Entre émotions, triomphes et regards vers l’avenir du documentaire africain

Au terme d’une semaine intense de cinéma et de rencontres, la 17e édition du festival Saint-Louis Docs s’achève dans une atmosphère vibrante, marquée par la consécration de talents africains, la projection poignante de “Wolobougou” et une célébration artistique à la hauteur de l’événement.
Dans l’enceinte emblématique de l’Institut français de Saint-Louis, la 17e édition du festival Saint-Louis Docs a tiré sa révérence. Après plusieurs jours de projections, de débats, de masterclasses et de rencontres professionnelles, la cérémonie de clôture s’est imposée comme un moment de synthèse, de célébration et de projection vers l’avenir du cinéma documentaire africain.
Dans une ville comme Saint-Louis, chargée d’histoire et devenue, le temps du festival, un carrefour de regards et de récits, cette soirée de clôture a réuni cinéastes, producteurs, critiques, festivaliers et passionnés autour d’un objectif commun : célébrer le réel, dans toute sa complexité, sa dureté et sa poésie. Dès les premières heures de la soirée, l’atmosphère était empreinte d’une certaine gravité joyeuse. Gravité, parce que le festival touche à sa fin ; joie, parce qu’il laisse derrière lui une empreinte forte, marquée par la richesse des œuvres présentées et la qualité des échanges.
Sur scène, les organisateurs ont rapidement donné le ton : cette édition restera comme l’une des plus marquantes de ces dernières années. Et pour cause, elle a vu une présence remarquable de films africains, mais surtout une reconnaissance éclatante de talents sénégalais.
Le coprésident du festival, Souleymane Kébé, n’a pas caché sa satisfaction : « Une satisfaction d’être arrivé au bout de cette édition-là, avec à la clé, vraiment, cette année, un grand prix long-métrage d’un film sénégalais. Ce qui n’est pas arrivé depuis très longtemps ».
Un moment historique, qui témoigne de la vitalité du documentaire sénégalais et de sa capacité à rivaliser sur la scène internationale. La remise des prix a constitué le cœur de la soirée. Chaque distinction, annoncée dans une tension palpable, venait consacrer des œuvres profondément ancrées dans les réalités sociales, politiques et humaines du continent.
Le Prix de post-production Yennenga a été attribué à Hamidou Djigo pour son projet “Daande Heddo”, une œuvre née dans le sillage de la disparition du rappeur Baba Kana en 2023. Le film explore le rap comme espace de mémoire et de résistance, croisant générations et langues dans une démarche artistique engagée.
Dans la catégorie du Prix de la critique long métrage, c’est “La Dernière Rive” de Jean-François Ravagnan qui a été distingué. Un film bouleversant qui revient sur la mort tragique de Pateh Sabally à Venise, tout en donnant la parole à sa famille restée en Gambie. Une œuvre qui interroge frontalement les regards, l’indifférence et les récits médiatiques autour des migrations.
Mais la grande sensation de la soirée est venue de “Liti Liti” de Mamadou Khouma Gueye, qui remporte à la fois le Prix du long métrage et une mention spéciale du jury critique. Ce film intime, ancré dans la banlieue de Dakar, raconte la disparition progressive d’un quartier sous l’effet des transformations urbaines, à travers le regard d’un fils accompagnant sa mère dans l’effacement de quarante ans de souvenirs. Dans un discours empreint d’émotion, le réalisateur a déclaré : « La première fois que le Sénégal gagne le grand prix documentaire, on l’a fait avec nos moyens, notre intelligence, et nos réalités ». Une victoire symbolique, presque politique, qui consacre une manière de faire du cinéma enracinée dans le vécu.
Autre moment fort : la reconnaissance de “Les Voyageurs” de David Bingong, qui reçoit une mention spéciale. Le film, tourné à la frontière entre le Maroc et l’Espagne, suit des migrants dans leur attente et leurs tentatives répétées de passage. Visiblement ému, le réalisateur a confié : « Je suis réellement ému, je me sentais un peu intrus dans ce monde du cinéma. Mais ici, j’ai ressenti une inclusion ». Son témoignage, sincère et poignant, a rappelé que le festival ne se contente pas de récompenser des films : il crée aussi des appartenances, des légitimités, des ponts entre les créateurs.
Du côté des courts métrages, le Prix national a été attribué à “Dakar panafricain” de Julie Kleinman et Ismaël Mahamadou Laouali. Le film propose un regard nuancé sur la migration intra-africaine, loin des clichés, en suivant des trajectoires de vie complexes dans la capitale sénégalaise.
Le Prix du jury international court métrage a récompensé “Atémit Sembé” d’Abdoul Aziz Basse, un documentaire consacré à la lutteuse Isabelle Sambou, figure sportive majeure mais insuffisamment reconnue dans son propre pays. Le réalisateur, très engagé, a annoncé que les fonds du prix seraient reversés à l’athlète : « Tout ce que ce film va rapporter sera donné à Isabelle. » Un geste fort, à l’image du film, qui mêle hommage, justice et engagement.
Une mention spéciale a également été attribuée à “Yan Bida”, qui explore les dynamiques de migration interne au Niger, offrant un regard ethnographique sur les transformations sociales contemporaines.
La projection du film de clôture, “Wolobougou” de Camille Varenne, a constitué l’un des moments les plus marquants de la soirée. Tourné au Burkina Faso, le film dresse le portrait d’Honorine Soma, une sage-femme ayant créé une maternité en milieu rural pour offrir un accès aux soins aux femmes. Mais au-delà du sujet, c’est la manière qui a touché le public, une approche sensible, attentive, presque poétique. Plutôt que de montrer frontalement la violence, le film choisit de mettre en lumière les forces de résistance, le soin, la solidarité, la transmission. La réalisatrice explique : « Il ne s’agit pas de montrer la violence, mais de rendre visibles les forces qui s’y opposent ». La soirée s’est prolongée dans une ambiance festive. La musique est venue rappeler que le festival n’est pas seulement un espace de réflexion, mais aussi un lieu de célébration des cultures.
Une édition charnière pour le documentaire africain
Un bilan positif malgré les défis. Au moment de dresser le bilan, Souleymane Kébé a souligné les défis persistants, notamment financiers : « Les problèmes sont toujours d’ordre financier. Mais nous les surmontons par la cohésion et la volonté ». Malgré ces contraintes, le festival a enregistré une forte affluence, avec des salles pleines et des échanges riches entre public et cinéastes.
Des pistes d’amélioration ont également été évoquées, comme la création d’un prix d’impact ou l’ouverture à des films d’école, preuve que le festival reste en mouvement, à l’écoute de ses publics.
Au-delà des prix et des projections, cette cérémonie de clôture aura été le reflet d’une dynamique plus large, celle d’un cinéma documentaire africain en pleine affirmation. Des films comme “Liti Liti”, “Daande Heddo” ou “Atémit Sembé” témoignent d’une volonté de raconter le continent de l’intérieur, avec ses propres voix, ses propres formes, ses propres urgences.
À Saint-Louis, pendant quelques jours, le réel a été mis en récit avec force, nuance et dignité. Et en refermant cette 17e édition, une conviction s’impose : le documentaire africain n’est plus en marge, il est au centre, vibrant, nécessaire, et résolument tourné vers l’avenir.
Fatou Ba (STAGIAIRE)






