Publié le 16 Aug 2026 - 22:28
CINÉMA - “ZÉRO”

Dakar au cœur d'un thriller qui veut remettre les compteurs à zéro

 

À l'avant-première au cinéma Pathé, Jean-Luc Herbulot dévoile un film sombre et politique, tourné en grande partie dans la capitale sénégalaise et porté par une réflexion sur l'Afrique, le pouvoir et les rapports de domination.

 

Le cinéma Pathé a accueilli l'avant-première de ZÉRO, le nouveau thriller du réalisateur franco-congolais Jean-Luc Herbulot. Une projection particulièrement attendue pour un film dont l'histoire est intimement liée au Sénégal, tourné à Dakar en pleine période de pandémie. ZÉRO est aussi une œuvre pensée comme un regard extérieur sur la capitale, ses habitants et, plus largement, sur les rapports de pouvoir entre l'Afrique et l'Occident.

Absent de la projection pour des raisons professionnelles, Jean-Luc Herbulot s'est adressé au public à travers un message diffusé sur écran avant la séance. Le réalisateur y a exprimé sa satisfaction de voir enfin son œuvre arrivée sur les écrans, après plusieurs années de travail. « Je suis très, très fier, très content que le film arrive sur les écrans », a-t-il notamment déclaré, rappelant le long parcours du projet, depuis le casting jusqu'à la distribution. Pour le cinéaste, ZÉRO est avant tout une œuvre à laquelle il tient profondément. Il espère que son propos trouvera un écho auprès du public.

Né et ayant grandi au Congo-Brazzaville, Jean-Luc Herbulot développe très tôt un intérêt pour le dessin, l'écriture, la musique et les jeux vidéo. Installé à Paris en 2000, il se forme à la réalisation et signe son premier court métrage, Vierge, avant de poursuivre une carrière dans le graphisme et la production audiovisuelle. Son parcours le conduit ensuite vers le cinéma indépendant. En 2009, il coproduit et réalise Concurrence Loyale, acquis par Canal+.

En 2014, il réalise Dealer, son premier long métrage, présenté comme le premier film indépendant français acheté par Netflix. Mais c'est surtout avec Sakho & Mangane, série créée et tournée à Dakar pour Canal+ Afrique en 2019, puis avec Saloum, en 2020, que son univers cinématographique s'affirme davantage. Avec ZÉRO, le réalisateur poursuit cette exploration de l'Afrique et de ses représentations.

Après Saloum, explique-t-il, il a ressenti le besoin de continuer à interroger « ce qui fait de l'Afrique, l'Afrique ». Une démarche nourrie par son propre parcours et par son expérience d'une double appartenance culturelle. Pour Herbulot, l'Afrique a longtemps été représentée à travers des images réductrices : guerres, pauvreté, famine ou maladies. Pourtant, rappelle-t-il, le continent dispose d'immenses richesses naturelles. C'est à partir de cette contradiction que naît l'idée de ZÉRO : que se passerait-il si l'équilibre mondial des pouvoirs était remis à zéro et si l'Afrique décidait d'en être l'initiatrice ?

ZÉRO plonge le spectateur dans un univers sombre et surréaliste. Deux Américains arrivent à Dakar avec des bombes fixées sur leur torse. Ils sont envoyés en mission et reçoivent leurs instructions par l'intermédiaire d'une mystérieuse voix. Interprétée par Willem Dafoe, cette voix agit comme une présence invisible qui tire les ficelles et semble préparer une vaste opération de réinitialisation. Le film joue ainsi avec les codes du thriller et du cinéma d'action tout en introduisant une dimension politique. Les deux protagonistes, étrangers dans la ville, se retrouvent progressivement confrontés à une réalité qu'ils ne maîtrisent pas. Cette situation permet au réalisateur d'interroger la notion de perspective. Qui est réellement l'ennemi ? Qui détient le pouvoir ? Et comment les récits politiques peuvent-ils transformer des individus apparemment innocents en menaces désignées ?

ZÉRO entend notamment renverser certains mécanismes de représentation traditionnellement utilisés dans les récits occidentaux sur l'Afrique. La capitale sénégalaise occupe une place essentielle dans le film. Pour Jean-Luc Herbulot, Dakar n'est pas simplement un lieu de tournage : elle devient un personnage à part entière. Le réalisateur présente ZÉRO comme une véritable « carte postale de Dakar », mais une carte postale singulière, observée à travers les yeux de personnages étrangers. Le choix de Dakar prend d'autant plus de sens que le film a été réalisé avec une équipe composée à environ 90 % de Sénégalais.

Une manière pour Herbulot de faire de la production locale une composante essentielle de son projet artistique. Les rues, les quartiers, les visages et l'atmosphère de la capitale servent ainsi de toile de fond à une intrigue internationale qui mêle action, politique, humour sombre et réflexion sur le capitalisme.

Parmi les acteurs sénégalais présents dans ZÉRO figure Roger Salah. Pour lui, l'œuvre repose d'abord sur une histoire difficile à résumer sans dévoiler ses ressorts. « Le film, c'est deux Américains qui débarquent à Dakar avec des bombes au niveau de leur torse », explique l'acteur, qui préfère préserver le suspense autour des événements. Pour Roger Salah, l'essentiel de son travail n'était toutefois pas de délivrer lui-même une interprétation politique du film, mais de donner vie à son personnage avec fidélité.

L'acteur insiste sur l'importance du scénario et de la construction des personnages. Pour lui, apparaître à l'écran ne suffit pas : un acteur doit savoir quel personnage il porte et quel message ce personnage véhicule. Dans son rôle, il incarne notamment un fils attaché à son père, appelé à accomplir une mission malgré les événements. Une relation familiale qui donne au récit une dimension plus intime derrière la mécanique du thriller.

ZÉRO a été tourné autour de 2021, dans un contexte encore marqué par la pandémie de Covid-19. Comme beaucoup de productions de cette période, le film a dû composer avec des règles sanitaires strictes. Roger Salah évoque les gestes barrières, les contraintes liées au temps de tournage et les dispositions imposées par les autorités. Malgré ces difficultés, l'équipe a réussi à mener le projet à son terme. Mais le tournage n'était que la première étape.

Entre la production et l'arrivée du film en salle, plusieurs années se sont écoulées. Montage, étalonnage, post-production, recherche de financements et distribution ont contribué à rallonger le parcours de ZÉRO. Cette longue attente explique en partie l'émotion exprimée par Jean-Luc Herbulot au moment de voir enfin son film présenté au public.

Derrière ses scènes d'action et son atmosphère de thriller, ZÉRO cherche à poser des questions sur l'exploitation occidentale, l'évolution du capitalisme et les rapports de domination. Mais le réalisateur ne réduit pas son film à un discours politique. Il y ajoute une dimension humaine autour de l'amitié et de la famille. Cette combinaison donne à ZÉRO un ton particulier : sombre, parfois humoristique, mais également porté par une énergie d'action et une narration volontairement électrisante.

Le film se construit donc sur plusieurs niveaux de lecture. Le spectateur peut suivre l'intrigue comme un thriller, mais aussi s'interroger sur les mécanismes de pouvoir qui la sous-tendent. Au-delà des bombes, des missions secrètes et de la mystérieuse voix qui commande les personnages, ZÉRO pose une question fondamentale : que se passerait-il si les rapports de force étaient, véritablement, remis à zéro ?

Une question politique, mais aussi cinématographique, à laquelle Jean-Luc Herbulot répond à sa manière : par Dakar, par l'action, par l'humour noir et surtout par le pouvoir du regard.

FATOU BA

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