Juan Branco, l’allié encombrant du Pastef

La séquence a pris tout le monde de court. Sur le réseau social X, le journaliste sénégalais Madiambal Diagne a publié ce qu’il présente comme un courrier adressé par Juan Branco à Ousmane Sonko.
Datée du 4 février 2025, la lettre révèle un avocat franco-espagnol particulièrement amer, réclamant notamment le règlement d'honoraires impayés, un poste d'ambassadeur aux Nations Unies et l'obtention d'une nationalité sénégalaise toujours en souffrance ainsi que la transmission de documents des services de renseignement sénégalais potentiellement classifiés. Le tout laissant transparaître une relation profondément dégradée entre Sonko et celui dont il fut l’un des plus ardents soutiens internationaux.
Selon nos informations, l'existence de cette missive – à laquelle ni Juan Branco ni Ousmane Sonko n'ont réagi - n'était connue que du cercle rapproché du leader du pastef et de son « pool » d'avocats.
L’épisode a immédiatement alimenté les commentaires dans les cercles politiques dakarois, où la figure de Juan Branco continue de susciter la controverse. Car l’histoire entre « l'ange noir de Saint-Germain-des-Prés » - surnom dont il s'est lui-même modestement affublé - et le Pastef ressemble à une ascension fulgurante suivie d’un éloignement progressif.
Lorsque l’avocat apparaît dans le paysage politique sénégalais au printemps 2023, Ousmane Sonko est alors l’opposant le plus populaire du pays. Englué dans une série de procédures judiciaires qu’il dénonce comme politiques, le leader du Pastef cherche à internationaliser son combat, et c’est précisément sur ce terrain que Juan Branco entre en scène.
Déjà connu en France pour ses attaques contre les élites politiques et médiatiques, l’avocat voit dans le cas Sonko un symbole, et très rapidement, il adopte une posture offensive.
Dans les médias internationaux, sur les réseaux sociaux et devant diverses juridictions, il présente le régime du président Macky Sall comme responsable d’une dérive autoritaire. En juin 2023, il annonce même le dépôt d’une plainte devant la Cour pénale internationale pour des faits qu’il qualifie de « crimes contre l’humanité » commis lors des émeutes ayant secoué le Sénégal.
Cette initiative, largement relayée, contribue à donner une visibilité internationale supplémentaire à la cause du Pastef.
Le gouvernement l’accuse de désinformation et de provocation. Dès mars 2023, il est refoulé à son arrivée à l’aéroport de Dakar alors qu’il entend participer à la défense de Sonko dans une affaire de diffamation. L’incident marque le début d’un bras de fer qui ne cessera de s’intensifier.
Quelques mois plus tard, alors que le Sénégal traverse l’une des crises politiques les plus graves de son histoire récente, la condamnation d’Ousmane Sonko provoque encore des manifestations violentes. Le pouvoir accuse l’opposition d’attiser les troubles ; le Pastef dénonce au contraire une répression sanglante. Dans ce climat explosif, Juan Branco outrepasse son rôle d'avocat et devient un acteur politique à part entière tant ses prises de parole dépassent largement le cadre strictement juridique.
Pour ses partisans, il est un défenseur courageux des libertés publiques. Pour ses détracteurs, il agit comme un militant déguisé en avocat.
Incarcération à Dakar
L’épisode le plus spectaculaire intervient à l’été 2023. Alors qu’un mandat d’arrêt international a été lancé contre lui, Juan Branco parvient néanmoins à entrer clandestinement au Sénégal. Fin juillet, il participe à une conférence de presse des avocats de Sonko, apparaissant soudainement à Dakar malgré les poursuites engagées contre lui. Le coup médiatique est considérable. Mais il ne dure que quelques jours.
Début août, il est arrêté près de la frontière mauritanienne après une cavale largement médiatisée.
Transféré à Dakar, l’avocat est placé sous contrôle judiciaire et poursuivi notamment pour complot, diffusion de fausses nouvelles et atteinte à la sûreté publique. Les images de son incarcération font alors le tour des médias internationaux.
Pourtant, la confrontation tant annoncée avec le pouvoir sénégalais tourne court. Après quelques jours de détention, Juan Branco est remis en liberté puis expulsé vers la France.
Dans son courrier du 4 février 2025 adressé à Ousmane Sonko, Juan Branco a beau se plaindre de ses maigres honoraires perçues (15.000 euros) et des billets d'avion qu'il a dû avancer de sa poche dans le cadre de son « mandat de représentation », la pseudo « dictature » de Macky Sall lui a pourtant réservé un traitement VIP, avec un billet « business » direction Paris via la compagnie nationale « Air Sénégal »...
Son départ met un terme provisoire à un feuilleton qui avait captivé aussi bien les supporters du Pastef que les partisans du régime.
À l’époque, le camp Sonko lui manifeste un soutien sans faille. L’avocat apparaît comme l’un des relais internationaux les plus efficaces de l’opposition sénégalaise. Mais cette proximité va progressivement se transformer en source de malaise.
L’arrivée au pouvoir du tandem formé par Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko en 2024 change profondément les équilibres. Le Pastef, longtemps force contestataire, devient parti de gouvernement.
Les impératifs de gestion remplacent la logique de confrontation permanente. Dans ce nouveau contexte, la radicalité de Juan Branco paraît moins utile qu’auparavant, et certains responsables du mouvement commencent à prendre leurs distances avec cet allié devenu imprévisible, voire encombrant.
Les signes de refroidissement s’accumulent au fil des mois et sur les réseaux sociaux, Juan Branco laisse percevoir sa déception.
Plusieurs de ses publications sont interprétées comme des critiques à peine voilées des nouvelles autorités sénégalaises. Lui qui avait accompagné l’ascension du Pastef semble désormais observer avec scepticisme l’exercice du pouvoir par ceux qu’il avait contribué à défendre sur la scène internationale.
C’est dans ce contexte que surgit la lettre révélée par Madiambal Diagne. Au-delà de son contenu précis, encore sujet à débat, elle semble confirmer une rupture politique et personnelle entre l’avocat et une partie de la direction du Pastef.
L’homme qui dénonçait hier la répression de Macky Sall se retrouve aujourd’hui en porte-à-faux avec ceux qu’il avait aidés à porter au sommet de l’État.
L’histoire de Juan Branco au Sénégal aura ainsi épousé les soubresauts d’une transition politique exceptionnelle.
Défenseur médiatique d’Ousmane Sonko, artisan de l’internationalisation du combat du Pastef, fugitif, détenu puis expulsé, il est devenu en quelques années une figure incontournable mais profondément clivante de la vie politique sénégalaise.
Son parcours illustre aussi une vérité classique des révolutions politiques : les compagnons de lutte ne trouvent pas toujours leur place lorsque vient le temps du pouvoir.
Reste à savoir si la lettre aujourd’hui exhumée marque le point final de cette relation tumultueuse ou seulement un nouvel épisode d’une histoire qui, depuis trois ans, n’a cessé de mêler politique, justice et communication.
Diéné Seck






