Tout sur le nouvel avion de commandement !

Après la Pointe de Sangomar et la Pointe de Sarène, le Sénégal va réceptionner, le 16 juillet prochain, le troisième avion de commandement de son histoire. Au-delà du prix qui suscite la curiosité, entre experts de l’aéronautique, le débat se pose surtout du point de vue de la pertinence de l’acquisition, de son opportunité, en plus de la transparence de l’acquisition.
L’information a surpris plus d’un. Hier, par un communiqué qui a très vite fait le tour de la toile, le Gouvernement, par le biais de son porte-parole, a révélé avoir acheté un tout nouvel aéronef qui va remplacer l’ancien avion de commandement présidentiel. Jusque-là, rien de nouveau sous le soleil. De Abdou Diouf à Macky Sall, en passant par Abdoulaye Wade, chaque Président a eu son avion. Sur la page Facebook ‘’Les passionnés d’aviation et d’aéronautique’’, un internaute réagit aux critiques : ‘’Depuis l’époque de Senghor, le Sénégal n’a pas acheté d’avion neuf. Le A319 (pointe de sarène) est un avion d’occasion qui était utilisé par Chirac puis Sarkozy, avant d’être acheté par Abdoulaye Wade en 2011. Voilà plus de 3 ans maintenant que l’avion passe régulièrement plus de temps en révision, en réparation qu’en service…’’.
Pour lui, l’achat d’un avion neuf était devenu presque un impératif, pour éviter des couts exorbitants de maintenance et de réparation. ‘’Des sommes énormes sont payées par le Sénégal, aussi bien dans les réparations que dans les locations d’autres appareils. L’addition de toutes ces dépenses excessivement élevées ne doivent-ils pas nous pousser à nous doter d’un avion neuf de commandement, au lieu de passer notre temps à critiquer, toujours critiquer, encore critiquer, sans apporter de solutions correctes et pérennes aux déplacements officiels de la première institution du pays’’.
Cet argument conforte ceux donnés par le gouvernement pour justifier son acte. Dans le communiqué, l’Etat explique : ‘’Après deux décennies d’opérations, l’A319 est devenu vétuste, nécessitant de fréquentes et onéreuses visites techniques, et par conséquent, de longues périodes d’immobilisation et des dépenses de location d’aéronefs pour assurer les missions présidentielles’’. Dès lors, affirme le gouvernement, ‘’il est apparu judicieux de mettre en vente l’ancien aéronef et d’acquérir un appareil neuf, plus économe en carburant et plus performant par son rayon d’action. Ce qui réduit considérablement les charges de maintenance et d’exploitation ainsi les dépenses liées aux escales techniques’’.
Le premier avion de commandement neuf acheté par le Sénégal
Quoi que robustes, ces explications sont rejetées ou jugées insuffisantes par beaucoup d’experts. Ancien pilote, ancien contrôleur de circulation aérienne, Moctar Ndiaye estime qu’il est erroné de tout mettre sur le compte de la politique. Il déclare : ‘’La question est essentiellement technique. Il faut savoir qu’un avion a un cycle de vie étroitement contrôlé par le Bureau Veritas qui peut ordonner son arrêt de vol. Ce n'est pas comme un camion qu'on trimbale chez le mécano du coin, quand on veut. Si le "Pointe Sarène" était inapte de vol, il serait immédiatement immobilisé’’. Aussi, si l’on en croit le pilote à la retraite, parler de 20 ans pour justifier l’abandon de la Pointe Sarène, c’est trop léger. Il développe : ‘’Actuellement, il y a des DC 3 Dacota, des C47 et autres avions qui ont fait la deuxième guerre mondiale et qui sont toujours utilisées. J’ai volé dessus, de 1979 à 1983. C’est une question de maintenance et l’état de la cellule (carosserie en auto). Sur un avion, chaque pièce a une durée de vie et doit être remplacée, même si elle est en bon état’’.
Interpellé sur le cas de la Pointe de Sarène, il rétorque sagement : ‘’Je ne connais pas le dossier technique de cet avion, mais des aéronefs de même type et de même âge ou plus sont dans les cieux du monde’’. Et de s’interroger : ‘’La pointe de Sarène fait-elle exception ?’’.
Rentabiliser le nouvel appareil
Embouchant la même trompette, l’expert aéronautique Al Hassane Hane a précisé : ‘’L'aptitude opérationnelle d'un aéronef se définit à partir de l'état de sa cellule (charpente+revêtement) entretenue et suivie de façon horaire ou calendaire suivant le type d'exploitation. Dans ce cas d'espèce, il s'agit d'un suivi calendaire, vu la faible fréquence et l'irrégularité de l'utilisation. 20 ans, c'est l'âge optimal d'un module A 319 utilisé d'abord par le commandement français avant de passer sous tutelle présidentielle sénégalaise’’. Le spécialiste d’ajouter comme pour mettre du bémol dans l’argumentaire des pro-acquisitions : ‘’A défaut d'avoir subi des incidents majeurs (crashs, collisions, sorties fréquentes de pistes, graves anomalies en inspections NDI, contrôles non destructifs...), une telle cellule devrait être encore utilisable, si les cycles de maintenances préventives sont respectés. Dans le cas d'espèce, rien à dire, car il s'agit d'un avion présidentiel’’.
