Publié le 30 Oct 2026 - 17:02
COOPÉRATION RUSSIE-AFRIQUE

La technologie, nouveau levier de puissance de Moscou en Afrique

 

À l’issue du Sommet Russie-Afrique de 2026, la coopération scientifique et technologique devient un levier stratégique pour Moscou et les États africains. Entre ambitions d’influence et quête de souveraineté, le défi reste de transformer les transferts de connaissances en véritable maîtrise industrielle.

 

La coopération technologique russo-africaine dépasse désormais le cadre traditionnel des échanges commerciaux et diplomatiques. Elle s’inscrit dans une dynamique de projection de puissance où la maîtrise des technologies, la formation des compétences et le contrôle des infrastructures deviennent des enjeux stratégiques. Le rapport "Coopération entre la Russie et l’Afrique : mise en œuvre du Plan d’action 2023-2026 et perspectives futures", publié en octobre 2026 à l’occasion du 3e Sommet Russie-Afrique, met en évidence cette évolution.

Le bilan présenté révèle une coopération qui a progressivement pris corps dans plusieurs secteurs : éducation, médecine, cybersécurité, agriculture, énergie et technologies spatiales. Toutefois, derrière les réalisations recensées, la difficulté demeure la transformation des initiatives ponctuelles en capacités technologiques durables.

L’enjeu est double. Pour Moscou, il s’agit de consolider sa présence sur un continent devenu un espace de compétition entre puissances. Pour les États africains, l’intérêt réside dans la possibilité d’acquérir des compétences, de développer des capacités productives et de réduire certaines dépendances extérieures. Cette convergence d’intérêts est avantageuse pour le continent, mais ne garantit pas l’équilibre du partenariat.

Adopté à l’issue du deuxième Sommet Russie-Afrique de juillet 2023, le Plan d’action 2023-2026 constituait une feuille de route pour le développement des relations entre Moscou et les États africains. Dans le domaine scientifique et technologique, il prévoyait notamment le renforcement des relations institutionnelles, les échanges de chercheurs, la coopération spatiale et la facilitation de l’accès des entreprises technologiques aux marchés respectifs.

Un bilan mitigé du Plan d’action 2023-2026…

Trois ans après, le document d’octobre 2026 fait état d’avancées concrètes, mais inégalement consolidées. L’éducation constitue l’un des principaux acquis de cette coopération. Plus de 35 000 étudiants africains sont inscrits dans les universités russes, tandis que des centres de langue russe fonctionnent dans 27 pays du continent. L’Université en réseau russo-africaine rassemble plus de 100 établissements russes et environ 70 universités africaines.

Au-delà des échanges universitaires, ces dispositifs contribuent à la formation de cadres et de spécialistes susceptibles d’intervenir dans les administrations, les entreprises et les institutions scientifiques africaines. Ils constituent également un instrument d’influence à long terme pour Moscou.

La médecine offre un autre exemple de coopération opérationnelle. Le rapport mentionne la mise en place de 20 complexes mobiles de laboratoires scientifiques et technologiques dans 11 pays africains. Il s’y ajoute des programmes de formation en épidémiologie, en diagnostic de laboratoire et en biosécurité.

Dans le secteur pharmaceutique, les partenariats avec l’Algérie illustrent une évolution vers le transfert de technologies. BIOCAD a engagé une coopération avec le groupe public SAIDAL pour la production de médicaments biologiques, tandis que GEROPHARM a transféré, en 2023, une technologie de production d’insuline humaine génétiquement modifiée.

Ces réalisations montrent que la coopération ne se limite pas à la livraison d’équipements. Elle peut également contribuer à développer des capacités de production et à renforcer les compétences locales. Mais le bilan demeure contrasté. Le rapport souligne que les échanges scientifiques progressent davantage dans la transmission des connaissances que dans leur commercialisation. Plusieurs initiatives restent ponctuelles et nécessitent une meilleure structuration.

La principale difficulté consiste donc à passer d’une coopération fondée sur des projets isolés à des systèmes capables de fonctionner durablement, avec des compétences locales, des financements stables et des infrastructures adaptées.

Moscou cherche à consolider son ancrage stratégique…

La coopération technologique représente pour la Russie un moyen de renforcer sa présence en Afrique dans un environnement marqué par la concurrence internationale. Le continent africain constitue à la fois un marché potentiel, un espace de coopération scientifique et un terrain de diffusion des technologies russes.

Cette stratégie s’appuie notamment sur les infrastructures stratégiques. Le projet de centrale nucléaire d’El-Dabaa, en Égypte, illustre cette logique. Le rapport mentionne également les perspectives de coopération nucléaire au Nigeria et en Ouganda, ainsi que la construction d’un Centre de science et de technologie nucléaires au Rwanda.

Dans le domaine spatial, la Russie a participé au lancement de satellites pour l’Algérie, l’Égypte, le Nigeria, l’Angola et le Zimbabwe. Les applications concernent notamment l’agriculture, la surveillance des frontières et les télécommunications. Ces infrastructures peuvent renforcer les capacités des États africains. Mais elles peuvent aussi créer des relations de dépendance à long terme, notamment en matière de maintenance, de logiciels, de composants et d’accès aux données.

La cybersécurité constitue un autre secteur particulièrement sensible. Le rapport cite les entreprises russes Positive Technologies, Kaspersky et StormWall, dont les activités couvrent la protection des réseaux, la sécurisation des infrastructures industrielles et la formation des spécialistes africains. Kaspersky a notamment conclu un accord avec AFRIPOL en 2024 pour une durée de cinq ans. Entre novembre 2025 et mars 2026, l’entreprise a organisé une formation au profit de plus de 40 représentants des forces de sécurité de 23 pays africains.

