Publié le 21 Aug 2026 - 11:06
LES INONDATIONS À DAKAR  

Le Plan Jaxaay, révélateur d’incohérences politiques

 

Chaque saison des pluies, les mêmes images reviennent : quartiers sous les eaux, routes impraticables, familles déplacées, habitations dégradées et importantes pertes économiques. À Dakar, particulièrement dans les zones de Pikine, Guédiawaye et Keur Massar, les inondations sont devenues un problème urbain récurrent, révélateur des limites de l’aménagement, de l’assainissement et de la gouvernance territoriale.

Un phénomène ancien devenu structurel

Les inondations ne constituent pas un phénomène nouveau à Dakar. Depuis les premières grandes crises enregistrées à la fin des années 1980, plusieurs épisodes majeurs, notamment en 2005, 2009 et 2012, ont lourdement affecté les populations et les infrastructures. Entre 2005 et 2009, près de 382 000 personnes auraient été touchées dans l’agglomération dakaroise, avec des centaines de quartiers affectés et d'importantes pertes économiques. Ces chiffres montrent que la question des inondations dépasse largement le cadre d'une simple urgence climatique. Elle renvoie à des choix d’urbanisation, à l’occupation des zones basses, au déficit des réseaux d’assainissement et de drainage ainsi qu’à la capacité des pouvoirs publics à anticiper les risques.

Le Plan Jaxaay : un symbole d’espoir devenu paradoxe urbain

Après les inondations dramatiques de 2005, l’État du Sénégal lance le Plan Jaxaay, un programme d’urgence de 52 milliards de FCFA destiné notamment à construire 4 000 logements sociaux pour les populations sinistrées. La cité de Jaxaay devait ainsi incarner une réponse durable au problème des inondations et permettre aux familles déplacées de retrouver des conditions de vie plus dignes. Mais près de deux décennies plus tard, un paradoxe particulièrement préoccupant apparaît : une cité créée pour mettre des populations à l’abri des inondations est elle-même confrontée au risque d’inondation. Les habitants font aujourd’hui face à la stagnation des eaux, à l’humidité des habitations et aux remontées de la nappe phréatique. Certains dénoncent également l’absence ou l’insuffisance de réseaux de drainage et les conséquences de certains aménagements réalisés sans dispositifs d’évacuation adaptés.

Jaxaay révèle surtout un problème de gouvernance

Au-delà du cas particulier de Jaxaay, notre analyse pose une question fondamentale : comment expliquer que des investissements importants puissent être réalisés sans garantir durablement la maîtrise du risque dans les territoires concernés ? L’article met notamment en évidence trois fragilités : l’insuffisance des études préalables sur le site, l’arrêt des travaux qui n’a pas permis d’achever certains engagements et les incohérences politiques ayant affecté la mise en œuvre du programme.

Alors que l’assainissement et le drainage étaient prévus dans la conception initiale, ces engagements n’ont pas été pleinement réalisés avant l’installation des populations. Le problème n’est donc pas uniquement celui de la quantité d’argent investie. Il concerne aussi la cohérence entre planification urbaine, choix fonciers, infrastructures, assainissement, prévention des risques et gouvernance publique. Il faut désormais passer d’une logique de réaction à une logique d’anticipation. Face à la persistance des inondations, notre article défend une approche différente : anticiper plutôt que subir.

Cela suppose d’abord de repenser la planification urbaine en évitant l’occupation des zones fortement exposées, en intégrant systématiquement les risques dans les documents d’urbanisme et, lorsque cela est nécessaire, en organisant la relocalisation des populations les plus vulnérables. Il faut également moderniser les infrastructures : bassins de rétention, stations de pompage, réseaux de drainage, voiries favorisant l’infiltration et entretien régulier des équipements. Des solutions techniques existent déjà et certaines expériences montrent qu’une action ciblée peut rapidement produire des résultats. Enfin, la lutte contre les inondations doit intégrer une véritable culture de prévention : cartographie précise des zones à risque, systèmes d’alerte, plans d’urgence locaux, lieux d’évacuation, équipements de secours et sensibilisation des populations.

