La face visible de l'iceberg

Malgré l'enthousiasme suscité par le nouvel accord avec le FMI, des économistes comme Dr Ndongo Samba restent pessimistes. Le mal du Sénégal est bien plus complexe et dépasse l'affaire des dettes cachées, selon l'économiste sénégalais et son collègue Alvaro Cencini. Dans une note politique transmise à EnQuête, ils tracent la voie de la véritable souveraineté et de la prospérité.
La situation du Sénégal est bien plus grave que certains l'imaginent. La dette cachée n'est que la face visible de l'iceberg. Dr Ndongo Samba Sylla, qui avait jusque-là rejeté les thèses de soutenabilité de la dette, persiste et signe. Tant que le système actuel va perdurer, le Sénégal sortira difficilement de ces crises cycliques.
Dans une note politique intitulée : « Au-delà du discours sur les dettes cachées : une réforme pour mettre fin au fardeau de la dette pathologique du Sénégal », le développeur de la recherche à IDEAs (International Development Economics Associates) revient largement sur les limites du système actuel. « Nous soutenons que la situation financière difficile du Sénégal ne peut se résumer à une histoire de "dettes cachées", qui doivent être considérées comme un facteur aggravant plutôt que structurel », recadre-t-il dans le document co-signé avec Alvaro Cencini et transmis à EnQuête.
La cause profonde du lourd fardeau de la dette du pays réside, selon les auteurs, dans le régime pathologique des paiements internationaux, qui pénalise les pays déficitaires comme le Sénégal. À en croire les deux économistes, les restructurations et autres mesures d'austérité ne vont rien résoudre. « Le régime actuel des paiements internationaux oblige les pays confrontés à des déficits extérieurs à payer deux fois leur dette extérieure. Cette contrainte structurelle ne saurait être résolue par des politiques d'austérité, lesquelles ne font qu'exacerber la situation », ont-ils expliqué.
La dette cachée n'est qu'un facteur aggravant, pas la cause profonde
Comment cela se passe-t-il concrètement ? Les spécialistes invitent à distinguer deux dimensions d'un déficit extérieur. La première est réelle ; elle consiste à compenser l'écart entre les importations et les exportations par des créances financières sur la production future. La seconde est monétaire. Les fournisseurs étrangers devant être payés en devises étrangères, le pays doit se procurer des dollars ou des euros pour effectuer les règlements à l'étranger.
Dans le cas du Sénégal par exemple, en 2023, les importateurs ont acheté des biens étrangers pour une valeur d'environ 6 000 milliards de francs CFA, contre 2 000 milliards pour les exportations, soit un déficit de 4 000 milliards de francs CFA. Les comptes bancaires nationaux de ces importateurs ont ainsi été débités de 6 000 milliards. « Au niveau microéconomique, ils (les importateurs) ont payé ce qu'ils devaient. Cependant, ce paiement ne libère pas le Sénégal de l'obligation de payer ses créanciers étrangers en dollars (ou en euros) », soutiennent les deux experts pour mettre en exergue le double paiement auquel sont assujettis des pays comme le Sénégal.
Plus exactement, poursuivent-ils, un paiement en francs CFA peut réduire un passif au sein du système bancaire national ; mais il ne peut pas régler directement l'obligation due à un fournisseur étranger en dollars ou en euros. Selon les experts, une deuxième opération est nécessaire. « Les banques des importateurs sénégalais doivent donner instruction à leurs banques correspondantes à l'étranger de débiter leurs comptes en devises d'un montant égal à la valeur des importations. Après le retrait de 6 000 milliards de francs CFA des dépôts nationaux, le système bancaire sénégalais doit encore fournir l'équivalent en devises de 6 000 milliards de francs CFA, afin que les fournisseurs étrangers puissent être payés intégralement », ont-ils expliqué dans la note.
Sur la même période, les exportations hors UMOA, qui se chiffraient à 2 000 milliards de francs CFA, révèlent le revers du même mécanisme. Selon la note, les acheteurs étrangers ont payé l'équivalent en devises fortes. « Ces dollars et ces euros ont été versés sur les comptes extérieurs de la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO), tandis que la BCEAO a payé les exportateurs sénégalais en créant 2 000 milliards de francs CFA. Là encore, il s'agit de deux opérations liées où les acheteurs étrangers paient en devises fortes et les exportateurs au Sénégal sont payés en monnaie nationale. »
Lorsque l'on additionne les transactions d'importation et d'exportation, selon la note, la duplication apparaît clairement. « Les dépôts des importateurs ont diminué de 6 000 milliards de francs CFA, tandis que les exportateurs ont reçu 2 000 milliards de francs CFA. Au net de ces deux opérations, les dépôts des importateurs et des exportateurs dans le système bancaire sénégalais ont diminué de 4 000 milliards de francs CFA », souligne le document.
Le Sénégal paie deux fois sa dette extérieure
Le système a donc dû contracter une dette en devises étrangères de 4 000 milliards de francs CFA pour combler ce déficit. « C'est là le cœur de l'argument selon lequel les pays déficitaires paient deux fois », précise la note.
La première charge, selon le document, est réelle et inévitable. En important plus qu'il n'exporte, le Sénégal transfère aux créanciers des actifs financiers sur une partie de sa production future. La seconde charge, en revanche, est monétaire et institutionnelle. « Comme le règlement doit s'effectuer en devises fortes, le système bancaire doit emprunter des devises étrangères simplement pour effectuer le paiement à l'étranger », soutiennent les spécialistes. Ainsi, l'économie nationale perd 4 000 milliards de francs CFA tout en contractant 4 000 milliards de francs CFA de dette en devises étrangères.
