Sonko et son raisonnement troublant

La dernière sortie de Sonko sur la gestion des finances publiques, notamment de la dette, jette une lumière crue sur les errements passés du gouvernement et de la Cour des comptes sur la question. Au point de faire face aux regards d’outre-tombe de Mouhamadou Moustapha Ba.
Faut-il prendre Sonko au sérieux ? Il vient, en tout cas, de nous administrer, encore une fois, la preuve que non. Dans un entretien accordé à France 24 et RFI à Dakar, diffusé ce lundi 15 juin, l’actuel président de l’Assemblée nationale est revenu sur son histoire de « dette cachée ». Au détour d’une série de questions insistantes sur cette affaire et ses implications fâcheuses pour l’économie sénégalaise, celui qui était le Premier ministre du pays il y a un mois a servi des réponses effarantes. L’une d’elles en fait tomber les bras. À la question de savoir pourquoi, en considérant que cela s’apparente à une « dette odieuse », il n’avait pas demandé son annulation, Sonko lâche : « Dette odieuse : vous, vous utilisez le terme. Je l'ai utilisé une ou deux fois. C'est toute une procédure. Je n'avais pas tous les leviers. Quand je parlais à certaines occasions, je parlais en tant que chef de parti politique qui donne son opinion. N'oubliez pas que j'étais simple Premier ministre. Les pouvoirs du Premier ministre sont extrêmement limités dans ce pays. »
Au passage, RFI précise ce qu’est une dette odieuse : « une dette contractée sans le consentement de la population, qui n'a pas servi ses intérêts, et dont les créanciers connaissaient ou auraient dû connaître l'existence ». Or, dire qu’il parlait « en tant que chef de parti politique qui donne son opinion » ne résiste pas au factuel. Nous sommes fin septembre 2024. Contre l’avis notamment du ministre des Finances et du Budget, Cheikh Diba, qui n’y assistera pas, Sonko insiste pour tenir une conférence de presse, avec comme décor la Primature en arrière-plan, entouré de son ministre de l’Économie, Abdourahmane Sarr, et de l’alors secrétaire général du gouvernement, Ahmadou Al Aminou Lo. Par le plus curieux des hasards, ce dernier, qui enfonça le clou sur les emprunts et chiffres dissimulés, succède à Sonko au poste de chef du gouvernement. Si Abdoulaye Wade avait pour alibi son discours « nuancé », Sonko se rend orfèvre du mélange des genres. Mais cette manie ne prend pas seulement sur le cas d’espèce de la dette. Plusieurs fois devant l’Assemblée nationale et les députés, il martèlera, l’index pointé sur le régime précédent, qu’il y a eu « falsification » des chiffres comptables.
Le bel alibi : « Je n'avais pas tous les leviers »
Mais le plus sidérant et inquiétant dans la dernière sortie de Sonko, c’est d’avouer qu’il n’avait pas assez d’informations sur la question de la dette au moment de faire sa première sortie fracassante fin septembre. « Je l'ai utilisé une ou deux fois », dit-il aux médias français, à propos de l’expression « dette odieuse ». Puis d’ajouter, pince sans rire : « C'est toute une procédure. Je n'avais pas tous les leviers (…) N'oubliez pas que j'étais simple Premier ministre. Les pouvoirs du Premier ministre sont extrêmement limités dans ce pays ».
Il avait pourtant sous la main le rapport sur la gestion budgétaire 2019-2024 réalisé par les services du département des Finances, ses conseillers en la matière, sans oublier son secrétaire général du gouvernement, banquier et économiste de son état. Les enjeux étaient ailleurs et ne militaient pas pour attendre la certification du rapport des Finances par la Cour des comptes. Les motivations de Sonko semblaient politiciennes : accabler le régime de Macky Sall, lequel « a menti au peuple, a menti aux partenaires, a tripatouillé les chiffres pour donner une image économique, financière, qui n’a rien à voir avec la réalité ». Outre le président Sall, sont nommément visés les anciens ministres des Finances Abdoulaye Daouda Diallo et Mouhamadou Moustapha Ba, ainsi que l’ancien Premier ministre Amadou Ba, « qui ne pouvait ignorer ces pratiques » et qui « devra expliquer aux Sénégalais pourquoi et comment ils ont pu plonger le pays dans cette situation ». Aujourd’hui, Sonko admet, dans l’entretien aux deux médias français, qu’« une partie de cette dette, effectivement, est une dette odieuse parce qu'elle n'est même pas passée par l'approbation de l'Assemblée nationale ».
