Dans les secrets de la « Compagnie », le réseau russe chargé d’étendre l’influence de Moscou sur trois continents

La « Compagnie » est un réseau d’experts chargé d’orchestrer des campagnes de désinformation au profit de la Russie à travers le monde. Grâce à une fuite de données inédite, nous révélons les coulisses de son organisation. Dotées d’importants moyens financiers et pilotées par le service des renseignements extérieurs russes (SVR), ces opérations s’étendent du Mali à la Bolivie, en passant par l’Afrique du Sud. Avec à chaque fois pour but de façonner l’opinion publique et consolider les intérêts de Moscou à l’étranger. Ce premier article inaugure la série Propaganda Machine.
Il n’était qu’un pion. À partir de 2019, le journaliste centrafricain Ephrem Yalike est devenu un « petit télégraphiste » au service de la propagande russe dans son pays.
En rédigeant seulement trois articles, à 45 euros chacun, il gagnait plus que son salaire mensuel habituel. Ses articles diffusaient des éléments de langage pro-russes, faisaient la promotion du groupe Wagner ou relataient l’organisation de manifestations anti-ONU… Jusqu’au jour où tout a basculé. Soupçonné d’être une taupe et menacé de mort par ses employeurs russes, il a fui la Centrafrique en pirogue, au péril de sa vie. En novembre 2024, Forbidden Stories publiait son témoignage et détaillait son activité durant ses deux ans et demi passés au service des spécialistes russes de la propagande en Centrafrique. Le jeune journaliste était l’un des discrets rouages de cette machine à désinformer conçue par Moscou afin de promouvoir et défendre ses intérêts au-delà de ses frontières.
À l’époque, la Centrafrique sert de laboratoire destiné à tester les méthodes d’influence de la Russie à l’étranger. Aujourd’hui, une fuite de données inédite révèle le rôle essentiel du pays pour les Russes : une « plateforme stratégique » et idéologique. Plus qu’un banc d’essai, la Centrafrique est une « carte de visite pour les pays africains dans le cadre de leur coopération avec la Russie » soulignent les auteurs d’un rapport inédit intitulé « Confédération de l’indépendance ». Ce document n’est pas daté, mais les références à des événements passés et à des projets à venir permettent de situer sa rédaction en août 2023. L’importance de la Centrafrique est clairement décrite par Moscou : « Perdre le contrôle de la situation en République centrafricaine affaiblit l’autorité de la Russie sur l’ensemble du continent » souligne un autre document daté de 2023.
7,3 millions d’euros dédiés à la désinformation
Au total, soixante-seize documents internes à la « Compagnie » – l’appellation utilisée par ce réseau pour se désigner – ont été transmis de manière anonyme à la rédactrice en chef du média panafricain The Continent. Ces archives, composées de 1 431 pages en russe, comprennent des plans stratégiques, des biographies de collaborateurs, des rapports opérationnels, des documents comptables ainsi que des bilans de campagnes de désinformation menées entre janvier et novembre 2024. Un consortium d’investigation réunissant Forbidden Stories, The Continent, All Eyes On Wagner, Dossier Center, openDemocracy, iStories et plusieurs journalistes russophones indépendants a enquêté sur ces documents durant plusieurs semaines. Grâce à des recherches en sources ouvertes, une comparaison avec des enquêtes précédentes et l’expertise de sources sécuritaires européennes, nous avons pu confirmer que ces documents et leur contenu sont authentiques.
Au Sénégal, les agents russes ont planché sur « un scénario de prise de pouvoir par les militaires », autrement dit, un coup d’Etat.
Dans ce nouvel épisode de « Propaganda Machine », notre série d’enquêtes sur la désinformation russe à travers le Sud global, cette fuite de données offre un aperçu inédit des opérations d’influence russes, élaborées depuis Saint-Pétersbourg et déployées ensuite dans plus de trente pays. Le réseau est tentaculaire : près de 90 politologues – autrement dit des spin doctors russes, spécialistes des relations publiques et experts des campagnes sur les réseaux sociaux, sillonnent l’Afrique et l’Amérique latine en lien direct avec les bureaux de l’organisation située à Saint-Pétersbourg. Il ne s’agit pas de campagnes de lobbying classiques. Les documents démontrent que ces opérations mêlent influence politique, désinformation et relations étroites avec les services de sécurité, dépassant largement les pratiques habituelles du secteur.
La « Compagnie » a travaillé « à l’éviction des États-Unis et de la France du continent Africain ». En Bolivie, la « Compagnie » a essayé de détourner l’attention de la population après que le régime ami au pouvoir a été accusé d’avoir organisé un faux coup d’État. Au Sénégal, les agents russes ont planché sur « un scénario de prise de pouvoir par les militaires » autrement dit, un coup d’Etat. D’après les documents, le budget destiné à 10 mois de travail, de janvier à octobre 2024 s’élevait à près de 7,3 millions de dollars. Soit environ 750 000 dollars par mois destinés à articuler les volets « sciences politiques » et médiatiques du projet global d’influence russe.
