‘’Nous ciblons maintenant les algues qui peuvent sécréter des toxines’’
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Le toxicologue à la tête du Centre anti poison du Sénégal écarte la pollution chimique de l’eau de mer et oriente les recherches sur l’origine de la mystérieuse maladie qui touche les pêcheurs vers les plantes aquatiques.
Samedi dernier, le Centre régional de recherches en écotoxicologie et sécurité environnementale (Ceres-Locustox) avait révélé les résultats de l’analyse des échantillons prélevés en haute mer, dans le cadre des recherches sur l’origine de la mystérieuse maladie qui frappe des pêcheurs depuis quelques semaines. L’exploitation du document fourni a laissé place à diverses interprétations et beaucoup d’incompréhensions.
Si des produits chimiques ont été détectés dans l’eau de mer, la lecture qu’en font les spécialistes suggère qu’il n’y a pas de pollution chimique à déplorer. Cette piste mise de côté, les spécialistes explorent d’autres possibilités. Parmi elles, des toxines secrétées par des algues.
Directeur du Centre anti poison du Sénégal, le professeur Mamadou Fall travaille, ainsi que toute son équipe, pour élucider le mystère autour de cette maladie. Son centre a hérité des prélèvements faits le 19 novembre 2020, par deux agents du Ceres-Locustox, d’un agent de la Direction de l’environnement et des établissements classés (DEEC), d’un gendarme de l’environnement et d’un représentant de l’association des pêcheurs. Ceci, pour apporter une analyse toxicologique approfondie.
En effet, les résultats fournis samedi dernier par le Ceres-Locustox avaient revélé ‘’la présence d’acide phtalique (60 %), de soufre à 96,4 %, de traces d’acide benzène dicarboxylque (48 ), d’acide hexadecanoique et d’éthanol avec 20 % de probabilité’’, selon le document. Pour plus de précision, le centre anti poison, spécialisé dans la prévention et la prise en charge des intoxications causées par les substances étrangères à l’organisme humain, a été sollicité pour prendre le relais.
Les premières observations semblent confirmer les environnementalistes. ‘’Les résultats obtenus ne montrent pas de pollution d'origine chimique’’, assure le Pr. Mamadou Fall. Car les produits incriminés n’ont pas été retrouvés dans l’eau de mer à des quantités suspectes. Et leur dangerosité n’est pas encore établie dans les circonstances notées.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que les résultats présentés par le Ceres-Locustox n'ont pas été exprimés en taux. ‘’Au fait, les pourcentages donnés ne sont pas des teneurs. Les mesures ont été faites pour dire s’il y a présence de tel ou tel produit chimique. Ainsi, l'appareil qui va détecter une molécule dit à l'opérateur que telle substance détectée pourrait être à 60 % de probabilité d'être tel produit. Exemple, pour le cas de l'acide phtalique, l'appareil de mesure dit qu'il y a une molécule retrouvée qui peut être à 60 % de l'acide phtalique. Donc, ces chiffres ne sont pas des taux, mais des probabilités de présence’’, explique le spécialiste officiant également au Laboratoire de toxicologie et hydrologie de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar.
Ainsi, ce n’est pas la teneur en soufre, éthanol ou encore acide phtalique qui a été révélée, mais bien la probabilité de leur présence dans l’eau de mer prélevée. Aussi, informe le Pr. Fall, ‘’il n'y a pas d'estimation de quantités pour permettre une interprétation. Dans tous les cas, même si les concentrations de ces produits étaient élevées, ce ne sont pas des produits qui peuvent être responsables des dermatoses observées’’. Ces substances, ajoute le toxicologue, ‘’sont des contaminants banaux des compartiments environnementaux. Les phtalates sont retrouvés un peu partout et particulièrement dans les eaux. Ils proviennent surtout des matières plastiques. L'acide benzène dicarboxylique fait partie aussi de la famille des phtalates. Pour le soufre, c'est tout à fait naturel d’en trouver dans les eaux marines. L'éthanol peut être de processus biochimique dans le milieu’’.
En attendant d’autres découvertes, le Centre anti poison du Sénégal travaille sur des pistes alternatives. ‘’Nous ciblons maintenant les algues qui peuvent sécréter des toxines’’, renseigne le Pr. Fall.
Si une chose est sûre, c’est que le mystère reste entier sur l’origine de cette infection qui se manifeste par des boutons, parfois impressionnants, sur le visage, les bras ou les parties génitales. Certains patients présentent aussi des maux de tête et montrent des températures légèrement élevées.
Toutefois, rassurait le ministre de la Santé et de l’Action sociale Abdoulaye Diouf Sarr, ‘’il n'y a pas de soupçon’’ que cette maladie soit contagieuse, puisque ‘’seuls les pêcheurs qui reviennent de la mer sont touchés’’ et qu'il n'y a pas de propagation au domicile.
Lamine Diouf