Du bémol dans la diatribe anti-régime Macky Sall aux contrecoups amers : ratio de la dette publique passé de 65,9 % du PIB à 76,3 %, puis à plus de 100 %, selon la Cour des comptes ; sanctions négatives sur la notation souveraine du Sénégal ; blocage du partenariat avec le Fonds monétaire international (FMI) ; renchérissement des taux d’intérêt appliqués aux emprunts du pays ; recours à un harcèlement fiscal sur les entreprises et les contribuables porté par un plan de redressement étouffant… Pas à un trouble de raisonnement près, Sonko avoue encore, dans le même entretien, et à propos d’une éventuelle restructuration de la dette, qu’elle est malvenue. Explication : « Considérant que les conditions n'étaient même pas réunies puisque le pays n'était pas en défaut, il parvenait à respecter ses engagements. Nos indicateurs étaient relativement corrects, nos perspectives de croissance également ».
Ainsi voué aux gémonies, juste avant son décès, le dernier ministre des Finances du régime Macky Sall doit sourire outre-tombe. Le temps étant seul juge.
Ainsi parlait Moustapha Ba…
Dans une réponse médiatisée, publiée peu après la sortie de septembre 2024 de Sonko sur la dette, Mouhamadou Moustapha Ba avait pourtant apporté des éclairages tant sur le « surfinancement », l’endettement, le déficit que sur la sincérité des chiffres. M. Ba avait expliqué que c’est lors d’une revue avec le FMI que le gouvernement a négocié un « surfinancement » pour permettre la prise en charge du service de la dette pendant les quatre premiers mois de l’année 2024. « Ce surfinancement mobilisé en fin d’année 2023 sur les marchés financiers est traçable dans les livres du Trésor public (…) Il ne fait donc l’objet d’aucun doute que le Trésor public détient la totalité des informations relatives à la mobilisation et à l’exécution du surfinancement », précisait M. Ba.
S’agissant du financement intérieur privé (banques établies au sein de l’UEMOA), le défunt argentier a déploré que le régime Diomaye-Sonko ait pris le parti de l’intégrer dans le calcul du ratio dette publique/PIB.Jusque-là, celui-ci était constitué de deux composantes : la dette intérieure (émission de titres publics – bons et obligations du Trésor – sur les marchés financiers régionaux) et la dette extérieure (prêts contractés auprès d’organismes bilatéraux et multilatéraux ainsi que prêts contractés aux conditions du marché). « Les facilités financières obtenues des banques locales pour notamment l’exécution de projets et programmes et d’opérations spécifiques, n’étant pas des émissions de titres publics, ont fait l’objet de programmation budgétaire pour leur paiement. L’exposition de l’État auprès des banques locales est disponible dans les rapports de la BCEAO », soulignait M. Ba.
Sur la comptabilisation des emprunts-projets relativement à la dette, il a expliqué les mécanismes, procédures et interventions des structures de l’État et des bailleurs. Un : l’État contracte des prêts auprès des partenaires techniques et financiers pour la mise en œuvre de projets et programmes de développement.
Ces prêts, connus sous le vocable de « prêts-projets » ou « emprunts-projets », sont mobilisés à travers la Direction de l’ordonnancement des dépenses publiques (DODP) du ministère des Finances et du Budget, qui en assure l’ordonnancement auprès des partenaires. Il ajoutait que « l’État n’intervient aucunement en solo dans les procédures décisionnelles car les demandes de paiement des projets et programmes (exemples : PUDC, Promovilles, autoroute Mbour-Fatick-Kaolack, etc.) sont soumises à la DODP qui en saisit le partenaire aux fins de paiement ».
Annuellement, ces tirages effectués sont comptabilisés en emprunts-projets dans les dépenses en capital sur ressources externes. Il arrive qu’une partie de ces tirages fasse l’objet d’un report dans la comptabilisation. « Pour que nul n’en ignore, il est important de souligner que c’est cette méthodologie qui a toujours été utilisée. » Las ! De ces clarifications, le régime de Diomaye-Sonko n’en a eu cure. La Cour des comptes itou. Mouhamadou Moustapha Ba avait beau prévenir : « On voit donc clairement comment, en changeant la méthodologie consacrée, on édulcore les données et les chiffres pour leur faire dire ce qu’elles ne sont pas. » Et l’économie sénégalaise paie aujourd’hui un lourd tribut.
AMADOU FALL






