L'opposition hors-jeu

Un conflit ouvert au sein d'un pouvoir, c'est normalement le cadeau rêvé pour toute opposition. Mais face à une telle aubaine, cette même opposition semble tout bonnement perdue. En effet, l’APR, le PS, Taxawu Senegaal, pour ne citer que ces partis politiques, ne savent apparemment pas comment s'y prendre. Comment peser sur le débat ? Comment convaincre le plus grand nombre que le “Sonko moy Diomaye”, et inversement, s'apparente à une montagne qui a accouché d'une souris ? Pour raccourcir l'histoire, l'opposition n'y arrive tout simplement pas, en dépit de cet avantage offert gracieusement par le pouvoir.
Il est presque étrange de voir que l'opposition peine à profiter de la guerre fratricide au sein de Pastef. Aujourd’hui, nonobstant l’existence distincte de deux camps entre pro-Sonko et pro-Diomaye, entre Pastef et Kiiraay, ou encore entre ‘’loyaux’’ et ‘’traîtres’’, l’opposition, elle, ne tire pas son épingle du jeu. Autrement dit, le pouvoir a donné le bâton pour se faire battre, mais on a une opposition apparemment manchote.
Prenons l’exemple de Taxawu Senegaal, qui avait effectué sa mue en mai 2026. Khalifa Sall annonçait en grande pompe, au Grand Théâtre Doudou Ndiaye Coumba Rose, la métamorphose de son mouvement en un parti politique. « J’ai la conviction profonde et inébranlable que l’heure de notre consécration approche. Je ne nourris aucun doute quant au fait que le chemin que nous avons emprunté, souvent semé d’épreuves, de sacrifices et d’adversités, sera bientôt couronné d’honneur et de succès. Ce congrès en constitue l’acte fondateur. J’ai souvent répété que Taxawu Senegaal est une famille qui est née dans la douleur, a grandi dans l’épreuve et vaincra dans l’éclat. », disait-il, bientôt six mois en arrière.
Depuis cette déclaration, plus rien. D'autant plus qu'avec cette dichotomie au sein de Pastef, le moment ne pouvait être plus opportun pour tracer enfin une nouvelle voie. Khalifa Sall aime souvent presque se gausser d’avoir fait plus d’un quart de siècle d’opposition depuis la chute du Parti socialiste en 2000. Une constance qui aura un peu trop duré. Ce duel désormais permanent entre l’exécutif et le législatif est en soi une belle occasion à saisir afin de servir une vraie alternative politique. Et l’ancien maire de Dakar n’est pas dépourvu de bagages pour tirer le meilleur de cette situation.
M. Sall, dans un passé récent, en a fait voir de toutes les couleurs d’abord au Parti démocratique sénégalais et à l’Alliance pour la République, ensuite en leur volant la vedette pour le contrôle stratégique de la mairie de Dakar (municipales de 2009 et 2014). Mais c'était déjà la dégringolade lors de la dernière élection présidentielle de 2024. Khalifa Ababacar Sall n'avait pas fait mieux qu'une quatrième place avec 1,5 % des voix. Ces chiffres compromettent forcément les plans de Taxawu Senegaal. Sans oublier qu'entre-temps, le tout premier lieutenant du chef vogue aussi depuis mai 2025 à la suite du lancement de son parti, Sénégal Bi Nu Bokk.
Dotée d’un appareil politique quasi intact malgré quelques départs, l’Alliance pour la République, qui peut toujours compter sur l’aura de son président, récent candidat au poste de secrétaire général de l'ONU, fait bonne impression. Les républicains, qui portent notamment l’unique groupe parlementaire de toute l’opposition à l’Hémicycle, disposent d’arguments pour escompter tirer un quelconque bénéfice de cette guéguerre. Mais le problème de l’APR, c'est l'absence du chef, même si Macky essaie de gérer à distance.
Toujours est-il que l'ancienne figure de proue de Benno Bokk Yaakaar constitue un peu l'arbre qui cache la forêt. Et s'il existe un parti de l'opposition pouvant vraiment tirer profit de cet état de fait, c'est bien l’APR. Forts de leur alibi parlementaire et de leur base politique solide, entre autres arguments, les apéristes pourraient se montrer plus ambitieux pour bâtir une vraie fédération de toute l’opposition. Car, comme évoqué tantôt, la dispersion des ressources est tout sauf une bonne idée.
Imaginer des alliances de circonstances est plus que nécessaire pour 2027 et 2029, notamment. Là seulement on pourrait apprécier si les opposants ont su réellement profiter de ce duel dévastateur au sein de Pastef.
Pour le Parti socialiste, qui broie du noir depuis la perte du pouvoir en 2000, c'est le même son de cloche. Mais le parti de Léopold Sédar Senghor est aussi atteint de cette même pathologie de la division qui gangrène le Pastef. La secrétaire générale Aminata Mbengue Ndiaye d’une part et l'aile dirigée notamment par Serigne Mbaye Thiam et Alioune Ndoye d'autre part gagneraient à accorder leurs violons. Ceci dit, le souci des socialistes est d'abord et avant tout interne. Le triumvirat Mbengue - Thiam - Ndoye est certes qualitatif, mais aucun vrai capitaine ne se dégage pour mener le navire socialiste vers la reconquête du pouvoir dans cette reconfiguration politique de tous les possibles.
Idrissa Seck, pour sa part, s'est réveillé un peu plus tardivement que ses autres compères de l'opposition. Il aura accordé un état de grâce plus conséquent au régime actuel. Toujours est-il qu'il a mis fin à son hibernation au meilleur moment ; le timing est excellent pour l'ancien maire de Thiès. Toutefois, même s'il est à peine de retour, il doit battre le fer pendant qu'il est encore chaud.
Un peu en embuscade, Thierno Alassane Sall, pour attirer davantage la lumière, devrait viser encore plus haut que l’Asergate. Le tout-Aser a hélas ses limites.
Pastef, monstre politique !
Mais il faut reconnaître que, sous un autre angle, l’opposition se retrouve dans un dilemme. Entre Kiiraay et Pastef, quelle est la vraie cible de Taxawu, l’APR, le PS, le PDS et compagnie ? Avant la rupture qui est intervenue un peu plus tard, la bande à Khalifa Sall, Idrissa Seck et Serigne Mbaye Thiam savait tout de suite identifier l’adversaire, le régime, le pouvoir : le « Sonko moy Diomaye » était encore de rigueur.
Mais aujourd’hui, c’est plus que jamais flou. Cette opposition ne semble pas disposer d’assez de forces pour se disperser ; elle ne peut se permettre d’ouvrir deux fronts. C’est dire que le salut peut parfois s’inviter dans les scénarios les plus improbables.
En d'autres termes, ce duel qui prévaut actuellement entre Diomaye et son ancien Premier ministre a ce petit quelque chose de salvateur. Qui l'eût cru ? Et ce n'est pas tout : Pastef, en particulier, sait se réinventer, transformer parfois ses faiblesses en véritables forces.
À ce titre, le débat sur les fonds spéciaux, et maintenant celui qui concerne la loi de finances rectificative et la loi de finances initiale, permet au parti d'Ousmane Sonko de mener plus ou moins les débats. On en oublie presque la séparation entre le chef de l'État et son ancien chef du gouvernement.
MAMADOU DIOP