Ces initiatives renforcent la présence technologique russe dans des secteurs stratégiques. Elles ne permettent toutefois pas de conclure à une utilisation des technologies à des fins de contrôle politique ou d’espionnage. Le rapport ne fournit pas de détails précis en ce sens, mais la logique de la politique étrangère de la Russie permet d’établir ces pratiques non conventionnelles.

La souveraineté technologique, au cœur des attentes africaines…

La question essentielle reste alors celle de la maîtrise des systèmes par le continent. La souveraineté numérique suppose que les États africains puissent contrôler leurs infrastructures, accéder aux compétences nécessaires et décider des conditions d’utilisation de leurs données.

L’intérêt des États africains pour la coopération technologique s’explique par les besoins de développement et les contraintes qui pèsent sur leurs capacités d’innovation. Le rapport souligne que les pays africains disposent souvent de moyens limités en matière de recherche et développement. Dans ce contexte, les partenariats internationaux peuvent contribuer à l’acquisition de connaissances, à la formation de spécialistes et au développement d’infrastructures scientifiques.

Mais la souveraineté technologique ne se réduit pas à la possession d’équipements étrangers. Elle suppose la capacité à maîtriser les processus de production, à assurer la maintenance, à adapter les technologies aux besoins locaux et à développer des solutions autonomes.

Le transfert de technologie constitue donc un enjeu central. Les exemples pharmaceutiques en Algérie montrent les possibilités d’une coopération productive. En revanche, dans l’automobile, les projets d’assemblage envisagés en Éthiopie, au Sénégal et en République démocratique du Congo n’ont pas encore donné lieu à une véritable structuration industrielle. L’étude souligne que les réalisations demeurent essentiellement constituées d’exportations d’équipements et de programmes ponctuels de formation.

Cette situation révèle une limite importante dans la mesure où l’implantation d’une technologie sur le territoire africain ne signifie pas nécessairement qu’elle est maîtrisée par les acteurs locaux. La localisation industrielle doit donc être appréciée à travers la production de composants, la participation des entreprises africaines, la formation des techniciens et la capacité à développer des innovations.

Une compétition technologique face à la Chine et à l’Europe…

La même problématique se pose dans le numérique. Yango Group, présent dans 14 pays africains, développe des services de transport, de livraison, de géolocalisation et de paiement. En mai 2026, sa branche Yango Tech in Africa a engagé des projets dans l’intelligence artificielle, la santé numérique et les plateformes de services. Le fonds de capital-risque de l’entreprise prévoit d’investir 150 millions de dollars dans le développement de ses activités sur le continent.

Ces initiatives peuvent favoriser l’émergence d’écosystèmes numériques africains. Mais elles soulèvent également la question du contrôle des données, des infrastructures et des plateformes qui organisent les échanges économiques. La souveraineté numérique ne consiste donc pas à exclure les fournisseurs étrangers. Elle suppose plutôt de disposer de règles, de compétences et de capacités de contrôle permettant de préserver les intérêts nationaux.

La coopération russo-africaine s’inscrit dans une compétition où la Chine et l’Europe occupent des positions importantes. Le rapport souligne notamment la domination chinoise sur le marché des panneaux solaires. Il identifie néanmoins des possibilités pour les entreprises russes dans les énergies renouvelables, l’hydroélectricité et les technologies de production d’hydrogène.

Moscou cherche à valoriser ses compétences scientifiques et industrielles en mettant en avant le transfert de connaissances et la formation des spécialistes africains. Cette orientation peut répondre aux attentes de certains États africains, qui souhaitent diversifier leurs partenariats et renforcer leurs capacités technologiques.

Toutefois, la différenciation par le discours ne saurait suffire. Elle doit se traduire par des investissements, des transferts de compétences et des mécanismes de financement durables. La Russie est confrontée à des contraintes financières et géopolitiques. L’étude souligne que les sanctions, les difficultés de financement et la nécessité de trouver de nouveaux marchés limitent ses capacités de réalisation.

Le Plan d’action 2027-2029, nouveau paradigme de coopération…

La compétition technologique entre puissances est alors féroce dans le continent africain. Elle demande de la qualité sur les solutions proposées, du financement des projets et de leur maintenance ainsi que l’accompagnement des États africains sur le long terme.

Le troisième Sommet Russie-Afrique de 2026 ouvre une nouvelle séquence de coopération. Le rapport identifie plusieurs secteurs susceptibles de bénéficier d’un approfondissement : cybersécurité, technologies numériques, pharmaceutique, énergie, mines, technologies spatiales, transports et infrastructures.

La formation du capital humain constitue un axe transversal. Le développement de partenariats entre universités, entreprises et centres de recherche pourrait permettre de renforcer les compétences africaines et de consolider les écosystèmes technologiques locaux. Le financement demeure toutefois une condition déterminante. Les projets de recherche, les infrastructures scientifiques et les programmes de localisation industrielle nécessitent des ressources stables et des mécanismes de coopération adaptés.

Pour le Sénégal, l’étude identifie un potentiel de coopération dans les logiciels, les infrastructures numériques et la cybersécurité. Ces domaines pourraient être examinés à partir des priorités nationales, en privilégiant la formation, le transfert de compétences et la participation des entreprises locales. L’intérêt d’un partenariat technologique ne devrait pas être évalué uniquement à travers les équipements livrés ou les accords signés. Il devrait également être apprécié à partir de sa contribution au développement des capacités nationales.

La réussite du partenariat russo-africain se mesurera par conséquent à la capacité des États africains à faire de la technologie un instrument de leur propre souveraineté.

Khaly SARR

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