d’informations erronées, avant l’approbation par le Conseil d’administration. Il requiert également la réception des assurances de financement nécessaires de la part des partenaires du Sénégal”, informe le FMI dans son communiqué.

Les autorités sénégalaises sont aussi déterminées, informe le Fonds monétaire, à renforcer la gouvernance budgétaire, notamment par une meilleure gestion de la dette publique, un suivi accru des arriérés intérieurs et une supervision renforcée des entreprises publiques. “Les réformes destinées à améliorer l’environnement des affaires et à promouvoir l’inclusion financière contribueront à soutenir une croissance tirée par le secteur privé”, indique le communiqué.

Selon l’institution de Bretton Woods, le programme attendu devrait contribuer à mobiliser des financements de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement et d’autres partenaires de développement.

Il faut rappeler que ces deux années ont été particulièrement difficiles pour l’économie sénégalaise, malgré le démarrage effectif de l’exploitation des hydrocarbures. Le pays a en effet enregistré une croissance de modeste de 6,7 % en 2025, alors que c’était la première année complète de production pétrolière. Quant à la croissance hors hydrocarbures, elle s’est contractée à 2,2%. Pour le 1er trimestre 2026, la croissance hors hydrocarbures a rebondi à 4,7 % en glissement annuel.

 

SERVICE DE LA DETTE INSOUTENABLE

Cheikh Diba veut éviter le pire  

Depuis l’éclatement de l’affaire dite de la dette cachée, les investissements publics sont au ralenti ; plusieurs projets à l’arrêt faute de financement ou à cause de la suspension des financements par les bailleurs. Selon le ministre des Finances, en 2026, sur chaque 100 francs de recettes mobilisées par l’État,  25 francs sont consacrés au seul paiement des intérêts de la dette.

“Si on tient compte du principal, cela peut avoisiner les 70%”, s’est alarmé Diba non sans préciser que ce sont des ressources qui auraient pu être utilisées pour construire des hôpitaux, des écoles, moderniser l’agriculture, soutenir les entreprises, la construction des infrastructures et assurer la protection des populations des populations.

À en croire le ministre, il est indispensable pour le Sénégal de s’arrêter et de revoir la trajectoire. “Si nous ne corrigeons pas cette dynamique, nous risquons d’atteindre un point, où une part toujours plus importante des ressources de l’État seront consacrées au paiement des intérêts et des autres charges incompressibles, au détriment des investissements nécessaires à l’avenir  du pays”, justifie le ministre des Finances.

Le traitement de la dette, selon lui, n’est donc pas une fin en soi. “Elle constitue un moyen de réduire progressivement la pression exercée sur le budget, de restaurer les marges de manœuvre de l’Etat, et de préserver notre capacité à financer les priorités nationales. C’est par cette démarche que nous renforcerons notre souveraineté économique, consoliderons la confiance de nos partenaires et préserverons la capacité de l’État à financer durablement les priorités du Sénégal.”

 

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PLAN DE TRAITEMENT DE LA DETTE DU SÉNÉGAL POUR ÉVITER L’IMPASSE 

300 milliards pour les entreprises, 150 milliards pour les bourses de sécurité familiale

Selon le ministre de l’Économie, des Finances et du Budget, le plan de traitement de la dette constitue une composante centrale du paquet de mesures devant accompagner la nouvelle trajectoire économique et financière du Sénégal. “Il est impulsé et piloté par le gouvernement du Sénégal afin d’améliorer durablement le profil de notre dette et de restaurer notre capacité à financer le développement”, a-t-il précisé.

“Au-delà du traitement de la dette, le plan est conçu comme un package de solutions pour desserrer les contraintes de liquidités de l’État, mobiliser les partenaires du Sénégal, relancer l’afflux de capitaux dans le pays, promouvoir l’investissement direct étranger et assurer la reprise des financements des partenaires”, indique Cheikh Diba.

L’objectif du gouvernement, à travers ce Plan, est de réduire la charge de la dette, d’accélérer l’apurement de la dette de l’État envers ses fournisseurs afin de réinjecter des ressources dans l’économie, de renforcer la trésorerie des entreprises du secteur privé, mais aussi favoriser la reprise des investissements publics structurants. “Sur le reste de l’année (2026), une enveloppe de 300 milliards de francs CFA est consacrée au règlement des créances dues aux entreprises”, a promis le ministre des Finances, précisant qu’avec les financements attendus, le trésor sera en mesure de payer les entreprises qui attendent depuis plusieurs mois.

Le retour du social

Le ministre des Finances a par ailleurs insisté sur le fait que l’État ne compte pas abandonner les couches vulnérables. Outre les subventions énergétiques qui seront revues à leur avantage, le gouvernement annonce une augmentation de l’enveloppe dédiée aux bourses de sécurité familiale. “Le paiement des bourses de sécurité familiale sera effectué avant la fin du mois de septembre et en amont de la rentrée scolaire. À compter de 2027, l’enveloppe sera doublée, passant de 70 milliards à 140 milliards de francs CFA, tandis que le nombre de familles passera de 500 000 à plus d’un million de ménages”, informe Cheikh Diba.

