Publié le 27 Aug 2026 - 20:40
ACT  

La difficile percée d’Ibrahima Thiam

 

D’Abdoul Mbaye à Ibrahima Thiam, l’Alliance pour la Citoyenneté et le Travail entre dans une nouvelle séquence de son histoire. Au-delà du changement de direction, cette transition pose une question plus fondamentale : l’ACT est-elle devenue une organisation capable de survivre à son fondateur et, surtout, peut-elle trouver sa place, avec Ibrahima Thiam, dans un paysage politique désormais dominé par de grands pôles de mobilisation ?

 

Le passage de témoin à la tête de l’Alliance pour la Citoyenneté et le Travail (ACT) en avril 2025 a constitué un exercice démocratique rare dans le paysage politique sénégalais. Pour la première fois, un parti d’opposition voyait son fondateur, Abdoul Mbaye, céder volontairement les rênes à un successeur issu de ses rangs, Ibrahima Thiam. Pourtant, ce « cadeau politique » s’apparente à un défi redoutable : comment percer dans un landernau politique dominé par la polarisation ?

Le premier obstacle pour Ibrahima Thiam est de sortir de l’ombre tutélaire d’Abdoul Mbaye. Ancien Premier ministre, fils du juge Kéba Mbaye, figure du patronat bancaire, le fondateur de l’ACT disposait d’un capital symbolique et financier considérable. L’opinion et les médias continuent souvent d’identifier le parti à son créateur, réduisant la visibilité du nouveau président. « L’ACT ? C’est le parti d’Abdoul Mbaye », entend-on encore dans les rues de Dakar comme dans les villages.

Ibrahima Thiam ne peut compter sur aucune assise patrimoniale ou territoriale. Sa légitimité se trouve ailleurs : dans l’écrit, l’analyse doctrinale, la critique méthodique des politiques publiques. Leader initial du mouvement citoyen « Un Autre Avenir », co-auteur de Conversations croisées avec Abdoul Mbaye, il a publié depuis son accession à la tête du parti deux essais marquants : Point de vue (fin 2025) et Diomaye, Sonko, Les frères siamois : Un an au pouvoir (mai 2026). Des productions intellectuelles qui font de lui l’un des idéologues les plus prolifiques de l’opposition, mais qui reste confinée aux cercles lettrés urbains.

Le piège de la plume

Le deuxième écueil est celui du « piège de la plume ». Ibrahima Thiam s’exprime principalement par tribunes dans la presse écrite, communiqués soignés et essais critiques. Or, le jeu électoral sénégalais contemporain récompense d’autres ressorts : la présence physique de masse sur le terrain, la viralité sur TikTok ou Facebook, les réseaux de solidarité communautaire et religieuse. Le ton combatif ou populiste y prime souvent sur la démonstration technique.

Ses interventions sur des sujets sensibles illustrent ce décalage. Il publie des tribunes appelant à préserver la paix avec les cités religieuses comme Touba, critiquant les dérives verbales d’Ousmane Sonko. Une position raisonnable, mais qui ne lui attire aucune sympathie dans l’opposition traditionnelle. De même, sa dénonciation de la gestion économique et de la répression universitaire après la mort de l’étudiant Abdoulaye Bâ à l’UCAD début 2026 ne suffit pas à le positionner comme chef de file naturel d’une opposition émiettée.

Le troisième obstacle s’appréhende dans un espace politique sénégalais qui est aujourd’hui dominé par le duel entre le bloc présidentiel porté par Kiiraay et le bloc parlementaire incarné par PASTEF et les figures historiques de l’ancien régime (APR, PDS, coalition Takku Wallu). L’espace médian qu’essaie d’occuper Ibrahima Thiam est particulièrement difficile à tenir. Sa critique des dérives autoritaires du l’ancien tandem au pouvoir lui aliène les militants de PASTEF ; son refus de s’allier aux anciens du système Sall le coupe d’une partie de l’opposition.

L’impératif de réinvention

Le résultat est probant. L’ACT risque de se retrouver isolée, perçue comme un « parti d’intellectuels » sans ancrage populaire. Le positionnement de « sentinelle républicaine » revendiqué par Ibrahima Thiam – offrir une critique programmatique plutôt qu’une opposition de témoignage – peine à mobiliser au-delà des cercles diplômés des grandes villes.

Enfin, pour réussir sa percée, Ibrahima Thiam doit transformer son parti en véritable mouvement électoral, capable de franchir le filtre des parrainages et de peser dans les scrutins locaux et législatifs à venir. Cela suppose de sortir du « think tank de l’opposition » pour investir le terrain, nouer des alliances locales, et parler à un électorat qui ne lit pas ses essais.

L’exercice est périlleux. Mais l’histoire politique sénégalaise a montré que les intellectuels peuvent parfois bousculer les équilibres établis, à condition de ne pas rester prisonniers de leur propre plume. Ibrahima Thiam a un an, peut-être deux, pour prouver que l’on peut être à la fois un homme de lettres et un homme de terrain. L’ACT joue son avenir, elle doit poser des actes.

Khaly SARR

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