Le souverain politique ?

Dans le paysage politique sénégalais, Abdourahmane Sarr occupe une position singulière. Ancien cadre du FMI, économiste, ministre et promoteur de la souveraineté économique, il porte depuis plus d’une décennie un même fil conducteur : « Moom sa bopp, mënël sa bopp». De la monnaie complémentaire SEN à SenXaliss, du développement local à son concept de « souverainisme libéral », son parcours interroge : Abdourahmane Sarr est-il en train de construire une nouvelle figure du souverain politique sénégalais ?
Le parcours d’Abdourahmane Sarr déjoue les classifications habituelles de la politique sénégalaise. Il n’est ni issu des grands appareils historiques, ni construit dans le militantisme de masse, ni révélé par une carrière élective locale. Sa première identité est celle d’un économiste.
Formé entre HEC Montréal, l’Université George Washington et Harvard, il passe près de quinze années au sein du Fonds monétaire international avant d’occuper des fonctions de conseiller macroéconomique auprès de la BCEAO puis de représentant résident du FMI dans plusieurs pays africains. Cette trajectoire aurait pu naturellement le conduire vers une carrière internationale durable. Pourtant, en 2011, il choisit de rentrer au Sénégal pour se consacrer à un projet de développement local et de transformation économique. Ce retour constitue le premier acte de sa philosophie politique.
Il est intéressant de constater que la souveraineté chez Abdourahmane Sarr ne naît pas d’un rejet instinctif des institutions internationales. Elle naît au contraire d’une connaissance intime de leurs mécanismes. Ayant travaillé de l’intérieur sur les questions de stabilité monétaire, de dette, de politiques macroéconomiques et de financement du développement, il développe progressivement la conviction que les États africains ne pourront durablement s’émanciper qu’en construisant leurs propres capacités économiques. Autrement dit, son souverainisme ne procède pas d’un réflexe idéologique ; il procède d’un diagnostic économique.
C’est dans cette logique qu’il crée, en 2010, le Centre d’étude pour le financement du développement local (CEFDEL) puis fin 2011, le Mouvement pour la Renaissance, la Liberté et le Développement (MRLD), autour d’un slogan qui deviendra progressivement sa véritable signature politique : « Moom sa bopp, mënël sa bopp » (Se rendre maître de soi et de ses ressources). En 2012, sa tentative de candidature est invalidée par le Conseil constitutionnel pour déficit de parrainages requis. En 2017, il se présente aux législatives comme entité indépendante mais sans succès.
Lors de la présidentielle de 2019, il soutient Ousmane Sonko estimant que son programme porte les « germes d’une marche responsable vers une Afrique unie et libre » et deux ancrages clés : monnaie nationale et décentralisation en pôles régionaux autonomisés. Dès lors, l’homme politique Abdourahmane Sarr est donc né moins d’une ambition présidentielle que d’une doctrine.
« Moom sa bopp » : une philosophie de la souveraineté politique…
L’une des originalités d’Abdourahmane Sarr réside dans sa capacité à avoir fait d’une expression wolof un véritable référentiel politique. Il convient d’ailleurs de préciser que « Moom sa bopp » n’est pas une invention personnelle. L’expression appartient à une tradition politique sénégalaise plus ancienne, associée dès les années 1960 à l’idée d’indépendance, de maîtrise de soi et d’appropriation des ressources. Ce que Sarr réalise, c’est une réinterprétation contemporaine de cette idée en la déplaçant vers le terrain économique, financier et territorial. Chez lui, la souveraineté commence par l’individu avant de remonter vers la collectivité.
Cette progression apparaît clairement dans la formule développée lors de sa passation de service en juin 2026 : « Moom sa bopp, mënël sa bopp, yewwi rewmi, yewwi gox yi, yewwi nit ñi ». La construction intellectuelle est révélatrice.
D’abord, l’individu doit être capable de se prendre en charge. Ensuite viennent les territoires, qui doivent être libérés dans leur capacité d’initiative. Enfin apparaît la nation, elle-même pensée dans une dynamique d’émancipation collective.
Cette vision rompt avec une conception exclusivement étatique de la souveraineté. Pour Abdourahmane Sarr, l’État n’est pas l’unique dépositaire de la souveraineté ; celle-ci se construit également par les citoyens, les collectivités, les entrepreneurs et les territoires. C’est en effet cette dimension qui distingue sa pensée d’un souverainisme classique centré uniquement sur les symboles de l’État.
Toute doctrine politique finit par être jugée sur sa capacité à produire des instruments concrets. Chez Abdourahmane Sarr, l’expérience la plus emblématique demeure le projet de monnaie complémentaire.
Dès 2013, il crée la SOFADEL avec l’ambition de favoriser le financement du développement local. Dans cette continuité apparaît le projet du SEN, une monnaie complémentaire au FCFA destinée à faciliter l’inclusion financière, notamment auprès des populations non bancarisées, tout en soutenant les circuits économiques locaux grâce à un mécanisme de garantie mutualisé.
L’idée mérite une attention particulière. Il ne s’agissait pas, dans sa philosophie initiale, d’abolir brutalement le FCFA ou de proclamer une indépendance monétaire immédiate. Le projet cherchait plutôt à créer un outil financier local, complémentaire à la monnaie officielle, afin de stimuler les échanges, l’investissement communautaire et le financement de l’économie territoriale.
