Publié le 28 Jul 2026 - 07:27
HEMLEY BOUM À DAKAR

Quand la mémoire devient une terre d’exil

 

À l'Institut français, la romancière camerounaise a plongé le public au cœur du « Rêve du pêcheur », un récit puissant sur l'exil, la transmission et les blessures invisibles de l'histoire familiale.

 

L'Institut français a accueilli, ce samedi 25 juillet, une rencontre littéraire consacrée à la romancière camerounaise Hemley Boum. Organisée en partenariat avec la librairie Plumes du monde, la rencontre a réuni des passionnés de littérature et des lecteurs autour de son dernier roman, « Le Rêve du pêcheur », paru en 2024 aux éditions Gallimard.

Figure majeure de la littérature africaine contemporaine, Hemley Boum a partagé avec le public son regard sur une œuvre profondément ancrée dans les questions de mémoire, d'exil, de transmission et d'identité. À travers son roman, l'écrivaine explore les destins croisés de plusieurs générations d'une même famille, entre le Cameroun et la France, faisant de l'intime un miroir de l'histoire collective.

Au cœur du récit se trouve Zack, qui quitte Douala à l'âge de dix-huit ans et abandonne derrière lui sa mère, Dorothée, ainsi que les secrets de son enfance. Devenu psychologue clinicien à Paris, marié et père de famille, il voit son passé ressurgir. Son histoire fait écho à celle de son grand-père Zacharias, un pêcheur camerounais qui rêve d'un avenir meilleur pour les siens et décide, pour y parvenir, de rompre avec son mode de vie traditionnel.

« J'écris comme je suis »

Lors des échanges, Hemley Boum est revenue sur la naissance de ce roman, notamment sur sa découverte de Kampo, un village de pêcheurs situé dans l'extrême sud-ouest du Cameroun. Ce lieu, à la frontière du Gabon et de l'océan Atlantique, a profondément marqué l'écrivaine. « Ce livre est né d'un lieu qui s'appelle Kampo », a-t-elle expliqué, évoquant un territoire qui l'a saisie par sa beauté, mais aussi par le sentiment qu'il était menacé de disparition.

La romancière y a observé un village où les jeunes générations étaient parties, laissant derrière elles des personnes âgées et des enfants. Cette expérience l'a conduite à réfléchir sur les territoires que l'on quitte, ceux qui nous accueillent et les identités que l'exil contribue parfois à fragmenter. « Quand j'ai des questions comme ça, un peu existentielles, j'en fais des romans », a-t-elle confié.

L'écrivaine a également insisté sur le caractère profondément situé de son écriture. Pour elle, un roman ne peut être détaché de la géographie, de l'histoire, de la politique ou de la psychologie des personnages. « J'écris comme je suis », affirme-t-elle, revendiquant une littérature sincère, engagée et sans concession.

Réflexion sur l'héritage familial

Dans « Le Rêve du pêcheur », les lieux, les histoires familiales et les blessures intimes deviennent ainsi de véritables personnages. La romancière interroge notamment la manière dont les traumatismes se transmettent d'une génération à l'autre, parfois à l'insu même de ceux qui les portent.

À travers les figures de Zacharias et de Zack, Hemley Boum construit un dialogue entre les générations. Le passé du grand-père résonne avec le présent du petit-fils, révélant des blessures dont ce dernier n'a pas toujours conscience. Pour l'auteure, cette transmission inconsciente constitue l'un des enjeux essentiels du roman.

Mais l'héritage familial n'est pas uniquement fait de douleurs. Si les traumatismes peuvent traverser les générations, la résistance, l'amour, la joie et la capacité de se reconstruire peuvent également être transmis. C'est cette double dimension, entre blessures et résilience, qui donne au roman toute sa profondeur.

Récompensé par le Prix littéraire des Sciences Po en 2024 et le Prix des Cinq Continents de la Francophonie en 2025, « Le Rêve du pêcheur » confirme la place singulière de Hemley Boum dans les lettres africaines et francophones. Cette rencontre à Dakar aura ainsi permis au public de découvrir, au-delà du roman, une écrivaine attentive aux fractures du monde et aux silences de l'histoire.

Avec une écriture où l'intime rencontre le collectif, Hemley Boum rappelle que les histoires familiales sont parfois les dépositaires les plus sensibles des grandes tragédies et des grandes espérances de nos sociétés.

FATOU BA

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