Publié le 24 May 2026 - 02:21
KËR NAFY

Kalista Sy ouvre une nouvelle ère des séries sénégalaises

 

Au Pathé Dakar, l’avant-première de la première Création Originale CANAL+ signée par Kalista Sy a célébré une fiction engagée, puissante et profondément humaine, portée par des femmes qui refusent désormais le silence.

 

Ce jeudi 21 mai, le monde de l’audiovisuel sénégalais avait rendez-vous avec un événement historique : l’avant-première du premier épisode de KËR NAFY, première série « Création Originale CANAL+ » portée par une créatrice sénégalaise, Kalista Sy. Une consécration pour celle qui, depuis plusieurs années, redessine les contours des récits africains contemporains à travers des œuvres devenues emblématiques comme Maîtresse d’un Homme Marié, Yaay 2.0 ou encore Plan à Trois.

Journalistes, artistes, producteurs, influenceurs culturels, passionnés de séries et professionnels de l’industrie audiovisuelle ont répondu présent à cette date extraordinaire. Cette nouvelle production marque un tournant majeur pour la fiction sénégalaise et africaine, portée cette fois à une échelle internationale par le groupe CANAL+.

Mais au-delà du glamour, cette soirée portait surtout une charge symbolique forte. Celle d’une industrie audiovisuelle sénégalaise qui prend progressivement confiance en ses propres récits, ses propres visages et ses propres ambitions.

Une série qui parle des femmes autrement

Dès les premières images, le public a été plongé dans l’atmosphère singulière du Sine Saloum, où se déroule l’intrigue de la série. Entre mangroves majestueuses, eaux paisibles et paysages empreints de mystère, KËR NAFY impose immédiatement une identité visuelle forte. La série raconte l’histoire de Nafy, une femme qui voit sa vie basculer après la disparition mystérieuse de son mari. Confrontée aux enjeux d’héritage, aux pressions sociales et aux convoitises autour du lodge familial qu’elle dirige, elle décide de reprendre le contrôle de son destin. Une bataille personnelle qui va progressivement devenir une quête de liberté.

Mais derrière ce synopsis se cache une réflexion bien plus profonde sur la place des femmes dans les sociétés africaines contemporaines. À travers Nafy, Kalista Sy s’attaque à un angle encore très peu exploré dans les productions africaines : la représentation des femmes de cinquante ans. Une catégorie souvent invisibilisée à l’écran, réduite à des rôles secondaires ou enfermée dans des stéréotypes sociaux.

Face à la presse, la créatrice a expliqué la genèse du projet avec conviction : « Il est facile aujourd’hui de raconter une femme de 20 ou 30 ans. Mais raconter une femme de 50 ans, qui aime, qui désire, qui doute et qui décide encore de vivre pleinement, cela reste presque tabou ». Dans KËR NAFY, la protagoniste refuse précisément ce rôle d’effacement auquel la société semble vouloir la condamner. Elle aime encore. Elle rêve encore. Elle ose encore.

Et c’est là que la série devient « sulfureuse », selon les mots mêmes de sa créatrice. « Si on vous dit qu’une femme de 50 ans tombe amoureuse d’un homme de 35 ans, vous savez déjà que c’est sulfureux », lance Kalista Sy. Le public du Pathé Dakar a d’ailleurs réagi avec émotion à plusieurs scènes du premier épisode où se dessinent déjà les tensions sentimentales.

Une œuvre entre modernité et enracinement culturel

L’un des aspects les plus marquants de KËR NAFY réside dans sa capacité à mêler modernité narrative et enracinement culturel sénégalais. Le Sine Saloum n’est pas ici un simple décor. Il devient presque un personnage à part entière. Principalement tournée dans le delta classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, la série sublime les paysages sénégalais avec une esthétique cinématographique rarement atteinte dans les productions locales. Les images du lodge Les Palétuviers, les scènes de pirogues et les architectures locales offrent une immersion saisissante dans cette région emblématique du Sénégal.

Pour Kalista Sy, ce choix était essentiel : « Nous voulons raconter nos histoires et porter cela au monde. Le Sine Saloum représente parfaitement cette beauté sénégalaise que nous devons montrer avec fierté ». Ce désir de valorisation du savoir-faire local se retrouve également dans les costumes, les accessoires et la direction artistique générale de la série.

