Une rétro sur Guinaw-Rails à l’épreuve du Train express régional

Hier à Dakar, le long métrage documentaire ‘’Liti Liti’’, réalisé par Aminata Ndao et Mamadou Khouma Guèye, a été projeté en avant-première, en présence de la presse. En effet, ce film, sélectionné en compétition internationale au festival Visions du Réel à Nyon, en Suisse, revient sur la disparition de Guinaw-Rails, un quartier de la banlieue dakaroise menacé par le passage du Train express régional (TER), l’un des projets phares du programme Sénégal émergent.
Avant d’être présenté au public international, il était essentiel que l’œuvre sénégalaise ¨Liti Liti¨ soit d’abord dévoilée à la presse locale, afin de permettre une première lecture critique ancrée dans son contexte national. C’est dans cette optique qu’elle a été dévoilée, hier au Raw Material de Dakar. Une projection qui a laissé paraître émotion et réflexion sur une question importante : le prix de la modernisation, de l’industrialisation. Pour mieux l’expliquer, "Liti Liti¨ (ou l’attachement) raconte l’histoire d’un quartier en plein bouleversement. Peu à peu, maisons et bâtiments disparaissent, effaçant une mémoire collective et laissant derrière eux des victimes silencieuses. Des Sénégalais se retrouvent sans toit, dépossédés non seulement de leur espace de vie, mais aussi de leur histoire. Quel est le véritable prix à payer pour l’industrialisation ? Peut-on parler de développement lorsque l’on reste chaque année classé parmi les pays du Tiers-monde ?
À travers une mise en scène saisissante, le film entraîne le spectateur dans une montée de mélancolie et de révolte. Les émotions y sont si intenses que chaque scène semble être arrachée au réel, donnant à l'œuvre une authenticité rare.
Ainsi, dans son film, le réalisateur Mamadou Khouma Guèye explore l’impact des grands travaux au Sénégal sur le développement, notamment la construction de l’autoroute à péage, les inondations et les travaux du TER.
Selon lui, chaque projet exécuté entraîne l’effacement d’une part de mémoire collective. ¨Chaque fois qu’on parle d’industrialisation, une partie de nous disparaît¨, affirme-t-il. Au départ, il voulait simplement accompagner sa mère dans une période difficile de sa vie et filmer ces instants, avant tout pour préserver une mémoire familiale. ¨Donc, il y a une bonne partie de nous, de nos mémoires, qui est effacée, chaque fois qu’on parle d’industrialisation. Moi, j'ai eu la chance. Au départ, ce n'était pas pour faire un film, c'était juste pour accompagner ma mère dans ces moments-là. Et se filmer pour nous, pour produire une mémoire même. Comme vous l'avez vu, j’ai filmé des moments sérieux. Ils étaient difficiles et importants aussi pour sa vie¨, confesse-t-il dans une visioconférence avec les journalistes.
Il a également souligné qu’il a voulu réaliser ce film avec la plus grande sincérité, afin de témoigner d’un vécu authentique, d’une réalité propre aux habitants de Guinaw-Rails. ¨Je voulais aussi que tous ces moments, même lorsque je me rapproche de ma mère, puissent résonner chez tous ceux qui regardent le film, y compris ceux qui vivent dans les casernes, afin qu’ils ressentent, d’une certaine manière, les mêmes expériences que nous¨. Les émotions étaient palpables dans ses mots.
Cette sincérité dans le film et le fait de laisser transparaître cette réalité l’ont rendu unique. Car ¨Liti Liti¨, c’est aussi un regard intime sur le quartier de son enfance, un espace en transformation où les bulldozers ont forcé des familles entières à quitter les lieux. Et sa mère, dans son rôle, est le témoin de cette évolution.
Le film donne à voir les conséquences humaines des grandes mutations urbaines.
Ainsi, le film est sélectionné dans la compétition internationale au prestigieux festival Visions du Réel à Nyon, en Suisse. Un film sénégalais qui a d'abord été présenté aux Sénégalais avant d’être diffusé à l’international.
Selon la productrice Aminata Ndao, la sélection a eu lieu dès la phase de montage, bien avant la projection à Visions du Réel. ¨Sinon, nous aurions envisagé une première à Dakar. Nous ne voulions pas que le monde entier découvre le film avant que le Sénégal, qui a contribué à sa réalisation, ne l’ait vu en premier", a-t-elle précisé.
