«La déclaration d'Ousmane Ngom peut être dangereuse pour Cheikh Bethio Thioune»
Le port de gourdins est devenu une mode. À ce propos, le ministre de l'Intérieur vient de faire une sortie qui a suscité beaucoup de commentaires. Quelle analyse en faites-vous?
J'ai été surpris par la déclaration du ministre de l’Intérieur et j'en ai fait certaines déductions. La première est qu'une telle déclaration pourrait constituer un danger pour Cheikh Bethio Thioune lui-même. Deuxièmement, c'est une déclaration qui pourrait compromettre la sincérité du scrutin. Le danger pour Cheikh Bethio, c'est que le ministre de l’Intérieur avait pris un arrêté interdisant le port d'armes sur toute l'étendue du territoire. Or, le voilà qui semble dire qu'il acceptait une exception pour Cheikh Bethio Thioune et ses disciples. Le ministre qui est avocat sait pertinemment, qu'en l’occurrence, il y a le parallélisme des formes. Après avoir pris un arrêté d'interdiction, il ne peut en aucun cas, par une simple déclaration de volonté, déroger à cet article en faveur de tel ou tel. Ce qui veut dire que sa déclaration est sans effet juridique. Il devrait, si cela est sincère en lui, prendre un décret dérogatoire en faveur de Cheikh Bethio Thioune. Mais je parie qu'il ne le fera jamais. Cheikh Bethio Thioune étant un ancien administrateur civil, ne pourra en aucun cas arguer de l'ignorance de cette réalité-là. Voila un piège qui pourrait être très grave pour le Cheikh.
En quoi consisterait le piège ?
En cas de dérapage, il ne pourra jamais se prévaloir de cette déclaration du ministre de l’Intérieur qui est sans effet juridique. Partant de l'adage ''nul n'est sensé ignorer la loi'', a fortiori en tant qu'ancien administrateur civil, il ne peut pas se prémunir de cela. Parce que le gourdin est une arme par nature. Il y a deux sortes d'armes. Les armes par nature et celles par destination. Si quelqu'un assomme son vis-à-vis à l'aide d'une chaise, la chaise est une arme par destination. Mais tout le monde sait que le gourdin est fait pour frapper, c'est comme le poignard. Donc, c'est un instrument de violence qui répond parfaitement à la description du droit. Par ailleurs, l'article 92 du code pénal alinéa 2 dit ceci : «Est interdit sur la voie publique et dans un lieu public, tout attroupement armé''. ''L'attroupement est armé, dit le code, si l'un des individus qui le composent est porteur d'une arme apparente''. Il suffit simplement qu'il y ait un qui porte le gourdin pour qu'il y ait attroupement armé devant les bureaux de vote.
Qu'en est-il des personnes qui se baladent avec des gourdins au vu et su de tout le monde ?
Attention ! Quand, comme il (le ministre) le dit, cela entre dans la pratique religieuse, l'individu qui se balade avec un gourdin est considéré comme un signe distinctif d'une certaine confrérie religieuse. Mais à partir du moment où il y a attroupement, quelque soit l'appartenance confrérique, la loi interdit le port d'armes. C'est absolu. Et le ministre de l’Intérieur ne peut pas faire dérogation à l'article 92 du code pénal. C'est la loi. Sur la sincérité du scrutin : quand les partisans d'un candidat prennent position devant un bureau de vote avec des armes apparentes, des électeurs de l'autre candidat viendraient voter, mais d'autres céderaient à la peur et ne viendront pas voter. Cela fausse la sincérité et la liberté du scrutin.
Et pourtant on essaie de légitimer ce phénomène ?
(Silence) J'ai cru avoir entendu, il y a quelques jours, un commissaire de police dire : «Mais, écouter, les gourdins, tant qu'on n'en use pas comme arme, bon...'' J'ai été ahuri d'entendre cela de la bouche d'un commissaire qui est officier de police judiciaire. C'est comme s'il disait : «bon écoutez, les gens peuvent porter des poignards, tant qu'on en use pas, ou bien ils peuvent porter des fusils.» Il faut une responsabilisation ! J'ai entendu des gens rappeler les dispositions qui régissent l’obéissance passive dans les corps militaires et paramilitaires : ''Les ordres doivent être obéis littéralement sans hésitation. L'autorité qui les donne en est entièrement responsable''. Cela n'existe plus. Il y a eu des réformes. Il faudrait qu'on s'inspire du règlement français de 1965 qui donne au subordonné le pouvoir d'objection. Quand l'autorité vous donne un ordre illégal, vous objectez. S'il persiste, vous saisissez son chef. Si celui-là persiste, vous saisissez le chef de ce chef-là, mais vous n'exécutez pas. On voit la Cour pénale internationale poursuivre directement des chefs de guerre. Un capitaine mauritanien accusé de torture a été arrêté en France. Le policier ou le gendarme qui reçoit l'ordre de tirer ou de torturer et qui le fait en assure la responsabilité pénale.
La violence s'est invitée dans le débat politique, avec les attaques de convois, des saccages de maison, des menaces de mort... Quelle est l'analyse du criminologue que vous êtes ?
Je suis inquiet et ce n'est pas aujourd'hui que je le dis. La seule autorité aujourd'hui qui pourrait éviter le chaos dans ce pays, c'est le président sortant (il se répète). Je ne peux pas comprendre qu'il puisse tolérer certaines choses qui se passent. Nous sommes en période électorale. Il y a une ligne à ne pas franchir. Je me dis que le président sortant est sous l'effet de l'émotion. Or, l'émotion embrume l'esprit. Il ne s'attendait pas à un second tour. On l'avait persuadé d'une victoire inévitable. Son entourage familial devrait comprendre cela et l'aider. Parce qu'il y a des choses qu'il fait actuellement qui montrent que ce n'est pas l'homme que j'ai connu.
Expliquez-vous ?
C'est un homme d'expérience. C'est un homme cultivé, instruit. C'est un homme qui a une grande expérience politique, donc de réflexion. Mais aujourd'hui, je ressens quelque chose comme une atrophie chez lui. Tout cela s'est atrophié à la suite de l'émotion qu'il a subie. Et là, il a besoin d'être soutenu, conseillé par des gens désintéressés qui lui veulent du bien.
A quoi devons-nous nous attendre ?
Au pire (il se répète).