Publié le 8 Oct 2020 - 22:24
DEGUERPISSEMENT OUAKAM TERME-SUD

Les familles demandent à l’Etat d’agir en urgence

 

ELe centre culturel de Sacré-Cœur continue de recevoir les familles expulsées de leurs maisons à Ouakam Terme-Sud. Après un déguerpissement musclé et un chamboulement de leur vie quotidienne, elles demandent à l’Etat du Sénégal d’agir, en les laissant retourner chez elles. Reportage.

 

Les familles expulsées de Ouakam Terme-Sud ne sont pas au bout de leurs peines. Après deux jours, ou plus, pour certaines, passés à la belle étoile, elles logent, depuis le vendredi 2 octobre, au centre socio-culturel sis à Sacré-Cœur 1. En cette après-midi du mardi 7 octobre, l’établissement grouille de monde. Environ 500 personnes y sont prises en charge, mais la vague est loin d’être terminée. Dans les différentes allées, des matelas posés à même le sol font office de décor. Il y a du monde, certes, mais le calme règne, les mines sont tristes et défaites. L’endroit regorge de femmes.

Difficile d’arracher un mot à ces dernières assises par petits groupes. Quelques jeunes garçons ont choisi les recoins du centre pour s’isoler, ce, dans un lourd silence. Même les enfants qui, habituellement, débordent d’énergie, sont sagement vautrés dans les bras de leurs mères. ‘’C’est une situation vraiment difficile. Se retrouver du jour au lendemain chassé de chez soi avec une telle violence… Il faut être sans cœur pour faire ce genre de choses. Mais Dieu est grand’’, nous confie une maman assise sur un matelas.

Au fond de la cour, le matériel de maison (électroménager, meubles, sacs) des différentes familles est entassé dans un espace. Du côté de la cafétéria, on s’active pour le prochain repas. La mairie de Mermoz-Sacré-Cœur a entièrement pris en charge les besoins alimentaires des déplacés. Plusieurs ONG ont également apporté des vivres ; d’autres Sénégalais volontaires viennent spontanément avec des repas, en guise de solidarité. Un élan auquel s’est jointe la mairie de Dakar.

A l’entrée du centre, un trio d’anciens militaires discutent tranquillement. ‘’Le seul responsable de notre malheur n’est autre que le général Birame Diop. C’est lui qui est derrière tout cela. Nous le savons. Pourtant, nous avons servi ensemble pendant des années ; nous avons mangé ensemble. Lors de sa nomination, il nous avait promis qu’il allait agir en faveur de ce dossier, mais hélas. Il a oublié le passé’’, lance sur un ton amer le vieux Léonard Sambou. Il se désole du fait que l’Etat du Sénégal soit jusque-là ‘’sourd et muet’’ face à tout ce remue-ménage. ‘’Nous voulons retourner chez nous. C’est tout ce qu’on demande. Dieu nous a préservés pendant ces deux nuits passées dehors avec nos bagages. Imaginez s’il avait plu’’, renchérit-il, non sans remercier le maire de Mermoz.

Dans la cour, une équipe de la Croix-Rouge fait le point dans l’attente du médecin en charge de l’ensemble des déplacés. Depuis vendredi dernier, plusieurs enfants, des mamans et surtout des personnes âgées ont été évacués à la clinique Suma Assistance. Les familles occupent trois salles en guise de chambres. La nuit tombée, la cour et les allées sont transformées en dortoir. L’une des chambres est dédiée aux personnes malades, deux jeunes gens y séjournent actuellement. L’un d’eux s’est évanoui, un peu plus tôt dans la journée.

‘’C’est un événement extrêmement douloureux vécu par nos familles. A l’entame de ce déguerpissement, les familles s’étaient disloquées. Le choc était tel que mère, enfant, mari et autres, chacun était parti de son côté. Donc, nous avons appelé à une reconstitution des familles. C’est ainsi que chaque chef de famille devait réunir les membres de sa famille et à la suite de cela, les familles ont commencé à rejoindre le centre, depuis vendredi’’, explique le président du collectif des familles de Ouakam Terme-Sud Al Hassane Hann.