Du SEN à SenXaliss : quand la souveraineté devient expérimentation économique…
Le blocage du projet par les autorités et la BCEAO en 2015, puis son redéploiement sous forme numérique à travers SenXaliss, illustrent les tensions permanentes entre innovation financière et cadre monétaire régional. Politiquement, ce passage est important. Il montre qu’Abdourahmane Sarr ne s’est jamais contenté de discourir sur la souveraineté. Il a tenté d’en fabriquer des instruments. C’est peut-être dans ce registre que réside sa principale différence avec de nombreux responsables politiques : sa souveraineté cherche constamment à se matérialiser dans des mécanismes économiques plutôt que dans des slogans exclusivement identitaires.
L’arrivée du tandem Diomaye-Sonko au pouvoir en 2024 semblait offrir à Abdourahmane Sarr un cadre politique propice à ses idées. Nommé ministre de l’Économie, du Plan et de la Coopération, il se retrouve pour la première fois en position de traduire sa doctrine dans l’action publique. Son passage au gouvernement est marqué par plusieurs chantiers structurants : Vision Sénégal 2050, Stratégie nationale de développement 2025-2029, promotion de la liberté économique, stratégie nationale de développement du secteur privé, réforme des partenariats public-privé et réflexion sur une stratégie d’endettement privilégiant davantage les financements régionaux et les monnaies locales.
C’est ici qu’apparaît un autre aspect de son identité politique. Contrairement à l’image parfois véhiculée d’un économiste hostile au marché ou aux institutions régionales, Abdourahmane Sarr revendique explicitement un « souverainisme libéral ». L’expression peut surprendre. Elle associe deux notions souvent opposées dans le débat politique sénégalais : la souveraineté et le libéralisme.
Pour lui pourtant, il n’y a pas contradiction. La souveraineté économique suppose des institutions crédibles, une initiative privée dynamique, une concurrence saine, une discipline budgétaire, une capacité d’innovation et une économie capable de produire elle-même sa richesse. Elle ne signifie ni fermeture des frontières économiques ni isolement du Sénégal.
Cette conception mérite d’être soulignée. Là où certains souverainistes envisagent la rupture avec l’intégration régionale comme condition de l’émancipation, Abdourahmane Sarr défend exactement l’inverse : l’UEMOA peut devenir un levier de souveraineté si les États y renforcent leur liberté économique et leur autonomie financière. Il ne propose donc pas une souveraineté contre la région, mais une souveraineté à travers une intégration régionale mieux maîtrisée.
Il existe incontestablement chez Abdourahmane Sarr une cohérence doctrinale rare dans le champ politique sénégalais. Depuis plus d’une décennie, le même fil rouge revient : développement local, autonomie économique, inclusion financière, responsabilité citoyenne, liberté économique et souveraineté. Cette continuité donne à son discours une profondeur intellectuelle que beaucoup de responsables politiques ne possèdent pas nécessairement.
Le « Sarrisme » : doctrine personnelle ou courant politique durable ?
On pourrait ainsi défendre une première thèse : Abdourahmane Sarr est un souverain par la doctrine. Il a élaboré un corpus relativement cohérent autour de la souveraineté économique, depuis le SEN jusqu’à la stratégie d’endettement en monnaie locale, en passant par SenXaliss et les politiques de développement territorial.
Une deuxième thèse serait celle du souverain par le langage. « Moom sa bopp, mënël sa bopp » est devenu bien davantage qu’une formule de campagne. Le slogan relie l’individu, les territoires et la nation dans une même philosophie de responsabilisation. Peu d’hommes politiques sénégalais disposent d’une expression aussi durablement associée à leur identité politique.
Enfin, une troisième thèse permet de mieux cerner son originalité : un souverainisme libéral et régional. Abdourahmane Sarr n’est ni un partisan de l’autarcie ni un défenseur d’un nationalisme économique fermé. Sa pensée repose sur l’idée que la souveraineté se construit par des institutions solides, une économie compétitive, des marchés régionaux performants et une capacité nationale à financer son propre développement.
Toutefois, une analyse politique ne peut s’arrêter à la cohérence d’une doctrine. La véritable question est celle de sa traduction politique durable. Abdourahmane Sarr possède un projet intellectuel identifiable. Il a également exercé des responsabilités gouvernementales lui permettant d’influencer les orientations économiques de l’État. Mais une doctrine politique ne devient véritablement historique que lorsqu’elle survit à son auteur.
La principale limite de la figure du « souverain politique » est sans doute de transformer une doctrine personnelle en courant politique durable. Une souveraineté peut être intellectuellement puissante tout en demeurant politiquement fragile si elle n’est pas institutionnalisée dans une organisation durable.
Si le « Moom sa bopp » demeure uniquement la signature d’Abdourahmane Sarr, il restera l'œuvre intellectuelle d'un homme. S'il devient demain le référentiel d’une génération de responsables économiques et politiques capables de prolonger cette vision, alors Abdourahmane Sarr pourra véritablement être considéré non seulement comme un souverain politique, mais comme l'un des architectes d'une nouvelle conception sénégalaise de la souveraineté.
Khaly Sarr






