Publié le 29 Jun 2026 - 13:02
RÉVISION CONSTITUTIONNELLE – CONFÉRENCE DE PRESSE DE PASTEF

Pastef défend sa réforme et assume le bras de fer institutionnel

 

À la veille de l’examen de la proposition de loi n°17/2026 portant révision de la Constitution, Pastef a fait face à la presse pour défendre une réforme contestée. Ayib Daffé et El Malick Ndiaye rejettent les accusations de passage en force et présentent le texte comme l’aboutissement de plusieurs années de concertation. Mais leur sortie confirme aussi la profondeur des tensions entre la majorité parlementaire, la coalition présidentielle, l’opposition et une partie de la société civile.

 

À vingt-quatre heures d’une séance plénière décisive, Pastef a choisi de sortir du silence. Hier, le parti majoritaire a fait face à la presse pour défendre la proposition de loi n°17/2026 portant révision de la Constitution, dont l’examen est prévu ce lundi à l’Assemblée nationale. Dans un climat politique déjà surchauffé, cette prise de parole avait valeur de mise au point. Elle visait autant à répondre aux accusations de passage en force qu’à rassurer sur le sens d’une réforme devenue, en quelques jours, l’un des principaux sujets de crispation institutionnelle du moment.

Face aux critiques, Pastef assume. Pour ses responsables, le texte soumis aux députés ne relève ni de l’improvisation ni d’un calcul politicien. Il serait, au contraire, l’aboutissement d’un long processus de réflexion engagé depuis les Assises nationales de 2009, poursuivi avec la Commission nationale de réforme des institutions, puis enrichi par les Assises de la Justice de 2024 et le Dialogue national sur le système politique de 2025. El Malick Ndiaye, premier vice-président de l’Assemblée nationale, a insisté sur cette continuité pour démontrer que la majorité parlementaire ne crée pas une réforme ex nihilo, mais tente de traduire dans la Constitution des orientations déjà discutées dans plusieurs cadres de concertation.

Ainsi, pour Pastef, le temps du débat n’a que trop duré. Ayib Daffé, président du groupe parlementaire de la majorité, a rejeté l’idée selon laquelle les députés devraient suspendre leur initiative sous la pression des oppositions politiques ou citoyennes. À ses yeux, l’Assemblée nationale n’usurpe aucune compétence. La Constitution reconnaît aux parlementaires le pouvoir de prendre l’initiative d’une révision constitutionnelle. Dès lors, soutient-il, les députés doivent exercer pleinement leur rôle.

“On ne peut pas être dans un dialogue éternel”

L’un des principaux arguments développés par Pastef tient dans cette formule : après le dialogue, les institutions doivent agir. Ayib Daffé a ainsi récusé les appels au report ou à la suspension de la procédure. Il estime qu’on ne peut pas être dans une concertation permanente, au risque de paralyser toute réforme. Pour le président du groupe parlementaire Pastef, la démocratie ne consiste pas seulement à discuter ; elle suppose aussi que les institutions prennent leurs responsabilités au moment venu.

Cette ligne répond directement aux critiques formulées ces derniers jours par l’opposition, une partie de la société civile, mais aussi par des voix issues de la coalition présidentielle. Plusieurs acteurs réclament un référendum ou, à tout le moins, une concertation plus large avant toute adoption d’un texte touchant à une trentaine d’articles de la loi fondamentale. Pastef, lui, renvoie à la procédure constitutionnelle : le Parlement peut examiner et voter le texte. Le président de la République, ensuite, conserve la possibilité de le promulguer ou de le soumettre au référendum.

Sur ce point, Ayib Daffé a tenu à préciser que l’Assemblée nationale ne s’opposerait pas à une éventuelle consultation populaire si le chef de l’État décidait d’emprunter cette voie. Mais, pour la majorité parlementaire, cela ne saurait empêcher les députés d’aller au bout de leur propre prérogative.

Une réforme présentée comme “impersonnelle”

Autre ligne de défense : le refus de toute lecture personnalisée du texte. El Malick Ndiaye a insisté sur le fait que cette révision ne serait conçue ni pour protéger quelqu’un ni pour cibler quelqu’un. Cette précision n’est pas anodine. Elle intervient au moment où plusieurs critiques soupçonnent Pastef de vouloir remodeler les équilibres institutionnels dans un contexte marqué par des tensions entre le président Bassirou Diomaye Faye et le président de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko.

Pour Pastef, cette lecture est infondée. Le parti soutient que le texte vise d’abord à corriger des déséquilibres anciens du système politique sénégalais, notamment l’hyperprésidentialisme, la faiblesse des contre-pouvoirs et l’insuffisante indépendance de certaines institutions. La création d’une Cour constitutionnelle, le renforcement des prérogatives parlementaires, l’encadrement de certains pouvoirs du président sortant, la clarification de la haute trahison ou encore le renforcement des obligations de déclaration de patrimoine sont ainsi présentés comme des avancées démocratiques.

