Publié le 6 Nov 2026 - 18:39
REJET LFR

La bourse de la discorde

 

Alors que le gouvernement avait dégagé 70 milliards pour les bourses familiales, Pastef dénonce une tentative de politisation et propose des investissements à la place. EnQuête donne la parole aux acteurs et bénéficiaires pour recueillir leur avis sur cette polémique.

 

L’image a été largement relayée. Amadou Ba tenant dans sa main droite un robinet, dans sa main gauche un sachet d’eau conditionnée. Le message est clair et sans équivoque. La majorité ne veut pas que 70 milliards soient inscrits dans le projet de loi de finances rectificative pour l’année 2026, au titre des bourses de sécurité familiale. Elle rejette également la volonté de porter l’enveloppe à 140 milliards dans le projet de loi de finances initiale pour 2027.

“Ce que vous voulez mettre dans les bourses familiales d’ici 2029, c’est 490 milliards de francs CFA, presque 500 milliards. Si l’on sait qu’un ménage c’est en moyenne 8 personnes, cela fait 50 francs seulement par personne par jour. Tout ce qu’ils peuvent faire avec c’est acheter un sachet d’eau de 50 francs…”, ironise le vice-président de l’Assemblée nationale, sous un tonnerre d’applaudissements de ses collègues et du public.

Le groupe Pastef a, selon lui, une bien meilleure proposition. Au lieu de mettre 500 milliards (sur les 3 ans), ils préconisent d’investir cette manne dans l’hydraulique rurale ou la construction de 5 hôpitaux et 35 centres de santé. En termes moins politiques, dans un contexte où le gouvernement est contraint de supprimer certaines dépenses, Pastef demande de sacrifier les bourses familiales plutôt que certains investissements prévus par le gouvernement.

Pour Amadou Ba, ces bourses obéissent plus à des motivations politiciennes que de développement. “Le gouvernement veut donner 35 000 francs par 3 mois à 8 personnes, soit 40 francs par jour à chaque personne. Nous, nous proposons de construire avec cet argent la construction de 5 hôpitaux et 35 centres de santé. Le Président ne veut pas investir, parce qu’il sait qu’il n’est pas populaire. Il mise sur les bourses familiales pour espérer gagner des électeurs”, souligne le parlementaire.

Moyen de survie

Saliou Gueye Dionne est délégué de quartier Cheikh Anta Mbacké, également président des délégués de quartier de la commune de Diourbel. Depuis la création du mécanisme en 2013, il est au cœur du dispositif. À la question de savoir ce qu’il pense de ce débat autour du montant de la bourse et de son importance, il coupe net et déclare : “Bul yegali (ne continuez pas la question). Tous ceux qui ont tenu de tels discours devant moi, quand je leur ai répondu, ils n’osent plus dire de telles inepties devant moi”, lance-t-il d’emblée, avant de poursuivre : “Celui qui a créé ces bourses, je ne sais pas s’il le sait ou pas, mais je suis sûr qu’il aura une rétribution au-delà de ses espérances.”

L’importance des bourses familiales, selon le délégué de quartier, est capitale. “Je pense que si les gens savaient l’importance de ces bourses, ils verraient comment les renforcer, pas les remettre en cause. Je vous donne l’exemple de ce père ou de cette mère de famille qui a l’espoir de recevoir à la fin du mois un montant bien déterminé. Quand les enfants lui demandent quelque chose, il leur demande d’attendre la bourse. Vous n’imaginez pas le soulagement que ça peut apporter à ces pères et mères de famille”, explique Monsieur Dionne.

Dans son quartier (un des quatre quartiers de Diourbel regroupant plusieurs sous-quartiers), il y avait plus de 900 bénéficiaires avant la suspension. “Ce bonheur de recevoir cet argent à la fin du trimestre apaise les chefs de famille. Quand ils reçoivent 35 000 francs, ils achètent pour la plupart un sac de riz, 10 litres d’huile, du café et du sucre. D’autres achètent des fournitures pour leurs enfants… Imaginez combien cette personne qui n’a aucune source de revenus est soulagée ?”, plaide Saliou Gueye Dionne.

