Publié le 17 Jul 2026 - 16:39
ALLIANCE POUR LA REPUBLIQUE  

L’odyssée d’un parti post-pouvoir… 

 

L’APR, longtemps considérée comme l’un des partis les plus hégémoniques au Sénégal, traverse, depuis la présidentielle de 2024, une profonde recomposition. Entre démissions en cascade, repositionnements stratégiques de ses cadres, rajeunissement de son leadership et incertitudes de son avenir politique, le parti est aujourd’hui engagé dans une véritable odyssée post-pouvoir.

 

L’alternance politique du 24 mars 2024 a profondément bouleversé le système partisan sénégalais. Après douze années d’exercice du pouvoir, l’Alliance pour la République (APR) est entrée dans une phase que la science politique qualifie de « parti post-pouvoir » : une organisation qui doit désormais survivre sans les ressources matérielles, institutionnelles et symboliques qu’offre l’exercice de l’État.

Depuis cette défaite, l’APR est confrontée à une triple épreuve : la multiplication des départs, la redéfinition de son identité politique et la préparation de sa succession autour d’un Macky Sall dont l’avenir politique demeure incertain.

L’une des premières conséquences de la perte du pouvoir est l’accélération des départs de responsables. Depuis mars 2024, l’APR enregistre une succession de démissions qui touche aussi bien les responsables nationaux que les élus locaux, les cadres et les militants de la diaspora. Plusieurs figures importantes ont quitté le parti ou pris leurs distances : Amadou Bâ, Abdoulaye Diouf Sarr, Cheikh Issa Sall, Abdou Latif Coulibaly, Aliou Sall, Cheikh Omar Anne, ainsi que plusieurs responsables locaux et cadres intermédiaires.

Cette dynamique confirme l’analyse de Maurice Duverger selon laquelle les partis politiques connaissent des cycles étroitement liés à leur rapport au pouvoir. Lorsqu’un parti gouverne, il bénéficie d’un fort pouvoir d’attraction. À l’inverse, lorsqu’il devient opposition, il perd progressivement une partie de ses élites, attirées par les nouvelles opportunités offertes par les vainqueurs.

La « crise organisationnelle » de l’APR…

Angelo Panebianco parle, quant à lui, d’une « crise organisationnelle ». Les ressources qui assuraient la cohésion du parti (accès aux nominations, capacité distributive, prestige gouvernemental) disparaissent brutalement. Ainsi, les logiques individuelles prennent souvent le dessus sur la discipline partisane.

La situation actuelle de l’APR illustre parfaitement ce phénomène. Plusieurs anciens ministres demeurent silencieux, certains adoptent une posture attentiste, tandis que d’autres préfèrent créer leurs propres mouvements politiques plutôt que poursuivre leur engagement au sein du parti.

Parallèlement, Macky Sall tente de répondre à cette crise par une stratégie de rajeunissement organisationnel. La promotion de Pape Malick Ndour, Hamidou Anne, Aminata Guèye ou encore de nouveaux porte-parole traduit une volonté de reconstruire une nouvelle génération de dirigeants capable d’assurer la survie du parti.

Cette stratégie correspond aux analyses de Angelo Panebianco, pour qui les partis survivants sont ceux qui parviennent à renouveler leurs élites sans perdre leur identité.

Une deuxième catégorie d’acteurs attire particulièrement l’attention : ceux qui ne quittent pas officiellement l’APR, mais qui ne semblent plus totalement alignés sur sa ligne politique. Ils évoluent dans une forme d’obscurantisme politique, c’est-à-dire une zone d’incertitude où l’engagement partisan devient volontairement ambigu.

Plusieurs responsables sont régulièrement cités dans cette catégorie : Thérèse Faye Diouf, Gallo Bâ, ainsi que Pape Mahawa Diouf. Ce dernier a annoncé le lancement de son mouvement RACINE, présenté comme une plateforme citoyenne fondée sur l’éthique et la justice sociale.

Dans une lecture politologique, la création d’un tel mouvement peut constituer une étape d’autonomisation avant une éventuelle intégration dans une nouvelle coalition présidentielle, même si aucune décision en ce sens n’est publiquement établie à ce stade.

Entre loyauté suspendue et attente stratégique : l’obscurantisme politique

Cette attitude correspond à ce que Giovanni Sartori appelle la logique de « repositionnement stratégique ». Dans les systèmes multipartisans, les responsables politiques cherchent souvent à préserver leur capital politique en retardant leur choix définitif jusqu’à ce que les nouveaux rapports de force deviennent plus lisibles.

Le paradigme du choix rationnel permet également d’interpréter ces comportements. Les acteurs politiques évaluent les coûts et les bénéfices de chaque option : rester dans une opposition affaiblie, créer une structure autonome ou rejoindre une future majorité présidentielle.

L’audience accordée par le président Bassirou Diomaye Faye à plusieurs responsables issus d’autres formations, comme le maire de Diass Mamadou Ndione, illustre cette stratégie d’élargissement de la majorité présidentielle autour d’un discours centré sur le rassemblement national et l’intérêt général.

