Publié le 26 Feb 2025 - 17:47
AMADOU HOTT ET ME AUGUSTIN SENGHOR

Le Sénégal peut-il enfin briser la malédiction des candidatures internationales ?

 

Alors que la Banque africaine de développement (BAD) s’apprête à élire son nouveau président, la candidature du Sénégalais Amadou Hott suscite à la fois optimisme et interrogations. Fort d’une expérience de 23 ans au sein de l’institution, l’ancien ministre de l’Économie semble bien positionné. Toutefois, les récents échecs du Sénégal dans les courses aux postes de leadership international, comme ceux du Dr Ibrahima Socé Fall à l’OMS Afrique et du Pr. Abdoulaye Bathily à l’Union africaine, invitent à la prudence. Entre alliances stratégiques, dynamiques régionales et enjeux de positionnement, cette candidature représente un test crucial pour l’influence sénégalaise sur la scène africaine.

 

La Banque africaine de développement (BAD) a dévoilé, le 21 février, les cinq candidats officiellement retenus pour succéder au Nigérian Akinwumi Adesina à la tête de l’institution. Parmi eux, le Sénégalais Amadou Hott, un nom qui suscite à la fois espoir et prudence au vu des récents échecs du Sénégal dans les compétitions pour les postes de leadership international. Alors que l’élection est prévue pour le 29 mai, la candidature d’Amadou Hott soulève des questions sur les chances de succès, les risques encourus et les leçons à tirer des échecs passés.

Parallèlement, une autre candidature sénégalaise retient l’attention : celle de Me Augustin Senghor, président de la Fédération sénégalaise de football (FSF), qui brigue un siège au Conseil de la FIFA.

Ces deux candidatures, bien que distinctes, s’inscrivent dans une dynamique plus large où le Sénégal cherche à affirmer son leadership sur la scène internationale, que ce soit dans le sport, la finance ou la diplomatie.

Amadou Hott : un profil solide, mais des défis à surmonter

Amadou Hott, ancien ministre sénégalais de l’Économie, du Plan et de la Coopération, est un vétéran de la BAD. Avec 23 ans d’expérience au sein de l’institution, il a occupé des postes clés, notamment celui de vice-président chargé de l’Électricité, de l’Énergie, du Climat et de la Croissance verte. Son expertise et son réseau au sein de la BAD font de lui un candidat sérieux. Magatte Wade, ancien chef de la Communication et des Relations extérieures de la BAD, estime qu’Amadou Hott est ‘’bien positionné’’ et a ‘’le chemin tracé’’, à condition de surmonter les ‘’obstacles internes et externes’’.

Cependant, la course à la présidence de la BAD s’annonce disputée. Les autres candidats, notamment la Sud-Africaine Bajabulile Swazi Tshabalala et le Mauritanien Sidi Ould Tah, sont des concurrents redoutables. La candidature de M. Tah, soutenue par la Côte d’Ivoire, ajoute une dimension politique à la compétition. Magatte Wade considère, dans les colonnes du ‘’Soleil’’ que ce soutien n’est pas une position de principe, mais politique, et suggère que les autorités sénégalaises pourraient encore convaincre le président ivoirien Alassane Ouattara de réviser son positionnement. La localisation du siège de la BAD en Côte d’Ivoire rend ce soutien crucial.

Me Augustin Senghor : une candidature indépendante, mais stratégique

Dans un contexte où le Sénégal multiplie les candidatures pour des postes de leadership international, une nouvelle figure émerge sur le devant de la scène : Me Augustin Senghor. Depuis plusieurs semaines, ses intentions devenaient de plus en plus claires. À 59 ans, le président de la Fédération sénégalaise de football (FSF) a officialisé, le samedi 22 février, sa candidature pour un siège au Conseil de la FIFA. Cette annonce s’inscrit dans la dynamique des ambitions sénégalaises de s’imposer dans les instances internationales, qu’elles soient sportives, économiques ou politiques.

Contrairement à la candidature d’Amadou Hott à la présidence de la BAD, celle de Me Augustin Senghor ne bénéficie pas du soutien officiel du gouvernement sénégalais. Cependant, pour des observateurs comme Demba Varore, cet appui étatique n’est pas une condition sine qua non pour remporter un siège au Conseil de la FIFA. Contrairement à des postes comme la présidence de la Confédération africaine de football (Caf), où le lobbying diplomatique et le soutien des États jouent un rôle décisif, les élections à la FIFA sont plus influencées par les réseaux internes du football et la crédibilité des candidats.

Maitre Augustin Senghor dispose d’atouts indéniables pour briguer ce poste. Ancien avocat et figure respectée du football africain, il a su se construire une réputation solide au fil de ses quatre mandats à la tête de la FSF. Sous sa direction, le football sénégalais a connu un essor remarquable, avec des performances historiques comme la victoire des Lions à la Coupe d’Afrique des nations (Can) 2021. Ces succès, combinés à son expérience et à son réseau au sein de la FIFA, font de lui un candidat sérieux.