Source d’investissement

Au-delà de la consommation, ils sont nombreux les bénéficiaires qui utilisent cette subvention pour investir dans de petits business. Responsable au Forum Civil, Djiby Gueye, financier et acteur de développement, revient sur cette importance de la bourse. “Ceux qui sont en ville n’ont pas les mêmes préoccupations en termes d’investissements que ceux qui sont dans le monde rural. Ceux qui sont en ville peuvent penser qu’on ne peut rien faire avec 25 000 ou 35 000 francs, mais ça peut être très significatif pour les Sénégalais qui sont à l’intérieur du pays”, souligne Monsieur Gueye.

Expert en développement, Djiby Gueye estime que les montants ne sont pas déterminés ex nihilo. Ils sont déterminés en fonction du niveau de revenu par habitant. “J’ai travaillé dans deux programmes de lutte contre la pauvreté. Un économiste ne va jamais tenir ce genre de propos relatifs aux montants des subventions. Ces bourses sont extrêmement importantes pour l’autonomisation et l’appui aux couches les plus vulnérables. Et au-delà de ce que les gens peuvent penser, il y en a qui utilisent ces fonds pour mener de petites activités. Vous percevez 35 000 francs, vous achetez une chèvre, pour les quatre trimestres vous pouvez vous retrouver avec 4 chèvres et facilement avec un troupeau. D’autres vont acheter des denrées et utiliser le reliquat pour de petits commerces. Voilà comment il faut appréhender la subvention”, précise le membre de la société civile.

À en croire Monsieur Gueye, pour l’accès à l’eau potable, l’État a d’autres politiques et programmes pour s’en occuper. “Ces bourses soulagent les familles. C’est un investissement potentiel de 100 000 francs l’année, ou pour s’occuper de besoins vitaux pour les bénéficiaires”, indique-t-il tout en relevant que l’État pourrait aussi davantage accompagner les bénéficiaires dans l’éducation financière.

Djiby Gueye (Forum civil) : Comment mener une affaire avec la subvention

Embouchant la même trompette, cette source qui a préféré garder l’anonymat donne l’exemple de quelques bénéficiaires qu’elle avait côtoyés à Ziguinchor, dans les coins les plus reculés de la Casamance. “Quand ils reçoivent la bourse, certains disaient qu’ils ont acheté quelques poussins pour entreprendre. Ça leur permet d’avoir une source de revenus”, confirme-t-elle, non sans relever le travail des acteurs du Développement communautaire qui aident beaucoup les populations dans ce sens, entre la formation, la sensibilisation et l’accompagnement.

Le défi pour nos différents interlocuteurs est d’améliorer la sélection parce qu’il y a eu par le passé une certaine politisation. Pour Saliou Dionne, il peut certes y avoir des abus, mais à Diourbel, tout se passait dans la plus grande transparence, avec les représentants des différentes couches de la population, sous la supervision du représentant de l’État. Et il y avait à chaque fois des enquêtes de terrain pour apprécier l’objectivité du travail. “La principale difficulté, c’est que dans le quartier, tout le monde est démuni. Il fallait choisir les plus fatigués. Mais tout se passait de manière transparente”, enseigne le délégué, qui n’a pas manqué de réclamer un accompagnement de l’État pour les assister dans le travail

PAIEMENT DES BOURSES

Le gouvernement retire le juteux marché à La Poste

Avec cette manne de 70 milliards cette année et de 140 milliards l’année prochaine, La Poste qui gérait habituellement ce marché espérait en tirer profit. Mais il y a deux mois, ils ont appris avec beaucoup de surprise que l’État leur a ôté ce fromage.

Certains n’ont pas manqué de s’en plaindre sur les réseaux sociaux. Receveur à La Poste, Ndiagne Wade regrette : “C'est malheureux et écœurant de constater l'attitude de cet État qui nous avait promis de redresser La Poste (un fleuron national). État du Sénégal, vous nous avez profondément déçus... Prenez vos responsabilités et assumez votre héritage.”

Le receveur s’est aussi adressé aux lobbys derrière cette opération. “Aux lobbys tapis dans l'ombre dans les différents ministères et structures de l'État, sachez que La Poste était là bien avant votre naissance et restera debout quelles que soient vos tentatives de la mettre à terre“, s’est-il indigné.

Mor AMAR

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