Les droits du film désormais au compte du Sénégal
La vendeuse internationale de films et fondatrice de Wawkumba Film, Oumou Diégane Niang, relate comment elle a fait pour avoir les droits mondiaux du film et est revenue sur ce que représente le film pour elle : ¨Pour moi, ce film allie politique et intimité. L’intimité parce qu’il explore la relation entre une mère et son fils ainsi que toute une histoire de territoire, mais aussi politique, parce qu'on a vu tous les aspects politiques, sur les qualités territoriales¨, explique-t-elle. Elle admet que l’acquisition des droits exclusifs n’a pas été une tâche aisée. ¨Ce n’était pas du tout facile pour une société non seulement jeune, mais aussi africaine, d’obtenir les droits mondiaux d’un film. Chacun cherche à tirer de son côté. Nous remercions le Fopica, qui a facilité les choses pour que le Sénégal soit majoritaire dans ce projet. Cet aspect a été déterminant pour que nous puissions obtenir ces droits¨, souligne-t-elle.
Elle a insisté, enfin, sur l’importance de préserver la nationalité des films sénégalais et garantir une représentation africaine forte dans l’industrie cinématographique mondiale. Ainsi, même si le film de Mamadou Khouma Guèye ne décroche pas un prix au festival Vision du Réel à Nyon, il semble déjà avoir conquis le cœur des journalistes critiques par son écho.
CRITIQUE DE ¨LITI LITI¨ Un chant d’adieu à Guinaw-Rails Présenté en première mondiale dans quelques jours à Visions du Réel 2025, dans la compétition internationale des longs métrages, ¨Liti Liti¨ de Mamadou Khouma Guèye, produit par Aminata Ndao, est un film qui capte la mémoire d’un lieu en train de disparaître. À travers le jeu d’acteur de Sokhna Ndiaye, une mère très âgée, il nous plonge dans une banlieue dakaroise vouée à être rasée pour laisser place au Train express régional (TER). Avec une caméra sensible et immersive, ¨Liti Liti¨ nous plonge dans l’agonie de Guinaw-Rails, où les bulldozers avancent inexorablement pour effacer les souvenirs d’une communauté. Ce quartier, qui fut un foyer pour des milliers de familles, est aujourd’hui le théâtre d’un démantèlement brutal. Flagrants sont d’abord la sensibilité, les yeux de Sokhna, son regard qui cherche en vain et en silence, la solution pour que tout son monde ne s’écroule pas. La nouvelle tombe, les travaux du TER doivent commencer et une partie de Guinaw-Rails va devoir disparaître. Sokhna nous fait vivre avec elle sa souffrance, sa peine et son désespoir. Ses paroles sont simples, mais pleines de peine. On doit tout démolir pour reconstruire. Le film donne à voir la disparition d’un monde au nom du progrès. Mais ‘’Liti Liti’’ ne se contente pas d’être une simple observation du déménagement forcé de Guinaw-Rails ; le spectateur est plongé entre mémoire et urbanisation forcée. Il soulève aussi des questions fondamentales sur le développement urbain et la place des habitants dans ces transformations. Le TER, projet emblématique du Sénégal émergent de Macky Sall, est ici à la fois une vision d’avenir, mais pas sans conséquences. C’est donc aussi une force destructrice, qui écrase sous ses rails les histoires et les vies de ceux qui s’y trouvent. De tous les habitants de Guinaw-Rails, aucun n’est épargné. Des morts, des décès, des dépressions, à quel prix ? Une pseudo-industrialisation aux prix des vies, des pleurs, des larmes et des désespoirs ? Les images contrastées des murs qui s’effondrent, des visages marqués par l’incertitude, des voix qui témoignent… C’est ainsi que le film capte la violence silencieuse d’un effacement. Pourtant, il n’y a ni colère excessive ni pathos appuyé : la mise en scène privilégie la douceur de la réminiscence, portée par la voix de Sokhna Ndiaye, une mère et grand-mère qui a bâti sa maison à la sueur de son front et qui voit tout partir en un claquement de doigts, sous le prétexte du développement du pays. Le réalisateur déroule le fil d’une vie bientôt ensevelie sous les gravats et nous livre un film à la fois intime et universel, où l’histoire d’une banlieue devient une métaphore de la lutte entre mémoire et modernité. La photographie, soigneusement composée, oscille entre plans contemplatifs et instantanés du quotidien, ce qui renforce cette tension entre passé et futur. Le gros plan de ses yeux, les larmes qui les remplissent, les ongles sales, des détails qui marquent la perte du courage. Qu’adviendra-t-il de ces habitants dont les maisons ont été démolies, qu’adviendra-t-il des fils et petits-fils qui ont perdu leurs géniteurs à cause d’un AVC causé par la nouvelle du déguerpissement ? Que faire ? Peut-il y avoir une compensation, mais encore sur quel ton pourrait-on donner un fragment de sourire aux habitants de Guinaw-Rails ? À travers ce film, Mamadou Khouma Guèye interroge l’impact des politiques d’urbanisation sur les populations vulnérables et offre un hommage à ceux qui doivent partir sans laisser de traces. Mais la trace restera toujours dans les mémoires, d’où la phrase dans le film : ¨La maison n'existe plus, mais elle est encore dans votre tête.¨ |
Thécia P. NYOMBA EKOMIE