Alliance électoraliste ou nouvelle alternative politique ?

Le lancement, le 9 août 2026, d’And Liggeey Gox Yi – La Marche des Territoires, sous la direction du député-maire de Malicounda Maguette Sène, marque l’entrée d’un nouvel acteur dans le paysage politique sénégalais. Présentée comme une coalition réunissant plus d’une quinzaine de partis et mouvements, la plateforme entend placer les territoires, les collectivités locales et les acteurs de terrain au cœur de l’action publique.
Le discours inaugural de la coalition And Liggeey Gox Yi – La marche des Territoires insiste sur la décentralisation, la responsabilisation des collectivités, la transformation locale des ressources et la proximité avec les populations. Toutefois derrière cette ambition affichée, une interrogation politique s’impose : And Liggeey Gox Yi est-elle une coalition électorale supplémentaire destinée à préparer les prochaines élections locales, ou constitue-t-elle les prémices d’une véritable offre politique fondée sur les territoires ? La réponse ne peut être univoque. La coalition porte à la fois les caractéristiques classiques d’une alliance électorale et les éléments discursifs d’une possible recomposition politique autour d’un nouveau paradigme territorial.
Le premier élément de lecture tient à la temporalité de sa création. And Liggeey Gox Yi apparaît à l’approche des prochaines élections locales, dans un contexte où les collectivités territoriales deviennent un enjeu majeur de compétition politique. Le calendrier constitue donc un premier indice d’une construction électorale.
Dans le landernau politique sénégalais, les coalitions constituent en effet un mode classique d’accès ou de conservation du pouvoir. Elles permettent à des formations disposant de ressources électorales différentes de mutualiser leurs moyens, de présenter des candidatures communes et d’élargir leur assise territoriale. La constitution d’And Liggeey Gox Yi peut ainsi être interprétée comme une réponse rationnelle à la nécessité de construire des rapports de force avant les prochaines échéances.
Le profil de ses membres et la centralité accordée aux élus locaux renforcent cette hypothèse. La coalition rassemble des partis, des mouvements et des élus autour d’un même espace de compétition : le territoire. Or, les territoires constituent précisément le niveau où se gagnera une partie des prochaines batailles électorales.
Sous cet angle, le discours sur les territoires pourrait également fonctionner comme un instrument de mobilisation électorale. Promouvoir davantage de ressources pour les collectivités, dénoncer la centralisation des décisions ou réclamer davantage de compétences aux maires sont des thèmes susceptibles de rencontrer directement les préoccupations des électeurs locaux. Le discours selon lequel « les territoires ne sont plus des exécutants mais des décideurs » possède ainsi une double portée : il constitue une revendication institutionnelle, mais également un puissant argument de campagne auprès des élus et des populations locales.
Cette lecture invite donc à la prudence. Une coalition créée à la veille d’une échéance électorale, rassemblant de nombreux partis et mouvements, peut être avant tout un véhicule électoral. Sa capacité à survivre aux élections, à maintenir sa cohésion et à produire une doctrine commune au-delà des candidatures permettra de déterminer si elle est davantage qu’une alliance de circonstance.
La question fondamentale est donc celle de sa durée : And Liggeey Gox Yi survivra-t-elle aux élections qui ont favorisé sa naissance ?
« Les territoires ne sont plus des exécutants mais des décideurs »
Réduire cependant And Liggeey Gox Yi à une simple coalition électorale serait insuffisant. Son discours fondateur contient un élément qui mérite une attention particulière : la volonté de faire du territoire non plus un simple espace d’application des politiques nationales, mais un espace de conception, de décision et de production du développement.
Cette ambition apparaît dans le slogan politique même de la coalition : « du territoire vers la nation ». Il s’agit d’une inversion assumée de la logique traditionnelle de l’action publique sénégalaise. Plutôt que de penser le développement depuis le centre avant de le décliner vers les collectivités, la coalition propose de partir des besoins, des ressources et des acteurs locaux pour construire la politique nationale.