‘’C’est du jamais vu’’

 Le lot des déguerpis compte des ressortissantes marocaines. Ces femmes sont des épouses de militaires retraités. Avec leurs maris, leurs enfants et petits-enfants, elles occupent l’une des trois chambres. De l’avis de Kama Seyad Hafida, mère de six enfants, c’est du jamais vu. ‘’Les militaires ont sorti nos bagages de force, sans pitié. On leur a dit que nous sommes des étrangères, on a nulle part où aller, au moins pour qu’ils aient de la compassion. Mais ils ont répondu : ‘Nous avons reçu un ordre.’ Ces deux derniers jours, c’était pire, ils venaient à 7 h du matin jeter les bagages des habitants au terrain et dire : ‘Ici, c’est une zone militaire. Vous ne pouvez plus rester ici.’ Le fait d’être ici nous a fait un peu oublier le calvaire que nous avons vécu. Mes compatriotes, par ma voix, remercient vraiment le maire Barthélémy Dias pour sa compassion et tout ce qu’il est en train de faire pour nous. Nous sommes de Ouakam et, normalement, le maire de Ouakam devait agir, mais rien’’, nous raconte l’expatriée entourée de trois autres femmes couchées sur de petits matelas.

Elles soulignent que plusieurs de leurs effets ont été détériorés. ‘’C’est du jamais vu. C’est l’Afrique contre l’Afrique. Nous sommes des Marocaines, mais nous avons eu honte de raconter cela à nos parents. Heureusement, la solidarité est de mise. Nos compatriotes nous envoient de la nourriture. D’autres, de l’argent. Mais on préfère retourner dans nos maisons. C’est difficile pour les enfants, car ils ne veulent pas se séparer. Je n’ai pu venir qu’avec deux d’entre eux. Les autres sont chez des connaissances. Nous sommes au Sénégal depuis 1984. On ne se considère même plus comme des Marocaines. On est des Sénégalaises. Dieu est grand. Il y a des familles qui ne sont pas ici et qui aujourd’hui ont des difficultés pour avoir de quoi manger. Hier, mon mari a été évacué d’urgence, tant le choc était insupportable. Moi, je suis malade, mais je supporte. J’ai un problème de tension, mais dans tout ce chamboulement, je ne sais même plus où se trouvent mes médicaments’’, détaille-t-elle, le regard lointain, la chevelure grisonnante.

Seyda fait partie de ces riverains qui ont construit sur ces terrains aujourd’hui source de polémique. Elle a ajouté un étage à sa maison. Ce pan de ce problème pourrait créer un incident diplomatique entre le Maroc et le Sénégal.

La version de la Dirpa

Selon la Direction des relations publiques des armées (Dirpa), ‘’par arrêt n°48, la Cour suprême a confirmé la pleine propriété de la Comico sur l’extrait du titre foncier 1143/Nga sis à Ouakam Terme-Sud, qu’elle a acquis à titre onéreux auprès de l’Etat du Sénégal, le 16 octobre 2018’’. Dans un communiqué publié, il y a quelques jours, elle précise : ‘’La Comico a été confirmée dans ses droits par une décision de justice définitive. La Dscos a été saisie et toutes les dispositions seront prises pour la poursuite des programmes d’habitat au profit des adhérents de la coopérative qui sont constitués de militaires de l’armée, de la gendarmerie nationale et de la brigade nationale des sapeurs-pompiers et de membres des corps paramilitaires.’’

A ce jour, l’espace est occupé par 79 familles d’anciens militaires. Ces derniers ont bénéficié de ces logements par nécessité de service. C’est dire que le conflit actuel a lieu entre frères d’armes, car la Comico est un domaine de l’armée. Toutefois, la population affirme que ce déguerpissement est mu par d’autres intérêts.

 ‘’Ces militaires n’appliquent que des ordres, mais on sait très bien qui est derrière tout cela. Les commanditaires auraient dû venir rencontrer la population, discuter avec elle, avant d’utiliser la force. Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’ils sont en train de créer une rébellion. En réalité, ce sont des étrangers tels que des Turcs qui ont acheté ces terrains et des commerçants de Sandaga turcs. On se bat, parce que nos grands-parents ont combattu pour le Sénégal. Mon grand-père a combattu pendant la guerre de 1939-1945. Mon frère a suivi ses traces. Ce sont nos grands-parents qui conduisaient tous ces véhicules de l’armée’’, martèle Abdoulaye Samb, un riverain.

EMMANUELLA MARAME FAYE

 

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