“Le PS n’est pas électoralement mort, mais il est électoralement flou”

À la veille de l’Assemblée générale du Parti socialiste, le Chef du Laboratoire des études sociales de l’Ifan-Ucad, Dr Mamadou Akila Bodian décrypte les enjeux d'une formation historique en quête de renaissance. Entre affaiblissement électoral, fractures internes héritées de la crise Khalifa Sall-Tanor Dieng et recherche d'un nouveau positionnement dans le Sénégal post-2024, il estime que le PS joue aujourd'hui bien plus que son unité : sa capacité à redevenir une force politique crédible.
Quelle est la valeur électorale réelle du PS en 2026 ?
La valeur électorale du Parti socialiste en 2026 doit être appréciée avec prudence, parce qu’elle n’est plus immédiatement lisible dans les résultats électoraux. Le PS n’est plus aujourd’hui un parti qui mesure sa force sous son propre nom, comme il pouvait encore le faire au lendemain de l’alternance de 2000. Il est devenu une force enchâssée dans des coalitions, ce qui lui permet de survivre politiquement, mais rend sa puissance réelle difficile à quantifier. Il faut donc distinguer trois choses. D’abord, sa valeur électorale autonome : elle est faible, parce que le parti n’a plus démontré récemment sa capacité à porter seul une candidature nationale compétitive ou une liste capable de structurer le jeu parlementaire. Ensuite, sa valeur territoriale : elle n’est pas nulle.
Le PS conserve des réseaux locaux, des élus, des anciens responsables, des coordinations, une mémoire militante et des ancrages dans certaines zones. Enfin, sa valeur symbolique : elle demeure importante, parce que le PS reste associé à l’histoire de l’État sénégalais, à Senghor, à Abdou Diouf, à la construction administrative du pays, à une certaine idée de la République et de la modération institutionnelle.
Mais la vérité politique est claire : en 2026, le PS a davantage une valeur de patrimoine politique qu’une valeur de locomotive électorale. Il peut encore peser dans des arrangements, servir de réservoir de cadres, d’expérience et de notabilités locales, mais il n’est plus le centre de gravité du champ politique sénégalais. Son défi est précisément de transformer cette valeur résiduelle en valeur active. Autrement dit, passer d’un parti qui rappelle quelque chose à un parti qui propose quelque chose. Le danger pour le PS, c’est de confondre survivance et puissance.
On peut encore avoir des responsables, des permanences, des coordinations et une histoire glorieuse, tout en ayant perdu la capacité de parler aux nouvelles générations, aux classes populaires urbaines, aux jeunes diplômés sans emploi, aux travailleurs de l’informel et aux électeurs qui ont porté la rupture politique de 2024. Donc, si je devais résumer : le PS n’est pas électoralement mort, mais il est électoralement flou. Et en politique, le flou peut être plus dangereux qu’une défaite, parce qu’une défaite oblige à se reconstruire alors que le flou donne parfois l’illusion qu’on existe encore suffisamment.
Les dissensions internes sont-elles surmontables ou structurelles ?
Les dissensions internes du Parti socialiste sont à la fois surmontables politiquement et structurelles sociologiquement. Elles sont surmontables si le parti accepte un véritable processus de clarification : un congrès crédible, une compétition interne ouverte, une réintégration intelligente des sensibilités, une redéfinition de sa ligne politique et un renouvellement générationnel réel. Mais elles sont structurelles parce qu’elles ne relèvent pas seulement de conflits de personnes. Elles s’inscrivent dans une transformation profonde du parti depuis la perte du pouvoir en 2000. Pendant longtemps, le PS a été un parti d’État.
Il articulait l’administration, les notabilités locales, les réseaux ruraux, les élus, les mouvements de jeunesse, les syndicats, les femmes, les cadres et une culture de gouvernement. Après 2000, il a dû apprendre à vivre sans l’État. Or un parti qui a longtemps été adossé à l’État perd brutalement une partie de ses ressources matérielles, symboliques et organisationnelles lorsqu’il devient un parti d’opposition. Cette transition n’a jamais été totalement digérée.
C’est dans ce contexte que la fracture entre Ousmane Tanor Dieng et Khalifa Sall a été décisive. Elle n’a pas seulement opposé deux trajectoires personnelles ; elle a révélé une tension plus profonde entre la logique de l’appareil et l’émergence d’une légitimité politique construite en dehors de son contrôle direct, notamment à Dakar. En 2016, les divergences autour de la ligne du parti, du référendum constitutionnel et de l’ancrage dakarois de Khalifa Sall ont éclaté publiquement.