Cette démarche donne à KËR NAFY une texture visuelle profondément africaine, loin des caricatures folkloriques souvent imposées aux productions du continent. L’écriture, signée par Kalista Sy aux côtés de Roxane Dogan, Fatoumata Diallo et Marie-Pierre Thomas, se distingue par sa capacité à alterner émotion, humour, drame familial et critique sociale. Les dialogues sont particulièrement ancrés dans les réalités sénégalaises. Le public semblait surtout touché par la sincérité du personnage de Nafy. Une femme forte, certes, mais profondément humaine, traversée par des contradictions et des blessures longtemps étouffées.

Marième Faye, actrice principale du film, issue du théâtre, livre ici l’un de ses rôles les plus intenses. Elle a raconté avec émotion les défis de cette interprétation : « Incarner Nafy n’était pas facile. Mais ce personnage parle de réalités que beaucoup de femmes vivent quotidiennement. Il fallait jouer ce rôle avec sincérité, honnêteté et profondeur ».

Au Sénégal, comme dans plusieurs pays africains francophones, Kalista Sy s’est progressivement imposée comme l’une des scénaristes les plus influentes de sa génération. Avec Maîtresse d’un Homme Marié, elle avait déjà bouleversé les codes de la télévision sénégalaise en plaçant les femmes au centre du récit, avec leurs contradictions, leurs désirs et leurs luttes. La série avait provoqué des débats passionnés dans les familles, les médias et même les sphères religieuses.

Depuis, Kalista Sy poursuit un travail d’écriture centré sur les tabous sociaux : infertilité masculine, pression autour de la maternité, standards de beauté hérités du colonialisme ou encore autonomie des femmes. En 2019, la BBC l’avait d’ailleurs classée parmi les cent femmes les plus influentes au monde.

Avec KËR NAFY, elle semble franchir un nouveau cap. La série apparaît plus ambitieuse visuellement, plus mature dans son écriture et plus assumée dans ses thématiques sociales. Durant les échanges avec la presse, la scénariste a insisté sur la responsabilité des créateurs dans la transformation des regards : « Notre pouvoir à nous, c’est d’aider la société à voir autrement ce qui nous entoure ». Cette phrase résume parfaitement l’esprit de la série.

Au-delà de son intrigue romantique et familiale, KËR NAFY explore plusieurs problématiques contemporaines profondément ancrées dans la société sénégalaise. La question de l’héritage y occupe une place centrale, ainsi que celle de la légitimité des femmes dans la gestion économique et patrimoniale. La série interroge aussi les normes sociales imposées aux femmes après un certain âge.

Dans de nombreuses sociétés africaines, les femmes de cinquante ans sont souvent poussées vers l’effacement affectif et social. Elles deviennent invisibles dans les représentations culturelles, comme si le désir ou l’ambition ne leur étaient plus permis. KËR NAFY déconstruit précisément cette logique. La relation entre Nafy et un homme plus jeune devient alors un acte de rupture symbolique avec les conventions sociales.

La série aborde également les tensions autour du divorce, des ambitions professionnelles féminines et des rapports de pouvoir dans les structures familiales. Autant de thèmes qui résonnent fortement avec les réalités vécues par de nombreuses femmes sénégalaises.

Une production d’envergure internationale

L’avant-première a aussi permis de mesurer l’ampleur de la production derrière KËR NAFY. Le projet représente plus de deux années de développement, trois ateliers d’écriture, deux mois de répétition, cinquante jours de tournage et six mois de postproduction. Plus de soixante professionnels ont travaillé sur cette série coproduite par Mediawan Africa, Assy Productions et CANAL+.

Les réalisateurs Eric Berges et Djeydi Djigo ont apporté une esthétique particulièrement cinématographique à cette dramédie familiale. La photographie soignée, le rythme narratif maîtrisé et la qualité sonore témoignent d’une montée en puissance des standards techniques des productions africaines. La série ne cherche pas à imiter les modèles étrangers. Elle affirme au contraire une esthétique et des récits profondément africains capables de toucher un public bien au-delà des frontières sénégalaises.

Une nouvelle page pour les séries africaines

L’avant-première de KËR NAFY restera sans doute comme un moment important pour l’audiovisuel sénégalais. Parce qu’elle marque la reconnaissance du travail de Kalista Sy. Parce qu’elle prouve que les récits africains peuvent être ambitieux, populaires et exigeants à la fois. Mais surtout parce qu’elle ouvre une nouvelle voie pour les représentations féminines dans les productions du continent.

À travers Nafy, ce sont des milliers de femmes longtemps invisibilisées qui trouvent enfin un espace d’expression à l’écran. Des femmes qui aiment encore. Qui rêvent encore. Qui osent encore. Et dans une société où le regard porté sur les femmes demeure souvent enfermé dans des normes rigides, cette fiction prend alors une dimension presque politique.

Fatou Ba

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