Toutefois, s’est-il empressé d’argumenter : il faudrait un rapport d'expertise attestant de la vétusté de l'A319 présidentiel, pour trancher. En attendant de voir ledit document, le spécialiste recommande : ‘’Ma propre conviction est que le Sénégal doit désormais rompre avec la tradition. L'Etat doit acquérir un module de type Jet pour les déplacements fréquents de l'autorité, et rentabiliser ce nouvel appareil, en l'affectant à la compagnie nationale et en lui réservant des missions spécifiques génératrices de revenus pour permettre un meilleur suivi et surtout adapter la vie de la cellule à la fréquence d'utilisation’’.
Le Sénégal, souligne-t-il, n'a pas les moyens financiers pour l'entretien de tels appareils. ‘’Il faut adopter le style marocain ou d'autres grands pays d'aviation où les gros modules présidentiels font partie de la flotte nationale et bénéficient d'un traitement spécial. Nous ne pouvons pas continuer à entretenir de façon sédentaire, un avion non productif. Cela doit être révolu’’.
A l’épreuve de la transparence
Par ailleurs, la question qui pose est de savoir pourquoi l’Etat du Sénégal a tardé à communiquer sur cette opération qu’il estime pourtant ‘’judicieuse’’. En effet, dans son communiqué, le porte-parole du gouvernement a annoncé que le contrat a été passé, depuis juin 2019, auprès de la compagnie française Airbus. Pour beaucoup, ceci est une preuve suffisante de l’absence totale de transparence dans cette procédure d’acquisition. Ce d’autant plus que, le gouvernement a eu énormément d’occasions pour informer les Sénégalais de ce contrat qui était déjà en cours d’exécution, entre 2019 et nos jours. Mais, il n’a daigné donner l’information qu’hier.
Il y a quelques années, réagissant à l’acquisition de la Pointe de Sarène par l’Etat du Sénégal, Abdou Latif Coulibaly, aujourd’hui secrétaire général du gouvernement, disait : ‘’L’achat d’un avion est différent de l’achat d’un véhicule ou d’un ‘car rapide’. Un avion est une chaîne de montage. Si vous vous rendez à l’usine de la compagnie Boeing ou Airbus, vous constaterez que ceux qui désirent commander un avion s’inscrivent sur une liste. (…)’’. Cet argument vaut aussi aujourd’hui. L’Etat a entamé la procédure depuis fort longtemps, mais l’a tenue secrète. Même les supposés représentants du peuple n’ont rien vu venir. Joint par téléphone, ce député montre, par sa réaction, que le débat n’a jamais été posé à l’Assemblée nationale. Comme pour se dédouaner, le porte-parole du Gouvernement invoque l’aspect sécuritaire pour justifier la non publication de certaines informations.
Le ministre Oumar Gueye, interpellé par Iradio sur le prix du nouvel avion, s’est retranché derrière le secret défense. Cet expert s’interroge : ‘’En quoi la publication du prix de l’avion peut compromettre la sécurité du Président ? Cela témoigne seulement de l’aversion de nos gouvernants pour la transparence’’. Pour lui, il serait trop hâtif de considérer le prix catalogue comme prix réel. ‘’Le prix catalogue n’est jamais le prix après négociation. Souvent, il est revu à la baisse’’.
L’Exécutif prend au dépourvu le Législatif
Sur l’absence d’information des parlementaires, beaucoup ont montré leur étonnement. Pourtant, la loi organique 2020-07 du 26 février 2020 est formelle. ‘’Aucune dépense ne peut être engagée ou payée si elle n’a été au préalable autorisée par une loi de finances. Toutefois, conformément aux alinéas 3 et 4 de l’article 5, des recettes non prévues par une Loi des finances initiales, peuvent être liquidées ou encaissées à condition d’être autorisées par un décret et régularisées dans la prochaine loi des finances’’.
Sur la procédure de passation du marché, un expert des Finances publiques renseigne : ‘’Tout dépend du budget qui a servi à acheter l’avion. Si c’est le budget de l’Etat, il faut en effet un appel d’offres ou, sur autorisation de la DCMP, un marché par entente directe. Dans ce cas, le paiement est effectué par le Trésor public’’. Maintenant, souligne-t-il, si ce n’est pas par le Budget, l’achat n’est soumis à aucune procédure. A la question de savoir si le secret défense peut permettre à l’Etat de se soumettre aux procédures normales, il rétorque : ‘’Le secret défense, c’est juste une notion ou sceau qui permet d’entourer le dossier d’un certain niveau de traitement et de discrétion. Il ne permet pas de se soustraire de la procédure normale’’.
Mais hormis le budget, quels peuvent être les autres moyens que l’Etat pourrait emprunter pour financer une telle opération. Il s’agit, selon le spécialiste, des fonds secrets.
MOR AMAR