Publié le 23 Dec 2013 - 06:48
CENTRAFRIQUE

 «Les enfants ne cherchent pas à comprendre la guerre, mais ils la subissent»

 

Ce sont les plus jeunes les premières victimes des violences en Centrafrique : il y a ceux qui ont perdu leurs parents, ceux qui sont utilisés par les groupes armés, et beaucoup sont déplacés. Les enfants subissent de plein fouet le chaos de ces dernières semaines. Manuel Fontaine est le directeur régional de l'Unicef pour l'Afrique de l'Ouest et du Centre. De retour de Centrafrique, il est l'invité de Charlotte Idrac sur Radio France Internationale ce dimanche.

 

RFI : Vous rentrez d’une mission en Centrafrique. Vous avez sans doute rencontré de nombreux enfants là-bas avec des situations bien différentes. Pouvez-vous peut-être nous raconter le parcours d’un enfant en particulier ou une situation emblématique ?

Manuel Fontaine : Oui, j’ai rencontré pas mal d’enfants. Malheureusement beaucoup d’enfants dans des hôpitaux. Quand on est dans ce genre de situation, on se souvient toujours des regards de ceux qui ont été victimes de violences directement, qui ont reçu des coups de machettes et des coups d’armes blanches. Ils sont pris en charge par des médecins extraordinaires qui ne se posent pas la question de leur origine et qui font tout pour, non seulement les soigner, mais aussi pour s’occuper d’eux à plus long terme et essayer de les réintégrer dans leur famille.

Comment ces enfants, qu’on imagine traumatisés par des images ultra violentes, comprennent-ils la situation ?

En général, les enfants ne cherchent pas forcément à comprendre la guerre, mais ils la subissent. Ils comprennent que les adultes autour d’eux ont peur. C’est tout le comportement des adultes qui est important dans ces cas-là. Et encore une fois voir des médecins, voir des imams, voir des prêtres extraordinaires qui essaient de les abriter et de maintenir des activités aussi normales que possible, c’est extrêmement important pour eux.

Quand on les regroupe dans des centres d’accueil, on ne fait pas de différence entre les communautés. On leur parle de tolérance...

On leur parle de tolérance mais malheureusement, ce qui se passe, c’est que les gens ont tendance à aller évidemment vers des communautés qui sont les leurs. Bossangoa, par exemple, est une ville qui est maintenant vidée complètement. Toute la population s’est concentrée dans deux ou trois centres, par affinités de communautés. C’est une situation très tendue, avec ces populations [prises] entre deux camps, séparé par la force de l'Union africaine, la Misca. Ce qui est frappant, c’est surtout de voir que la peur est dans tous les camps.

Vous êtes également allé à Kaga Bandoro, au nord de Bangui. La situation est-elle sensiblement la même là-bas ?

La situation est un peu meilleure à Kaga Bandoro dans le sens où les magasins sont ouverts tout de même, les gens sont dans la rue. On ne sent pas la même tension mais régulièrement dès qu’une rumeur arrive, dès que quelqu’un entend parler de quelque chose, les gens partent dans la brousse et la ville se vide très rapidement. Mais sinon, c’est une ville un peu moins polarisée que Bossangoa, ou même Bangui.

Est-ce que les familles qui s’étaient réfugiées en brousse ont commencé à rentrer chez elles ?

Dans l’ensemble, pas beaucoup. Malheureusement, on n’a pas encore accès à toutes les zones. D’après ce que l’on voit, ils rentrent parfois dans la journée ou quelques jours, puis à la moindre rumeur les gens repartent. Ça nous inquiète beaucoup parce que tout cela entraînera de la malnutrition, du paludisme, toutes sortes de maladies qui vont se propager. Et on aura un impact humanitaire qui durera beaucoup plus longtemps. Il est essentiel pour nous de monter en puissance et d’être prêts à faire face à ces besoins humanitaires qui vont augmenter.

Les enfants sont donc victimes des combats. Et parfois eux-mêmes participent aux combats. Est-ce un phénomène nouveau en Centrafrique ?

Le fait que les enfants soient attirés dans le combat et soient utilisés, instrumentalisés par des groupes armés pour commettre des violences n’est malheureusement pas un phénomène nouveau, nulle part. Il est difficile pour nous de dire combien ils sont. On estime qu’ils sont probablement entre 3 500 à 6 000, dans tous les groupes concernés. Il faudra qu’on les récupère, on en récupère déjà régulièrement. Mais dans un contexte très polarisé comme cela, et très violent, c’est évidemment plus compliqué.

C’est d’autant plus difficile qu’il n’y a pas d’écoles. Elles sont fermées, parfois depuis un an déjà…

Absolument, la plupart des enfants ne vont à aucune école. Il faut savoir tout de même qu’en République centrafricaine, même avant la crise, seul un enfant sur trois finissait l’école primaire. Mais même dans ce cadre-là, ceux qui étaient à l’école n’y sont pas retournés depuis décembre dernier pour la plupart.

Est-ce que les autorités ont conscience de cette situation ?

On sait par nature que la question de l’enfance est souvent celle qui paraît moins urgente, qui va être gérée séparément ou qui va être gérée plus tard quand on pourra se le permettre. Notre argument est toujours de dire que c’est justement ça qui doit être géré en priorité, d’une part pour les protéger, mais aussi pour les éduquer et éviter qu’on se retrouve dans la même situation dans quinze ou vingt ans.

Quels sont les besoins urgents, les moyens à mettre en œuvre en priorité ?

D’abord le besoin urgent pour tout le monde, c’est la sécurité et la protection, c’est-à-dire d’être en mesure, pour les gens, de rentrer chez eux, et pour les humanitaires d’accéder à toutes les zones. Sinon évidemment, pour ce qui est des centres dans lesquels les déplacés se retrouvent aujourd’hui, c’est tout ce qui est abris, parce qu’on ne peut pas laisser des gens comme ça, exposés aux éléments ; abris, eau, assainissement et nourriture sont très importants.

Et puis, évidemment, il faut établir des cliniques de santé un peu partout. On est dans la période où le paludisme est assez élevé par exemple et le paludisme tue beaucoup d’enfants.

(RFI)

 

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