Le Sénégal peut transformer le risque en opportunité urbaine

Les expériences internationales montrent qu’il est possible de construire des territoires plus résilients. Abidjan mise sur de vastes programmes de drainage, Cape Town développe des solutions fondées sur la nature et Rotterdam combine infrastructures hydrauliques, planification urbaine et espaces publics multifonctionnels. Notre conviction est claire : les inondations au Sénégal ne doivent pas être considérées comme une fatalité. Elles constituent le symptôme de fragilités urbaines et territoriales, mais elles peuvent également devenir un levier pour repenser notre manière de construire la ville. La réponse doit être globale : mieux planifier, mieux assainir, mieux construire, mieux anticiper et surtout mieux coordonner les politiques publiques. Le véritable enjeu n’est donc plus seulement de savoir combien nous dépensons contre les inondations, mais de nous demander : investissons-nous au bon endroit, avec les bonnes études, les bonnes infrastructures et une véritable vision territoriale de long terme ? C’est à cette condition que le Sénégal pourra passer d’une politique de gestion des catastrophes à une véritable politique de résilience urbaine et territoriale.

Article signé par :

Ndemba DIALLO, Géographe – Urbaniste – Aménagiste et planificateur de projets urbains en France.
Papa Gueye SOW, Doctorant en Géographie, affilié aux laboratoires LEIDI de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis et LPED/IRD de l’Aix-Marseille Université, membre de la CoSav « Villes Durables » de l’IRD et jeune expert du programme Gener’Action d’Ecolotrip.

Section: 
DE L’IDÉAL SOUVERAINISTE AU MIRAGE POPULISTE : Sonko et l’impossible héritage
Mimi Touré, la faiseuse de destins
LE MUSÉE AFRICAIN DU FUTUR : Un patrimoine vivant au service de la création et des publics
Le mépris du peuple est aussi est un symptôme de l’aliénation systémique
L’AJUSTEMENT PROGRESSIF : La seule vraie solution économique au contexte sénégalais
DE LA DÉMISSION DE LA PENSÉE : Quand l’intellectuel se fait courtisan
RÉGULER POUR TRANSFORMER : Les sept priorités d’une ARTP au service du Sénégal numérique
LETTRE OUVERTE AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE, M. BASSIROU DIOMAYE FAYE, ET AU DG DE L'APIX, M. BAKARY SÉGA BATHILY 600 hectares de Toubab-Dialaw : vous n’avez pas le droit de sacrifier un peuple
Chroniques pour un Sénégal souverain et juste N° 01 · Août 2026 De la croissance aux citoyens : Pour une transformation territoriale de la performance économique du Sénégal
Le Parti socialiste n’est pas à vendre
AGETIP : Qu’en est-il en termes de procédure ?
DISCOURS DU PR PAPA FARY SEYE : QUAND LA PAROLE ÉDUCATIVE DEVIENT UNE PENSÉE DE LA RÉPUBLIQUE Un discours pour penser l’excellence, l’école et la République
Comment mettre le savoir au service du pouvoir au Sénégal ?
LES FONDS SPÉCIAUX AU SÉNÉGAL : Une catégorie fantôme dans la République ?
MOBILISER LA DIASPORA SCIENTIFIQUE : De l’opportunité à la stratégie pour le Sénégal et l’Afrique
RECOMPOSITION POLITIQUE POST-ALTERNANCE : Le débat initié par le ministre Abdou Fall sur les mutations en cours du système partisan sénégalais, mérite désormais d'être regardé comme un véritable exercicPréparer une succession ou réinventer une espérance ?
LE GRAND MAGAL DE TOUBA : Un puissant levier de souveraineté économique pour le Sénégal
POLITIQUES ENVIRONNEMENTALES AU SÉNÉGAL : Entre urgence climatique, gouvernance internationale et réalités locales
QUINQUENNAT OU SEPTENNAT : Ne créons pas un problème là où la Constitution a déjà tranché
ENJEUX DE LA RÉVISION DE LA CONSTITUTION DANS UN CONTEXTE DE SCISSION AU SEIN DE PASTEF-LES PATRIOTES : Wërwërloo beek wiiri wiiri bi, du ko teree jaari ndaari !