La majorité met également en avant la création d’un organe indépendant chargé des élections et l’interdiction pour certains membres de l’exécutif d’exercer des fonctions de chef d’exécutif local. Autant de dispositions qui, selon Pastef, participent d’une meilleure séparation des responsabilités publiques.

Le référendum, point de fracture

Mais la conférence de presse n’a pas dissipé toutes les interrogations. Elle a surtout confirmé que le vrai débat ne porte pas uniquement sur le contenu du texte, mais sur la méthode. Pour l’opposition et plusieurs organisations citoyennes, une réforme d’une telle ampleur ne devrait pas être adoptée par la seule voie parlementaire. Elles estiment que la Constitution appartient au peuple et qu’il revient donc aux Sénégalais de trancher directement par référendum.

Pastef répond par la légalité de la procédure. Ses responsables rappellent que le Parlement est une émanation du suffrage universel et qu’il dispose, à ce titre, de la légitimité nécessaire pour examiner la proposition de loi. Mais cette réponse ne clôt pas le débat politique. Car la question soulevée par les détracteurs du texte n’est pas seulement juridique. Elle touche à la légitimité d’une révision constitutionnelle qui modifie en profondeur l’architecture institutionnelle du pays.

C’est précisément sur ce terrain que la controverse s’est durcie. La coalition Diomaye Président, par la voix de plusieurs de ses responsables, a dénoncé une démarche jugée précipitée et politiquement orientée. Aminata Touré a qualifié certains amendements de “politiciens”, tandis que d’autres proches du chef de l’État ont mis en garde contre un possible déséquilibre des pouvoirs au détriment de la présidence.

En filigrane, la conférence de presse de Pastef est donc apparue comme une tentative de reprendre la main dans la bataille de l’opinion. Le parti veut convaincre que sa réforme n’est pas une manœuvre de circonstance, mais une réponse à des revendications anciennes de modernisation institutionnelle.

Mais, quelle que soit l’issue du vote, ce lundi, le débat ouvert par cette révision dépasse déjà la simple question des articles modifiés. Il interroge la manière dont le Sénégal entend réformer sa Constitution : par la représentation nationale seule, par le recours au peuple, ou par une recherche plus large de consensus.

AMADOU FALL

Section: 
CRISE INSTITUTIONNELLE AU SÉNÉGAL : La Coalition Diomaye Président fait bloc contre le “détournement” de la révision constitutionnelle
PROJET DE REVISION CONSTITUTIONNELLE DU GROUPE PARLEMENTAIRE PASTEF : L’APR dénonce un "rafistolage constitutionnel"
RÉVISION CONSTITUTIONNELLE : Le Conseil national du Laïcat interpelle le Président Faye
GUERRE DES POUVOIRS : Le hold-up constitutionnel
REVISION CONSTITUTIONNELLE : Le PDS exige un référendum et appelle à un sursaut républicain
RÉVISION CONSTITUTIONNELLE-AMANDEMENTS DE LA MAJORITÉ PARLEMENTAIRE : Le gouvernement pour une concertation avec les acteurs politiques et de la société civile
RENVOI CODES DU TRAVAIL, CONDITIONS POUR LA RÉVISION DE LA CONSTITUTION : L’Assemblée déclenche la guerre
RÉVISION DE LA CONSTITUTION : Pastef dans un engrenage
THIES - REFORMES INSTITUTIONNELLES L’APR dénonce une « dérive »
POLITIQUE : Juan Branco, l’allié encombrant du Pastef
RECONFIGURATION POLITIQUE : Une drôle d'opposition
APRÈS LA DÉCISION DU CONSEIL CONSTITUTIONNEL SUR OUSMANE SONKO Le FDR appelle à la constitution d’un large front contre le pouvoir
RÉINTÉGRATION OUSMANE SONKO Le Conseil Constitutionnel clôt le débat
CANDIDATURE À L'ONU : Macky Sall poursuit sa campagne diplomatique en Europe
POUVOIRS DE L’ASSEMBLÉE NATIONALE Entre fantasmes et réalité
TENSIONS EXPLOSIVES AU PARTI SOCIALISTES : Une motion de confiance sur fond de violents affrontements
CRISE AU PARTI SOCIALISTE Des lendemains incertains dans la maison de Senghor
NOMINATION DE SUPERVISEURS ADJOINTS : Diomaye Faye muscle son appareil politique
POLITIQUE : Suspicions généralisées au sommet de l’État
L'AFFAIRE ASER OCCUPE LE DEVANT DE LA SCÈNE Du livre de Bachir Fofana à la conférence de Thierno Alassane Sall