Le Jub jubal jubanti à rude épreuve

Est-il interdit de critiquer la gestion du Fonds d’appui et de développement de la presse (FADP) ? À la suite de Mame Matar Gueye, le journaliste Ibrahima Lissa Faye a été auditionné hier à la Sûreté urbaine, suite à des dénonciations portant sur la répartition de ces fonds publics. Pendant ce temps, le ministère tarde toujours à procéder à la publication de la liste des bénéficiaires. Retour sur cette lancinante question qui continue de polluer l’écosystème des médias.
“Le Sénégal que nous voulons, c’est un Sénégal de droiture et de justice. C’est pourquoi il faut qu’on fasse les choses en toute transparence.” Ainsi parlait le ministre en charge de la Communication en août 2024, pour justifier la divulgation des fonds reçus par les médias sous le régime du président Macky Sall. Même si certains s’étaient insurgés contre la démarche, ils étaient nombreux les acteurs à penser que c’était tout à fait légitime et normal, puisqu’il s’agit de fonds publics. Le ministre Alioune Sall aimait d’ailleurs préciser et a juste titre : “Ce que nous faisons, ce n’est pas de la délation. Nous sommes juste dans la transparence, conformément à la promesse du jub jubal jubanti.”
Plus de 19 mois après, l’on est tenté de se demander ce qu’est devenu cette promesse ? Cela fait plusieurs semaines que les acteurs réclament la publication de la liste des bénéficiaires du fonds d’aide à la presse. Mais on a l’impression qu’il est devenu un crime de s’interroger sur ces fonds. Hier, Ibrahima Lissa Faye était à la sûreté urbaine pour répondre, selon ses termes, du chef de diffusion de fausses nouvelles. Une convocation qui fait suite à une sortie sur la Radio futurs médias dans la quelle il s’interrogeait sur la gestion de ces fonds publics.
Pour le président de l’Association des éditeurs et professionnels de la presse en ligne (Appel), ce qui s’est passé dans la répartition du fonds d’appui est tout simplement inadmissible. “Les actes posés par le ministère de la Communication vont tout droit vers l’extermination de la presse privée. Maintenant, on veut nous tuer et on veut nous empêcher de parler, ce n’est pas possible”, disait-il à la RFM, en se basant sur quelques chiffres à sa disposition.
Lissa Faye : “On veut nous tuer et on nous interdit de parler…”
A la suite de son face à face hier avec les enquêteurs, il a réaffirmé ses propos. “J’étais en possession d’informations que j’ai produits devant les enquêteurs. Ce qu’il faut retenir c’est que je ne varie d’un iota dans ce que j’ai dit. Ce n’est pas par l’intimidation qu’on nous fera taire”, indique le patron de Pressafrik.
Cette convocation irrite également les organisations patronales de la presse. Le Conseil des Diffuseurs et Éditeurs de Presse du Sénégal (CDEPS) est monté au créneau pour exprimer sa vive préoccupation. À l’instar de Lissa, l’organisation trouve que la gestion du FADP a été “scandaleuse et illégale”. Le CDEPS estime que l’analyse critique de la gestion des ressources publiques relève pleinement de l’exercice du journalisme et de la liberté d’expression, piliers de tout État de droit. “En s’exprimant sur la répartition du FADP, notre confrère n’a fait que mettre en lumière des faits chiffrés et vérifiables, qui appellent un débat public transparent et contradictoire, non une intimidation policière ou judiciaire”, fulminent les patrons.
Sur un montant de 1,9 millions, 42% capté par les médias publics qui ont déjà leurs dotations
En l’absence de publication officielle des montants alloués aux acteurs de la presse, il faut se contenter de quelques bribes qui fuitent. D’après le CDEPS, le fonds est de 1 milliards 900 millions de francs CFA. “Sur un montant global de 1,9 milliard, une part de 42,2% du budget global, soit 801,24 millions FCFA, est captée par les médias de service public et les structures de gouvernance. À titre illustratif, l’APS, Le Soleil et la RTS cumulent à eux seuls plus d’un quart du budget total”, constatent les patrons pour le déplorer. Cette concentration interroge d’autant plus que ces entités bénéficient déjà de financements directs de l’État, poursuit l’organisation.