À l’en croire, les dépenses sociales seront une priorité du budget pour les trois prochaines années. Cheikh Diba en appelle à un esprit de résilience, de solidarité et à la lucidité pour faire face aux exigences de l’heure. “Les efforts seront exigeants, mais ils ont un sens. C’est de préserver notre souveraineté économique, protéger les plus vulnérables et redonner à l’État les moyens d’investir dans l’avenir. C’est avec cette ambition et l’intérêt national comme seule boussole que nous engageons cette nouvelle étape de la transformation économique et sociale du Sénégal”, soutient le ministre de l’Économie, des Finances et du Budget.

OUSMANE SONKO, PDT ASS NATIONALE

“Certaines orientations ne font que reproduire les erreurs du passé”

La réaction de la majorité parlementaire était sans doute la plus attendue à la suite de cette annonce d’un nouvel accord avec le FMI. Pour le président de l’Assemblée nationale, le langage diplomatique tenu par le gouvernement et le FMI ne donne aucune information sur le détail de ce projet d'accord, ni sur les engagements concrets du Sénégal. “Quels sont les engagements du Sénégal sur le « traitement de sa dette » ? Quelles sont les principales réformes prévues (viabilité des finances publiques, protection des ménages vulnérables, mobilisation des ressources intérieures, rationalisation des dépenses, filets de protection sociale, supervision des entreprises publiques, environnement des affaires…) ? Quid des audits internationaux de la dette qui étaient exigés ?”, s’est interrogé le président de Pastef Ousmane Sonko dans une publication sur sa page Facebook.

Pour lui, ayant participé aux négociations pendant de longs mois, il sait que certaines orientations ne font que reproduire les erreurs du passé. Il en appelle à la transparence complète envers les Sénégalais. “Ce genre de négociation étant sanctionné par un projet de document, appelé mémorandum de politiques économiques et financières, validé par les deux parties, je demande au gouvernement du Sénégal : de publier ce mémorandum pour une information correcte et pour qu'un débat sain soit ouvert sur les engagements du Sénégal ; à défaut, de le transmettre à l'Assemblée nationale, représentation populaire”, souligne le président de l’Assemblée nationale.

Pour lui, le gouvernement ne peut éviter le débat, puisque dans tous les cas, les grandes orientations de ces engagements seront contenues dans une éventuelle loi de finances rectificative (LFR) ou dans le projet de loi de finances pour l'année 2027 qui sera soumis à l'Assemblée nationale au mois d'octobre 2026.


ABDOULAYE WILANE, PORTE-PAROLE PS

“S’agit-il d’une restructuration ou…. ?”

Pour sa part, le porte-parole du Parti socialiste, Abdoulaye Wilane, n’a pas manqué de soulever plusieurs questions pour le moment sans réponses. La première série porte sur la terminologie. Alors que le gouvernement parle de Plan de traitement de la dette, il s’interroge : “S’agit-il d’un reprofilage ? D’un rééchelonnement ? D’un échange de titres ? D’une restructuration ? Quels créanciers seraient concernés ? Quelle dette ? Quelles maturités ? Quelles contreparties ? Quels effets sur les banques sénégalaises, les investisseurs, les épargnants et la capacité future du pays à accéder aux marchés ?”

Le responsable socialiste s’interroge également sur les 300 milliards de FCFA destinée au règlement des créances des entreprises et annoncées par le ministre des Finances. “Nous souhaitons évidemment que les entreprises soient payées. Mais une question élémentaire de gestion publique demeure : ces 300 milliards sont-ils déjà disponibles et budgétairement sécurisés, ou leur mobilisation dépend-elle encore de financements soumis à des conditions et à des approbations ?”

Cette distinction, selon Wilane, est essentielle pour les entreprises concernées, pour les banques qui les financent et pour la trésorerie de l’État.


Moundiaye Cissé, Directeur exécutif ONG 3D

“Les Sénégalais ont droit à la transparence”

Ils ont été nombreux les acteurs à saluer certes l’évolution des négociations, mais à demander des comptes sur les engagements pris par l’état. “Après l’annonce du financement, les Sénégalais ont droit à la transparence sur le contenu de l’accord, son coût économique et social et les garanties prévues pour protéger les populations”, a réagi le directeur exécutif de l’ONG 3D Moundiaye Cissé. Selon le responsable de la société civile, l’Etat ne doit surtout pas transiger sur les dépenses sociales, notamment l’éducation, la santé, la protection sociale et l’emploi des jeunes.

Par Mor Amar

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