‘’En coulisses, il est probable que Me Senghor ait informé Khady Diène Gaye, la ministre des Sports du Sénégal, de sa candidature. Bien que le soutien de l’État ne soit pas déterminant dans ce cas précis, une coordination discrète entre les autorités sportives et gouvernementales pourrait renforcer sa position. Par ailleurs, si Me Senghor est élu au Conseil de la FIFA, il ne briguera vraisemblablement pas un cinquième mandat à la tête de la FSF, ouvrant ainsi la voie à une nouvelle génération de dirigeants sportifs au Sénégal’’ renseigne le journaliste Varore.

 

LES ÉCHECS PASSÉS DÛ SÉNÉGAL

Leçons à tirer

La candidature d’Amadou Hott intervient dans un contexte où le Sénégal a connu plusieurs revers dans les compétitions pour les postes de leadership international. Ces échecs offrent des leçons précieuses pour la campagne actuelle.

Le cas du Dr Ibrahima Socé Fall à l’OMS Afrique

En 2024, le Dr Ibrahima Socé Fall, un médecin militaire sénégalais de renom, a échoué dans sa candidature pour diriger l’Organisation mondiale de la santé (OMS) Afrique. Malgré un profil impressionnant et le soutien du Sénégal, il a été battu par le Tanzanien Dr Faustine Englebert Ndugulile. Les raisons de cet échec sont multiples. D’une part, la candidature du Dr Fall n’a pas bénéficié d’un soutien unanime au sein de la presse sénégalaise, ce qui a affaibli sa visibilité. D’autre part, la division des voix en Afrique de l’Ouest a joué contre lui. Le Niger avait également présenté son candidat, le Dr Boureima Hama Sambo, ce qui a fragmenté le soutien régional. En revanche, les pays anglophones ont uni leurs forces derrière un seul candidat, augmentant ainsi leurs chances de succès.

Cet échec souligne l’importance de la solidarité régionale et de la coordination des candidatures. Pour Amadou Hott, il est crucial de s’assurer que les pays francophones, en particulier ceux de l’Afrique de l’Ouest, unissent leurs voix derrière sa candidature.

Le revers du Pr. Abdoulaye Bathily à l’Union africaine

En 2017, le Pr. Abdoulaye Bathily, un éminent historien et homme politique sénégalais, a échoué dans sa candidature pour diriger la Commission de l’Union africaine. Malgré le soutien officiel de la CEDEAO, Bathily n’a obtenu que 10 voix, loin derrière le Tchadien Mahamat Faki, qui en a récolté 16. Le ministre sénégalais des Affaires étrangères de l’époque, Mankeur Ndiaye, a regretté que la solidarité régionale n’ait pas fonctionné. Il a même exprimé des doutes sur le fait que toutes les voix obtenues par le Sénégal provenaient de la CEDEAO.

L’échec de Bathily montre à quel point le lobbying diplomatique et des alliances stratégiques peuvent être décisifs. Le Tchad, par exemple, a bénéficié de son engagement dans la lutte contre le terrorisme au Sahel, ce qui a renforcé sa position.

Pour Amadou Hott, il est essentiel de capitaliser sur les relations diplomatiques existantes et de construire des alliances solides, notamment avec des pays influents comme la Côte d’Ivoire.

Dans la perspective de cette aspiration d’Amadou Hott à la présidence de la Banque africaine de développement, il est impératif, pour le Sénégal, de rester aux aguets et de tout mettre en œuvre pour ramener la Côte d’Ivoire dans son giron. Les deux pays entretiennent historiquement des relations solides et fraternelles, fondées sur des liens culturels, économiques et politiques profonds. Cependant, ces derniers mois, une méfiance perceptible a semblé éloigner les deux nations, malgré les apparences de cordialité.

Le récent déplacement du président sénégalais Bassirou Diomaye Faye à Abidjan, bien que symbolique, n’a pas suffi à rétablir un courant politique fort entre les deux pays. Les observateurs attribuent cette distance à plusieurs facteurs, notamment le rapprochement des autorités sénégalaises avec les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), une coalition qui inclut le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Ce positionnement géopolitique, bien qu’il puisse représenter un atout pour le Sénégal dans d’autres contextes, pourrait être perçu comme un signe de divergence avec la Côte d’Ivoire, qui entretient des relations plus prudentes avec ces pays.