Ce diagnostic, selon les chercheurs, aide à expliquer pourquoi la révélation de « dettes cachées » a été si préjudiciable sans pour autant être la source ultime du problème. Une fois qu'un pays est soumis de manière répétée au mécanisme de duplication décrit ci-dessus, tout choc affectant la confiance des créanciers peut rapidement précipiter une crise. Ce qui est arrivé au Sénégal.
Les politiques d'austérité ne font qu'exacerber la situation
À lire Dr Sylla et Cencini, l'austérité en vigueur depuis deux ans n'est pas la solution aux problèmes du pays. La restructuration non plus ne saurait être la solution. Comme alternative, ils proposent une réforme qui permettrait au Sénégal, en toute souveraineté, d'éviter la duplication de sa dette extérieure et de capter des recettes publiques substantielles – s'élevant à l'équivalent de plusieurs milliards de dollars américains par an. C'est dans ce cadre que s'inscrit la réforme « un seul pays » (one-country reform). « Elle part d'un constat simple : le Sénégal doit payer ce qu'il reçoit de l'étranger, mais il ne devrait pas être contraint de supporter un deuxième fardeau de la dette simplement parce que les règlements extérieurs doivent être effectués en dollars ou en euros. »
La réforme ne vise pas, selon les auteurs, à suspendre les paiements, à répudier les dettes ou à imposer des pertes aux fournisseurs et créanciers étrangers. « Ceux-ci continuent d'être payés intégralement et dans la devise étrangère appropriée. L'objectif est de garantir que la contrepartie en francs CFA des importations nettes du Sénégal soit préservée au sein de l'économie nationale au lieu de disparaître lorsque le système bancaire emprunte à l'étranger pour effectuer les règlements. De cette manière, la réforme sépare le coût réel inévitable du déficit de la duplication monétaire évitable créée par le régime actuel… »
Pour y parvenir, la proposition est de créer un Bureau national doté de deux branches distinctes : un département interne et un département externe. « Le département interne gère tous les paiements en monnaie nationale liés aux transactions extérieures. Le département externe gère tous les paiements en devises étrangères liés aux mêmes opérations. L'objectif est de reconnecter, au sein d'un mécanisme public cohérent, l'acte de paiement interne et l'acte de règlement externe. »
Une réforme qui permet de capter jusqu'à 4 500 milliards
Dans le cadre du département interne, selon Sylla et Cencini, les importateurs sénégalais paieraient au Bureau en francs CFA les biens, services et titres financiers qu'ils achètent à l'étranger, tandis que les exportateurs sénégalais seraient payés par le Bureau en francs CFA pour ce qu'ils vendent à l'étranger. « Selon les chiffres de 2023, le département interne recevrait 6 000 milliards de francs CFA des importateurs et verserait 2 000 milliards de francs CFA aux exportateurs. Il en résulterait un excédent net en monnaie nationale de 4 000 milliards de francs CFA », renseigne la source. Dans le cadre de la réforme, cet excédent est conservé et transféré au Trésor au lieu de disparaître de l'économie nationale.
« Ce point donne une dimension chiffrée à l'argument selon lequel la réforme permet de capter des recettes pour le développement. Aujourd'hui, le Sénégal perd cette contrepartie de 4 000 milliards de francs CFA tout en contractant une dette extérieure du même montant. Dans le cadre de la réforme, les fournisseurs étrangers sont toujours payés intégralement, mais les 4 000 milliards de francs CFA restent disponibles au niveau national. Si l'on considère la mesure plus large de la BCEAO, le montant capté est de l'ordre de 4 500 milliards de francs CFA », ont-ils souligné.
En ce qui concerne le département des opérations extérieures, il recevrait les dollars et les euros générés par les recettes d'exportation. Lorsque les exportations sont insuffisantes, le département mobiliserait les réserves ou des emprunts extérieurs pour compléter les paiements à l'étranger. Dans l'exemple du Sénégal de 2023, les recettes d'exportation fournissent l'équivalent de 2 000 milliards de francs CFA en devises, tandis que 6 000 milliards sont nécessaires pour payer les fournisseurs étrangers. « Le département des opérations extérieures se procurerait donc les 4 000 milliards supplémentaires en devises fortes nécessaires pour régler l'intégralité de la facture des importations », indique le document.
L'élément novateur, expliquent les experts, réside dans le contre-prêt. Lorsque le Sénégal doit obtenir l'équivalent de 4 000 milliards de francs CFA en devises étrangères pour combler le déficit de règlement, le département des opérations extérieures accorde simultanément un contre-prêt d'un montant équivalent au reste du monde.
« Cette opération neutralise la dimension purement monétaire de l'emprunt. Elle reconnaît que le prêt en devises étrangères est une opération véhiculaire imposée par le système existant, et non une créance financière supplémentaire qui pèserait en permanence sur le Sénégal au-delà du coût réel de son déficit », justifient Ndongo Samba Sylla et Alvaro Cencini.
Selon eux, les avantages économiques sont substantiels pour des pays comme le Sénégal. « Les 4 000 à 4 500 milliards de francs CFA que le Sénégal aurait pu capter en 2023, grâce à cette réforme, sont du même ordre de grandeur que ses recettes fiscales en monnaie nationale en 2025. Le Sénégal étant membre de l'UMOA, il peut mettre en œuvre la solution « un seul pays » s'il opte pour la souveraineté monétaire. Toutefois, si le Sénégal parvenait à convaincre l'UMOA de la nécessité d'une telle réforme du système de paiements, l'Union devrait être transformée en une Zone monétaire intégrée de compensation… »
Mor Amar