Il convient toutefois de distinguer les faits établis des hypothèses. Les comportements observés traduisent une ouverture stratégique, mais il n’est pas possible d’affirmer que les responsables mentionnés rejoindront nécessairement le futur parti présidentiel tant qu’ils ne l’ont pas annoncé publiquement.

Cette situation contraste fortement avec celle de PASTEF. Malgré les dissidences observées en 2026, le parti conserve une forte cohésion militante et une identité politique structurée autour du leadership d’Ousmane Sonko. A contrario, l’APR connaît une fragmentation plus profonde, caractéristique des partis dont la cohésion dépendait largement de l’exercice du pouvoir.

Cette comparaison rejoint les analyses de Robert Michels. Dans Les Partis politiques, il montre que toute organisation repose sur une élite dirigeante. Lorsque cette élite perd l’accès aux ressources du pouvoir, les solidarités internes tendent à s’effriter et les stratégies individuelles prennent progressivement le dessus.

L’avenir politique de Macky Sall et de l’APR : l’équation à deux inconnues…

L’avenir de Macky Sall constitue aujourd’hui la principale inconnue dans l’équation politique apériste.

À court terme, sa candidature au poste de Secrétaire général des Nations unies représente une tentative de conversion de son capital présidentiel en capital diplomatique international. Si cette candidature aboutissait, l’APR entrerait probablement dans une nouvelle phase de son histoire, contrainte d’organiser une succession durable et de produire un nouveau leadership.

En revanche, si cette candidature n’aboutissait pas, plusieurs scénarios demeurent envisageables. Macky Sall pourrait choisir de rester une figure d’influence au sein de son parti, contribuer à la désignation d’un successeur ou jouer un rôle dans les recompositions de l’opposition.

L’éventualité d’un retour au premier plan politique fait partie des hypothèses débattues dans l’espace public, mais elle dépendrait de facteurs juridiques, politiques et personnels qu’il est impossible de prédire.

Pour l’APR, l’enjeu doit inéluctablement dépasser la seule personne de Macky Sall. Le parti est confronté à ce que Katz et Mair décrivent comme la transformation d’un « parti-cartel » : une organisation fortement liée aux ressources de l’État et qui doit désormais apprendre à fonctionner durablement depuis l’opposition.

L’histoire politique sénégalaise invite cependant à la prudence. Après leur départ du pouvoir, le Parti socialiste (PS), puis le Parti démocratique sénégalais (PDS) ont connu des trajectoires marquées par des départs, des scissions et une réduction de leur influence nationale, tout en conservant des bastions locaux et une capacité d’opérer dans les coalitions.

L’APR semble aujourd’hui engagée dans une transition comparable. Son avenir dépendra de plusieurs variables : sa capacité à préserver l’héritage de Macky Sall, à renouveler son leadership, à reconstruire une identité programmatique distincte, à conserver ses élus locaux et à éviter une multiplication des départs vers de nouvelles offres politiques.

L’Alliance pour la République traverse aujourd’hui l’épreuve classique des partis ayant perdu le pouvoir. Les démissions en cascade, les repositionnements stratégiques de plusieurs responsables et les tentatives de rajeunissement témoignent d’une organisation en quête d’un nouvel équilibre.

Khaly Sarr

Section: 
DIALOGUE SOCIAL, GOUVERNANCE, COMMERCIALISATION PRODUITS AGRICOLES : Diomaye met la pression sur le gouvernement
RENFORCEMENT DU CAMP PRÉSIDENTIEL : Le maire de Diass officialise son ralliement
VISITE DU MINISTRE DE L'INTÉRIEUR À NDIASSANE : Les Khadres plaident pour le dialogue politique
INSTALLATION D'OUSMANE SONKO À L'ASSEMBLÉE : La Cour suprême rejette le référé de l'Unis
VISITE OFFICIELLE DE MACKY SALL AU SÉNÉGAL : Le coût politique d’une poignée de main
BRAQUAGE À FAYÇAL – MAISON OUSMANE DIAGNE : Entre fantasmes et réalités
Ralliement politique
YANKHOBA DIÉMÉ - MINISTRE DES FORCES ARMÉES : « Macky Sall ne fait l'objet d'aucune accusation, d'aucune poursuite, encore moins d'aucune condamnation »
KARIM – MACKY - DIOMAYE : Tous les chemins mènent à Doha
Visite de Macky Sall
ENTRETIEN – PORTRAIT - ALDIOUMA SOW : “Le Projet n’appartient à personne, il appartient au peuple sénégalais”
YANKHOBA DIÉMÉ À LA JEUNESSE : « Il faut associer le sport au développement économique... »
MACKY – DIOMAYE RETROUVAILLES Never say never !
OUSMANE SONKO EN TOURNÉE À MBACKÉ : Le leader du Pastef revient sur sa vision du pouvoir
RECOMPOSITION POLITIQUE : Dix maires sur seize rejoignent le camp présidentiel
Victimes de Macky Sall
DISSIDENCES À PASTEF-LES PATRIOTES Le parti résistera-t-il à la rupture ?
RÉVISION CONSTITUTIONNELLE - ECONOMIE - JUSTICE : Le réquisitoire de l’APR
Thierno Bocoum accuse l'exécutif
APRÈS LE RECOURS DU PR AU CC : La révision constitutionnelle invalidée