Dakar ouvre le grand débat sur le théâtre jeune public

Au Grand Théâtre National, artistes, chercheurs et professionnels venus d’Afrique et d’Europe ont plaidé pour une meilleure reconnaissance du spectacle destiné aux enfants et aux jeunes, à l’occasion de l’ouverture de la 9e édition du Festival International des Arts de la Marionnette Djarama Art.
Le Grand Théâtre National Doudou Ndiaye Coumba Rose a servi de cadre à une importante rencontre internationale autour du spectacle jeune public. Organisée par l’Association Djaram’Art en partenariat avec le Grand Théâtre National et Kër Leyti – La Maison de l’Oralité et du Patrimoine, cette journée de réflexion marque à la fois le lancement officiel du projet régional « Vogue Africaine » et l’ouverture de la 9e édition du Festival International des Arts de la Marionnette Dioram'Art (FIAMD), prévue du 16 au 21 juin 2026.
Au-delà d’un simple rendez-vous culturel, cette rencontre s’est imposée comme un véritable laboratoire d’idées consacré à l’avenir du théâtre destiné à l’enfance et à la jeunesse. Pendant plusieurs heures, artistes, responsables culturels, représentants institutionnels et professionnels venus du Sénégal, du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, du Mali, de la Guinée-Bissau, du Bénin, du Togo, de la Belgique, de la France, du Danemark et d’autres pays ont partagé leurs expériences et leurs réflexions autour des défis qui traversent aujourd’hui le spectacle jeune public.
Dans un contexte où les questions liées à l’accès à la culture, à la mobilité des artistes, à la formation des professionnels et à la reconnaissance institutionnelle du théâtre pour enfants prennent une importance croissante, les organisateurs ont souhaité créer un espace de dialogue et de concertation capable de faire émerger des solutions concrètes.
Sur les travaux menés, les participants ont dressé un constat partagé : malgré son importance dans le développement de l’enfant et la construction citoyenne, le théâtre jeune public demeure largement sous-estimé dans de nombreux pays africains.
À travers quatre ateliers thématiques consacrés à la formation, aux réseaux de coopération, au plaidoyer et aux liens entre culture et éducation, les participants ont réalisé un véritable diagnostic des difficultés rencontrées par le secteur. Formation insuffisante des artistes spécialisés, manque d’infrastructures adaptées, faiblesse des financements, absence de politiques publiques ambitieuses, difficultés de diffusion des spectacles : autant de défis qui ont été analysés afin d’identifier des pistes de solutions durables.
Les organisateurs ont insisté sur le fait que le droit à la culture doit être considéré au même titre que le droit à l’éducation ou le droit à la santé. Pour eux, les enfants doivent pouvoir accéder à des spectacles de qualité, fréquenter des lieux culturels et bénéficier d’une offre artistique adaptée à leurs besoins et à leur sensibilité. L’un des intervenants a notamment souligné qu’à travers le monde, certains théâtres sont exclusivement dédiés au jeune public, preuve de l’importance accordée à ce secteur dans plusieurs pays. À l’inverse, en Afrique, les structures spécifiquement consacrées aux enfants restent rares, limitant considérablement les possibilités d’accès aux arts vivants.
Fondatrice de l’Association Djarama Art et présidente du Festival International des Arts de la Marionnette, Mamby Mawine a longuement présenté les ambitions du projet « Vogue Africaine ». Selon elle, cette initiative est née d’un appel à projets lancé par ASSITEJ International, le principal réseau mondial dédié au théâtre pour l’enfance et la jeunesse. Porté conjointement par le Sénégal, le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire, le projet bénéficie du soutien de l’Union européenne et s’étendra jusqu’en 2028. Pour la responsable culturelle, l’enjeu dépasse largement la simple organisation de spectacles. « Nous réfléchissons à la manière de développer les réseaux de coopération entre nos pays, de renforcer la formation des artistes et d’améliorer la diffusion des œuvres destinées aux enfants », a-t-elle expliqué.
Elle estime que le théâtre jeune public constitue un levier essentiel de développement social, éducatif et économique. « Notre travail consiste aussi à montrer aux États l’apport du théâtre jeune public dans l’écosystème culturel. Il participe à l’éducation, à la transmission des savoirs, au développement de l’enfant et même à l’économie créative », a-t-elle affirmé. Pour Mamby Mawine, la défense du théâtre destiné aux enfants relève aujourd’hui d’un véritable combat citoyen. « Nous voulons faire entendre la voix de ce théâtre auprès des décideurs afin que chaque enfant puisse avoir accès à l’art, rêver, créer et grandir dans un environnement culturel stimulant », a-t-elle déclaré.
Le projet « Vogue Africaine » ambitionne de renforcer les échanges artistiques à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest. À travers des programmes de formation, des résidences artistiques, des coproductions et des tournées régionales, les porteurs du projet souhaitent créer un véritable réseau professionnel dédié au spectacle jeune public. Le Sénégal, le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire en constituent les principaux piliers, mais plusieurs autres pays de la sous-région sont associés à la dynamique. Coordinateur régional du projet en Afrique de l’Ouest, François Fogel a insisté sur la dimension profondément sociale de l’initiative. Pour lui, la question du théâtre jeune public dépasse largement le cadre artistique. « L’enfant est au cœur de la plupart des problématiques de nos sociétés. Ce qui concerne l’enfant concerne la société tout entière », a-t-il déclaré.
Selon lui, les enfants doivent être considérés comme de véritables acteurs de la société et bénéficier pleinement de leurs droits culturels. François Fogel a rappelé que le projet vise également à créer des emplois qualifiés dans les secteurs de la création, de la médiation culturelle, de la scénographie, de la mise en scène et de l’éducation artistique. Il a souligné l’importance de produire des spectacles dans les meilleures conditions possibles afin de garantir aux jeunes publics des expériences artistiques enrichissantes.
Représentant le directeur général du Grand Théâtre National, Mamoudou Lamine Ba, directeur du Centre de ressources de l’institution, a salué l’importance de cette rencontre internationale. Il a rappelé que le Grand Théâtre accompagne depuis plusieurs années les initiatives de l’Association Dioram'Art et qu’il entend poursuivre cet engagement. Selon lui, le théâtre jeune public constitue aujourd’hui un chantier prioritaire. « Beaucoup de choses restent à faire dans ce domaine », a-t-il reconnu. Le responsable a indiqué que l’équipe dirigeante du Grand Théâtre souhaite renforcer la visibilité des productions destinées aux enfants et aux jeunes à travers des programmes spécifiques de diffusion et de promotion. Il a également insisté sur l’intérêt des ateliers organisés durant cette journée, lesquels devraient déboucher sur des recommandations concrètes susceptibles d’alimenter les politiques culturelles futures.
Le festival se poursuivra jusqu’au 21 juin à travers plusieurs sites. Après le Grand Théâtre, les activités se déplacent notamment à l’Institut français de Dakar avant de rejoindre Ndayane et Toubab Dialaw. Des compagnies venues du Sénégal, du Québec, de la Belgique et d’autres horizons présenteront des spectacles de marionnettes, de théâtre d’objets et de formes contemporaines destinées aux enfants et aux familles. Une campagne gratuite de santé bucco-dentaire sera notamment organisée à Ndayane au profit des enfants.
La traditionnelle course d’ânes du festival permet également de sensibiliser les jeunes participants au respect et à la protection des animaux. À Dakar, le rideau s’est levé sur une semaine de spectacles et de réflexion, mais surtout sur une ambition collective : faire entendre la voix des enfants à travers l’art et leur garantir pleinement ce droit universel qu’est l’accès à la culture.
Fatou Ba