Par ailleurs, un mini incident diplomatique avait également contribué à refroidir les relations entre Dakar et Abidjan. Birame Soulèye Diop, l’actuel ministre sénégalais des Mines, avait suscité l’ire du président ivoirien Alassane Ouattara, en tenant des propos jugés diffamatoires à son encontre. Bien qu’il fût membre de l’opposition au cours de cette période et eût présenté des excuses publiques peu après, cet épisode semble laisser des traces dans les relations bilatérales.

Pour les observateurs avertis, pour la candidature d’Amadou Hott, il est donc essentiel que le Sénégal redouble d’efforts pour renouer avec la Côte d’Ivoire. Le siège de la BAD étant situé à Abidjan, le soutien ivoirien pourrait s’avérer décisif, non seulement en termes de vote, mais aussi pour influencer d’autres pays de la région. Les deux pays ont tout intérêt à renforcer leur coopération, d’autant plus que leurs intérêts économiques et stratégiques sont souvent alignés.

Les frictions avec la France : un enjeu stratégique pour la candidature d’Amadou Hott

Par ailleurs, certains analystes soulignent que le Sénégal a récemment connu certaines frictions inutiles avec la France, notamment sur des questions de souveraineté et de politique étrangère. Ces tensions, bien que symboliques, pourraient nuire aux intérêts stratégiques du pays dans des instances internationales comme le FMI ou d’autres organisations multilatérales.

En effet, malgré la perte d’hégémonie relative de la France sur le continent africain, celle-ci reste un acteur majeur de la scène internationale. Membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et sixième puissance économique mondiale, la France conserve une influence considérable, notamment dans les processus de décision et de parrainage des candidatures aux postes de leadership international.

Le Sénégal, bien qu’engagé dans une dynamique de diversification de ses partenariats et de renforcement de son autonomie stratégique, a encore besoin du soutien de l’ancienne puissance colonisatrice dans certaines arènes internationales. L’histoire récente offre des exemples édifiants de l’influence française dans les nominations clés. On se souvient notamment du soutien appuyé de la France au Rwanda, qui a joué un rôle déterminant dans l’échec de la candidature de Michaëlle Jean, ancienne gouverneure générale du Canada, à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). En 2018, Emmanuel Macron avait publiquement apporté son soutien à la ministre rwandaise des Affaires étrangères, Louise Mushikiwabo, lors d’une rencontre avec le président Paul Kagame à Paris. Ce soutien, combiné à celui de l’Union africaine, avait scellé le sort de la candidature de Michaëlle Jean, malgré l’appui initial du Canada et du Québec.

Cet épisode montre à quel point le parrainage de la France peut être décisif dans les compétitions pour les postes internationaux. Pour le Sénégal, il est donc important de maintenir des relations apaisées avec Paris, tout en défendant ses positions souveraines. Les récentes tensions, bien que légitimes dans un contexte de rééquilibrage des relations entre l’Afrique et la France, ne doivent pas occulter la réalité des rapports de force internationaux. La France, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité et acteur clé des institutions financières internationales, dispose toujours de leviers d’influence significatifs.

Dans le cas de la candidature de l’ancien ministre des Finances à la tête de cette institution continentale, un soutien français pourrait s’avérer précieux, notamment pour convaincre d’autres partenaires internationaux et renforcer la légitimité de sa candidature. Cependant, ce soutien n’est pas acquis et dépendra de la capacité du Sénégal à entretenir habilement ses relations diplomatiques avec Paris.

Les autorités sénégalaises devront donc trouver un équilibre entre la défense de leurs intérêts nationaux et la préservation d’un partenariat stratégique avec la France.

La candidature de M. Hott à la présidence de la BAD représente une opportunité majeure pour le Sénégal et l’Afrique francophone. Cependant, les échecs passés du Dr Ibrahima Socé Fall et du Pr. Abdoulaye Bathily rappellent que le succès n’est jamais garanti. Pour maximiser ses chances, Amadou Hott devra surmonter les divisions régionales, construire des alliances solides et mener une campagne efficace. Dans un contexte géopolitique complexe, la route vers la présidence de la BAD sera semée d’embûches, mais avec une stratégie bien pensée, Amadou Hott pourrait bien écrire une nouvelle page de l’histoire de la BAD et du leadership africain.

Parallèlement, la candidature de Me Augustin Senghor au Conseil de la FIFA illustre la diversité des ambitions sénégalaises sur la scène internationale. Bien que moins dépendante du soutien étatique que d’autres candidatures, elle témoigne de la volonté du Sénégal de s’imposer dans des arènes où son expertise et son influence peuvent faire la différence. Dans un contexte où le pays multiplie les candidatures, il est essentiel de tirer les leçons des succès et des échecs passés pour maximiser les chances de succès, que ce soit pour Amadou Hott, Me Augustin Senghor ou d’autres figures sénégalaises appelées à représenter le pays sur la scène mondiale.

 

AMADOU CAMARA GUEYE

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