Le plus grave, d’après la source, c’est la ponction de 39,6 millions FCFA au profit de la Maison de la presse. “Une telle réaffectation, en l’absence de base contractuelle ou réglementaire explicitement prévue par les textes encadrant le fonds, soulève de sérieuses interrogations quant à sa légalité et à sa conformité aux principes de bonne gouvernance”, dénonce le Conseil des éditeurs.
Face à cette situation, les patrons exigent la publication intégrale, détaillée et justifiée des bénéficiaires et des critères d’attribution du FADP. Ils demandent l’ouverture d’un audit indépendant sur la gestion du fonds, notamment sur les réaffectations opérées en dehors de tout cadre légal clairement établi. Les patrons réclament également une réforme en profondeur du mécanisme de répartition, afin de garantir une allocation équitable, transparente et conforme à la vocation première du Fonds. Pour le CDEPS, il y va de la sauvegarde de la liberté de la presse et de la démocratie sénégalaise. “Le CDEPS réaffirme que la liberté de la presse ne saurait être dissociée des conditions matérielles de son exercice. En fragilisant économiquement les entreprises de presse, tout en exerçant des pressions sur les journalistes, c’est l’équilibre de l’espace démocratique qui est menacé”, s’insurge l’organisation.
Questions autour de la répartition
Alors qu’à l’origine, le Fonds visait spécifiquement à soutenir les entreprises privées, il nous revient que dans la répartition de cette année, les médias privés ont eu la part congrue. Aussi, soutiennent des sources concordantes, de grands groupes de la place ont été écartés. On peut en citer le groupe futurs médias qui a eu zéro franc ; le groupe emedia invest zéro franc ; le groupe éditeur de 7TV zéro franc, Dmedia zéro franc, pour ne citer que les plus importants. Pendant ce temps, on note la montée en force de médias comme : Point Actu, 2AS de Ameth Aidara ; Sunugal ; Africa médias link ; Senpeaple media ; Sans Limites, entre autres. Cette année, le groupe qui a décroché le jackpot n’est autre que Walfadjri. Certaines informations font état de plus de 100 millions perçus par le groupe fondé par Sidy Lamine Niass, à travers ses différents supports.
Il faut retenir que les principaux motifs pour lesquels certains groupes n’ont pu remplir tous les prérequis pour bénéficier du fonds, c’est l’absence de conformité avec le fisc et/ou les institutions sociales. Pourquoi le gouvernement n’a pas utilisé les fonds qui devaient leur revenir pour éponger tout ou partie des dettes sociales et fiscales en vue de dépasser définitivement cet épisode ? Y a-t-il eu un traitement équitable pour toutes les entreprises ? Les médias qui bénéficient de ces fonds sont-ils tous en conformité avec le fisc et les institutions sociales ? Autant de questions que se posent les acteurs et qui restent pour le moment sans réponse, en l’absence de publication de la liste des bénéficiaires ainsi que des critères d’éligibilité.
Interpellé, le directeur de la Communication s’est excusé de ne pouvoir répondre à nos questions. Pour lui, le ministère attend la finalisation du rapport pour pouvoir se prononcer.
Ce que prévoit le décret relatif au fonctionnement du FADP
Aux termes de l’article 11 du décret fixant les modalités d’organisation et de fonctionnement du FADP, les entreprises de presse doivent remplir les conditions ci-après pour bénéficier du FADP : être régulièrement constituées en entreprise de presse au moment de la requête ; avoir une équipe rédactionnelle composée en majorité de journalistes et de techniciens des médias ; avoir créé un nombre minimal de cinq (5) emplois permanents ; fournir un document délivré par l'organe de Régulation, pour les entreprises audiovisuelles, attestant qu'au moins 30% de leurs programmes sont consacrées au respect et à la promotion des valeurs et de la diversité culturelles nationales….
Le décret prévoit également que les entreprises doivent être immatriculées au niveau des organismes de prévoyance et de sécurité sociales ; déclarer son personnel aux organismes de prévoyance et de sécurité sociales ; être à jour de ses cotisations sociales ; appliquer les dispositions de la Convention collective en vigueur, entre autres.
Mor Amar