Le paiement en échange d’une couverture médiatique constitue l’une des tactiques dominantes de ces opérations d’influence : les dépenses mensuelles fléchées vers la publication d’articles dépassent souvent les 300 000 dollars par mois. Certains journalistes ou médias ont été payés jusqu’à 600 dollars au Bénin, 2 500 dollars en Argentine, voire 10 000 dollars pour un papier sur la Libye selon les tableaux financiers analysés par Forbidden Stories et ses partenaires. Des centaines de journalistes sont recrutés pour relayer les éléments de langage de la « Compagnie ».
Quant à la radio centrafricaine Lengo Sengo, qui avait qualifié la première enquête de Forbidden Stories « d’allégations mensongères », les documents internes révèlent son rôle central de la campagne russe en Centrafrique. En mai 2024, un budget tutoyant les 100 000 dollars était en partie destiné à financer le fonctionnement de ce média. La République centrafricaine est, à cette période, le pays où les dépenses sont les plus élevées, suivie par le Mali, l’Afrique du sud puis le Niger. Des montants élevés, laissant entrevoir les ambitions du réseau dans la région.
La ceinture russe pour reformater l’Afrique
Pour saisir la logique d’ensemble, il faut remonter à 2023, date de l’un des plus anciens fichiers issus de cette fuite. Le document révèle l’existence d’un projet, baptisé « Confédération de l’indépendance », resté secret jusqu’ici. Présentée comme le « centre de l’expansion future de l’influence russe », cette confédération doit permettre de démanteler ce que les auteurs qualifient de « ceinture d’instabilité construite par l’Occident ». Les auteurs de ce rapport envisagent de « créer les conditions pour répondre à la demande des pays africains en matière d’indépendance vis-à-vis de la politique coloniale de l’Occident collectif », accusant au passage la France d’avoir formé cette ceinture avec « l’aide de groupes islamistes d’orientation fondamentalistes, à partir des années 1990 ».
Dans une grande partie du continent africain, Moscou a bien identifié un argument stratégique pour rallier les pays africains à sa cause : exploiter le ressentiment envers les anciennes puissances coloniales et leurs alliés, notamment la France. Dès les premières pages, la feuille de route est explicite. Il s’agit d’atteindre « l’image des pays occidentaux en tant que partenaires politico-militaires fiables », « de transformer le néocolonialisme de la France, du Royaume‑Uni et des États‑Unis en objet de controverse internationale », et « de perturber la logistique militaire de l’AFRICOM » (le commandement militaire américain pour l’Afrique, NDLR). Le but ultime est clairement formulé : « la Compagnie travaille actuellement sur un plan de reformatage de l’espace africain, avec la création d’une ceinture de régimes amis de la Fédération de Russie ».
Cette stratégie prend une dimension concrète avec la création, en septembre 2023, de l’Alliance économique du Sahel (AES), réunissant le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Dans ces trois pays, des coups d’État militaires ont renversé les gouvernements en place, accompagnés d’un discours marqué par un fort rejet de l’influence occidentale. Si l’influence russe sur cette alliance était soupçonnée, les documents internes révèlent une implication bien plus profonde. Médias européens bloqués, ONG interdites, accords de coopération militaro‑technique résiliés : le bilan des victoires passées est dressé. Les agents de Moscou revendiquent un rôle déterminant dans la genèse de cette alliance. Le plan en cours prévoit ensuite, dès les premiers mois de 2024, une extension vers d’autres pays africains afin de constituer « la plus grande coalition anti-occidentale d’Afrique ».
Pour y parvenir, le document décline des stratégies pays par pays. Il préconise notamment « d’exporter la sécurité vers les pays voisins sur la base de l’expérience de la libération du territoire de la République centrafricaine […] par les spécialistes de Wagner ». Au Tchad, l’objectif est de sortir le pays « de la sphère d’influence de la France et des Etats-Unis » en « limitant la capacité des forces françaises à utiliser leur base militaire pour violer l’espace aérien » des pays voisins. Cette dynamique contraindrait à terme N’Djamena, « pris en étau par des forces pro-russes – à se tourner vers une coopération accrue avec le Russie ». Dans un autre document, l’objectif affiché en Libye est de « conduire la situation jusqu’au chaos total » afin de déstabiliser l’économie des pays européens dépendants du pétrole libyen. De nombreux éléments de cette feuille de route ont depuis été mis en œuvre, comme en témoigne un document intitulé « Plan de travail » daté de septembre 2024
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