En 2017, l’exclusion de plusieurs figures importantes, dont Khalifa Sall, Barthélémy Dias, Bamba Fall, Aïssata Tall Sall, Idrissa Diallo et Banda Diop, a transformé une crise interne en rupture durable. Cette séquence a laissé des traces profondes. Elle a montré que le PS avait du mal à intégrer les ambitions internes lorsqu’elles devenaient populaires en dehors du contrôle de l’appareil. Elle a aussi contribué à vider le parti d’une partie de ses forces militantes, de ses relais urbains et de ses figures capables de parler à de nouveaux segments de l’électorat.
Aujourd’hui, les débats autour de la relance, les appels à la refondation et les critiques portées par certains responsables montrent que le conflit n’est pas simplement une querelle d’ego. C’est une bataille autour de la définition même du PS : doit-il rester un parti d’appareil, un partenaire de coalition, un héritage senghorien, une social-démocratie rénovée, ou une force d’opposition capable de parler au Sénégal de 2026 ? Le problème de fond est donc là : le PS souffre moins d’une absence de dirigeants que d’un excès de mémoires concurrentes. Chacun veut sauver le parti, mais tous ne veulent pas nécessairement sauver le même parti.
Certains veulent préserver l’appareil ; d’autres veulent restaurer l’autonomie ; d’autres encore cherchent une recomposition plus large. Les dissensions sont donc surmontables uniquement si elles sont traitées comme un problème politique profond, et non comme une simple affaire disciplinaire. Si le PS répond aux divergences par l’exclusion ou par la neutralisation des voix critiques, il reproduira les erreurs du passé.
S’il transforme ces divergences en débat organisé, il peut en faire un moment de refondation. La ligne de crête est étroite : trop d’autorité tue la renaissance ; trop de factions tue l’organisation. Le PS doit donc réussir une opération difficile, c’est-à-dire rouvrir le débat sans exploser, renouveler son leadership sans humilier son histoire, et reconstruire une unité qui ne soit pas seulement administrative, mais politique.
Existe-t-il un espace politique que le PS pourrait encore occuper utilement ?
Oui, il existe encore un espace politique pour le Parti socialiste, mais cet espace ne se trouve pas dans la nostalgie. Le PS ne peut plus revenir en disant simplement : « Nous avons gouverné ce pays. » Le Sénégal de 2026 ne vote plus par reconnaissance historique. Il vote par attente sociale, par colère, par désir de dignité, par demande de rupture, mais aussi par besoin de stabilité, de compétence et de lisibilité dans un paysage politique profondément recomposé depuis la présidentielle et les législatives de 2024. L’espace possible du PS est celui d’une social-démocratie sénégalaise rénovée.
C’est-à-dire une force capable de parler sérieusement de justice sociale, d’école publique, de santé, de protection sociale, d’emploi des jeunes, de décentralisation, de monde rural, de coût de la vie, d’économie productive et de cohésion nationale. Il y a un espace entre, d’un côté, les discours de rupture fortement polarisants, et, de l’autre, les anciennes coalitions libérales ou technocratiques qui peinent encore à incarner une alternative populaire crédible.
Dans ce contexte, le PS pourrait redevenir utile s’il assume trois fonctions. Premièrement, une fonction sociale : redevenir le parti des services publics, des travailleurs, des collectivités locales, des enseignants, des paysans, des femmes et des jeunesses précarisées. Deuxièmement, une fonction républicaine : défendre les institutions, l’équilibre des pouvoirs, la culture démocratique et la stabilité, sans se réfugier dans le conservatisme ni apparaître comme le gardien nostalgique d’un ordre ancien. Troisièmement, une fonction territoriale : reconstruire une présence dans les communes, les départements, les quartiers populaires et les zones rurales, non pas seulement comme appareil électoral, mais comme instrument d’écoute, d’organisation sociale et de représentation des attentes concrètes. Le PS a un avantage potentiel : il connaît l’État.
Il possède une mémoire administrative, une culture de gouvernement et une expérience des compromis institutionnels. Mais cet avantage peut devenir un handicap s’il donne l’image d’un parti de retraités de la République. Il doit donc articuler expérience et jeunesse, mémoire et innovation, État social et souveraineté productive. Le socialisme sénégalais ne peut plus être seulement une référence à Senghor ; il doit devenir une réponse aux fractures contemporaines : chômage, inégalités territoriales, crise de l’école, défi migratoire, précarité urbaine, économie informelle, défi écologique, crise de confiance envers les institutions et demande nouvelle de souveraineté économique et démocratique.
La question n’est donc pas de savoir s’il existe un espace pour le PS. Cet espace existe. La vraie question est de savoir si le PS a encore la capacité politique, générationnelle et intellectuelle de l’occuper. Pour cela, il doit cesser d’être seulement un parti qui se souvient. Il doit redevenir un parti qui interprète le présent, parle au pays réel et donne une forme crédible à l’avenir.
MAMADOU DIOP