C’est probablement ici que réside la véritable originalité potentielle d’And Liggeey Gox Yi.
La coalition ne se contente pas de réclamer davantage de moyens pour les collectivités. Elle propose une autre philosophie de l’action publique : le développement national devrait être produit à partir des territoires.
La revendication d’un « Acte 4 » de la décentralisation constitue la traduction institutionnelle de cette vision. Il ne s’agirait plus seulement de transférer des compétences, mais également des ressources, de la fiscalité et une capacité réelle de décision, avec « moins de tutelle et plus de confiance ». Cette proposition peut être politiquement significative parce qu’elle touche à une faiblesse historique de la décentralisation : le décalage entre les compétences officiellement transférées aux collectivités et les moyens réellement disponibles pour exercer ces compétences.
L’autre dimension intéressante du projet concerne la valorisation des avantages comparatifs territoriaux. La coalition cite l’agriculture à Kaolack, la pêche à Joal, le tourisme à Saly, les ressources minières à Kédougou ainsi que le pétrole et le gaz. Le principe défendu est de transformer localement les ressources afin de créer davantage de valeur et d’emplois dans les territoires concernés.
Il ne s’agit donc plus uniquement de décentraliser l’administration : il s’agit de territorialiser le développement économique. Cette conception donne à la coalition une dimension potentiellement plus importante qu’une simple alliance électorale. Elle cherche à agréger des élus, mais aussi des acteurs économiques, des femmes, des jeunes et des organisations de terrain. Elle pourrait ainsi être le point de départ d’une nouvelle ligne de fracture politique : non plus seulement majorité contre opposition, ou ancien système contre nouveau système, mais centralisation contre territorialisation du pouvoir.
Passer de coalition en projet politique : le véritable défi
Une coalition politique ne devient une alternative que lorsqu’elle réussit à dépasser les intérêts particuliers de ses composantes pour produire une vision collective, une organisation durable et une stratégie politique cohérente.
La diversité revendiquée par la coalition constitue à la fois sa principale force et sa principale fragilité. Rassembler plus d’une quinzaine de partis et mouvements permet d’élargir le socle politique. Mais plus le nombre de composantes augmente, plus se pose la question de la cohérence idéologique et de la gouvernance interne. Le risque est alors celui d’une coalition où chaque organisation conserve ses intérêts, son leadership et ses ambitions électorales, tandis que le discours sur les territoires sert de dénominateur commun minimal.
Par contre, si And Liggeey Gox Yi parvient à transformer cette diversité en doctrine territoriale commune, elle pourrait constituer une expérience politique originale.
Son avenir dépendra donc moins du nombre de partis réunis au lancement que de sa capacité à répondre à plusieurs questions essentielles : quelle réforme précise de la décentralisation ? Quel modèle de financement des collectivités ? Quelle fiscalité locale ? Quelle articulation entre État central, régions ou pôles territoriaux et communes ? Quels mécanismes de redevabilité ? Quelle politique industrielle territorialisée ? Quelle solidarité entre territoires riches et territoires pauvres ?
Le document fondateur contient déjà certaines orientations : transfert de compétences et de ressources, fiscalité locale, plans territoriaux, redevabilité locale et transformation des ressources sur place. Mais leur traduction en programme politique opérationnel constituera l’étape décisive. La « Marche des Territoires » ne pourra toutefois transformer cette intuition en véritable projet de société qu’à une condition : passer du slogan à la doctrine, de la coalition à l’organisation, de l’alliance électorale à l’alternative politique.
Pour l’heure, And Liggeey Gox Yi demeure donc une coalition à potentiel politique, située entre pragmatisme électoral et ambition programmatique. Son lancement constitue une promesse ; son implantation territoriale, son fonctionnement après les élections et sa capacité à produire des résultats et des politiques concrètes diront si cette promesse peut devenir une nouvelle offre politique sénégalaise.
Khaly Sarr






