Publié le 20 Feb 2020 - 21:14
AUTOSUFFISANCE EN RIZ

Six ans après, l’objectif une fois de plus repoussé

 

Le Sénégal aurait dû être autosuffisant en riz depuis 2017, si l’on s’en tient aux prévisions du gouvernement en 2014. L’objectif n’étant pas atteint, le Pracas 2 repousse l’échéance à 2023.

 

Lancé en 2014, le Plan national d’autosuffisance en riz (74 milliards d’investissement) a suscité beaucoup d’espoirs finalement déçus, trois ans plus tard, date pourtant annoncée comme échéance. ‘’J’avais énoncé l’année 2017 pour l’atteinte de l’autosuffisance en riz. Mais, avec la double saison, nous allons y arriver vers fin 2018, début 2019", avait déclaré le chef de l’Etat. L’objectif était de produire 1,6 million de tonnes de riz pour couvrir les besoins nationaux grâce à un système de double culture.

Ainsi, dans la vallée du fleuve Sénégal, il était prévu, en 2015, l’emblavement de 120 mille hectares (60 mille en contre-saison, 60 mille en hivernage). En 2016, 130 mille ha (65 mille en hivernage et 65 mille en contre-saison) et en 2017, 140 mille ha, à raison de 70 mille ha par campagne. C’est ce système irrigué qui aurait dû donner 60 % en termes de contribution à l’autosuffisance pour les 1,6 million de tonnes de riz paddy prévus et le système pluvial devant contribuer à hauteur de 40 %. Toutefois, en 2018, le spécialiste des questions rizicoles, Saliou Sarr, affirmait que le Sénégal tourne autour de 65 mille ha, avec une contre-saison qui est restée autour de 40 mille ha et une campagne d’hivernage en deçà de 25 mille ha.

A l’en croire, l’Anambé (Casamance) et les cinq autres régions à potentiel rizicole (Tamba, Kédougou, Fatick, Kaolack, Kaffrine) ne dépassent point la barre des 140 000 ha de terres emblavées. Il préconisait, dans la même veine, un bilan d’étape pour comprendre les blocages. Sauf que, dans sa communication, le ministère de l’Agriculture a annoncé une production nationale de riz paddy de 1 015 344 t, ce qui suppose au moins 600 000 t de riz blanc.

Paradoxalement, les importations de riz sont passées de 850 000 t en 2015 à 1,3 million de tonnes en 2018, selon la FAO. Et la consommation en riz par an est estimée à 1 080 000 t par le Pracas (Programme d’accélération de la cadence de l’agriculture sénégalaise) qui est d’ailleurs entré dans sa deuxième phase l’année dernière.

Autant de contradictions qui font dire à l’expert agricole que les chiffres avancés par le gouvernement ne tiennent pas la route. Surtout que le cumul des dépenses annuelles en termes d’importation de riz s’élève à plus de 200 milliards de francs CFA. Selon l’universitaire Cheikh Mbow de l’Institut des sciences de l’environnement, plusieurs facteurs expliquent ce blocage dans l’atteinte des objectifs. L’estimation de la demande est, selon lui, un point essentiel pas souvent mis à jour, si l’on sait que la demande en produits alimentaires augmente de 20 % tous les cinq ans. ‘’D’autres facteurs structurels entrent en jeu, à savoir la maîtrise de l’eau et les politiques nationales qui n’arrivent toujours pas à gérer cette question. La culture de riz, même si elle est faite sur un plateau ou encore avec des semences améliorées qui peuvent résister à certaines conditions climatiques, il faut nécessairement de l’eau. Un autre facteur essentiel, c’est la disponibilité de la terre. On doit pouvoir non seulement augmenter les surfaces emblavées, mais également améliorer la rentabilité.  Personnellement, la question que je me pose, c’est est-ce que l’ambition est à la hauteur des terres disponibles ?’’, poursuit-il.

Par ailleurs, rappelle M. Mbow, il se trouve que les terres disponibles pour l’irrigation ne servent pas seulement à faire du riz, mais portent également d’autres cultures (tomate, oignon, produits horticoles). ‘’La Casamance n’est plus aussi pluvieuse qu’elle ne l’était. Actuellement, nous sommes en dessous de 1 000 mm par an. Or, il y a 10 ou 20 ans, on en avait 1 500 avec une pluviométrie régulière. Les conditions climatiques ont changé. Il y a donc un effort à faire quant à la disponibilité de l’eau et des fertilisants’’, ajoute-il.

En d’autres termes, tant que ces outils (eau, engrais, terres) plus que nécessaires à l’essor de la culture de riz ne seront pas disponibles, l’autosuffisance en riz risque d’être une utopie, même jusqu’en 2023 (nouvelle échéance).

Des contraintes sociales

D’un point de vue social, le directeur de Futur Africa estime qu’un travail d’acceptation du riz local s’impose.  ‘’On nous a habitués à un riz importé depuis 70 ans. Un travail social est-il fait pour opérer le changement de mentalité ? Je pense que l’approche holistique a manqué dans ce projet. Elle a été purement agronomique, alors que c’est plus que cela. On produit, on transforme, on consomme. C’est un ensemble de plusieurs aspects à prendre en compte au travers de discussions avec les différents acteurs. Si la question de l’adoption du riz local se pose, d’aucuns soulèvent la question de son accessibilité sur le marché. Et à ce sujet, le gouvernement avait dénoncé le refus de plusieurs commerçants et importateurs d’acheter ce riz’’, déclare-t-il.

Selon lui, ce qu’on oublie souvent, c’est qu’au Sénégal, la proportion de ceux qui consomment le riz augmente. Par exemple, ‘’en milieu rural, lorsqu’on devient aisé, on a tendance à délaisser le mil pour se tourner vers le riz considéré comme signe de richesse’’, affirme El Hadj Traoré.

Il soutient, par ailleurs, que le riz local se vend de mieux en mieux. ‘’Aujourd’hui, le ministère a déployé beaucoup d’efforts pour se rapprocher de ce que les Sénégalais souhaitent avoir comme riz. Quand nous faisons les programmes de sélection variétale, on associe les producteurs pour qu’ils puissent aider à choisir les meilleures variétés. Et donc même en termes de cuisson, il y a une nette amélioration’’.

Pour ces spécialistes, l’autosuffisance en riz est certes essentielle, mais ne saurait permettre, à elle seule, l’atteinte de la sécurité alimentaire au Sénégal.

EMMANUELLA MARAME FAYE

 

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