Le nouveau tournant diplomatique de Diomaye

Le nouveau tournant diplomatique du président Diomaye Faye s’apparente plus à une ouverture internationale assumée qu’à une souveraineté proclamée. L’enchaînement de ses deux déplacements internationaux à Washington puis à Abu Dhabi renseigne sur une inflexion de la politique étrangère sénégalaise.
Le président de la République se rendra d’abord à Washington, pour une visite de travail les 14 et 15 septembre, avant de rejoindre Abu Dhabi, pour une visite officielle les 16 et 17 septembre. L’annonce a été faite par le chef de l’État lui-même lors du Conseil des ministres du 10 septembre. Il serait prématuré d’attribuer à ces deux déplacements des objectifs précis qui n’ont pas encore été rendus publics. Mais leur enchaînement permet déjà de lire une orientation.
Washington représente la relation avec la première puissance occidentale, mais également un espace diplomatique, sécuritaire et financier déterminant pour une économie comme celle du Sénégal. Abu Dhabi renvoie à une autre dimension : celle des puissances du Golfe, des investissements, des capitaux souverains, des infrastructures et de la diversification des partenaires économiques.
En quelques jours, le président sénégalais se positionne successivement dans deux espaces de puissance qui ne relèvent pas du même registre mais qui peuvent répondre à une même logique en parfaite cohérence avec la nouvelle doctrine exposée dans la DPG. Il s’agit d’élargir les marges de manœuvre du Sénégal dans un environnement international devenu plus concurrentiel.
La première raison de la visite du président Bassirou Diomaye Faye tient à la nature même de l’économie sénégalaise. Dans sa DPG, le PM Ahmadou Al Aminou Lô ne présente pas le Sénégal comme une économie pouvant fonctionner en autarcie. Il reconnaît au contraire que le pays a besoin de l’épargne internationale et qu’il doit créer les conditions nécessaires pour continuer à l’attirer. Le chef du gouvernement appelle ainsi à renouer avec la communauté financière internationale sur la base de relations « objectives et cohérentes ».
Washington : renouer avec le centre de gravité occidental
Cette affirmation constitue une évolution importante du discours gouvernemental. Elle ne signifie pas que Dakar renonce à sa souveraineté. Elle signifie plutôt que la souveraineté est désormais pensée à partir de la capacité à gérer les interdépendances, et non à partir de leur rejet. Washington devient dès lors un interlocuteur difficilement contournable.
Les États-Unis représentent à la fois une puissance économique, diplomatique et sécuritaire majeure. Ils constituent également un partenaire avec lequel le Sénégal entretient déjà des relations dans les domaines de la défense et de la sécurité. Avant même son arrivée au pouvoir, Bassirou Diomaye Faye avait affirmé que le Sénégal entendait maintenir des partenariats avec la France, l’Union européenne et les États-Unis dans le domaine sécuritaire, tout en excluant toute relation fondée sur la dépendance.
Le voyage à Washington peut donc être lu comme un retour assumé vers un partenaire stratégique, mais dans un contexte nouveau. Ce n’est plus nécessairement le Sénégal qui cherche à démontrer qu’il peut se passer des puissances occidentales. C’est plutôt un Sénégal qui cherche à démontrer qu’il veut dialoguer avec elles sans renoncer à ses propres intérêts.
Il existe une deuxième dimension, moins spectaculaire mais probablement plus importante : la contrainte financière.
La DPG intervient dans un contexte où le Sénégal cherche à restaurer la crédibilité de ses comptes publics et à satisfaire les mesures correctives convenues avec le FMI. Deux jours après la DPG, le Conseil des ministres a d’ailleurs demandé que les mesures liées au misreporting soient exécutées « dans le délai convenu avec le FMI ».
Abu Dhabi : le choix d’une autre géographie des partenariats
Il serait toutefois péremptoire d’affirmer que le déplacement à Washington est une « visite au FMI » car les sources officielles disponibles ne le corroborent pas. Mais il serait tout aussi difficile d’ignorer le contexte. Le Sénégal cherche simultanément à restaurer la confiance des partenaires financiers, à attirer l’investissement, à améliorer son climat des affaires et à financer son Agenda Sénégal 2050.
Le déplacement à Abu Dhabi vient compléter la phase Washington. Là encore, les objectifs officiels précis de la visite n’ont pas encore été publiés. Mais le choix des Émirats arabes unis n’est pas neutre. Il intervient au moment où la politique économique du gouvernement cherche à attirer des investissements étrangers, à développer les infrastructures, à renforcer les secteurs productifs et à faire du Sénégal une économie plus compétitive.
Le Conseil des ministres du 10 septembre a justement demandé de poursuivre l’amélioration du climat des affaires et de renforcer la compétitivité et l’attractivité du pays. Il a également annoncé la finalisation d’un projet de loi d’orientation sur le patriotisme économique.
Dans la logique de la DPG, l’investisseur étranger n’est plus présenté comme un adversaire. Il demeure un partenaire, à condition que son intervention soit compatible avec l’intérêt national. Le Premier ministre pose une ligne assez claire : sécurité juridique pour les investisseurs de bonne foi, fermeté lorsque l’intérêt national est compromis, avec une formule particulièrement équilibriste : « ni brutalité, ni naïveté ».
Abu Dhabi s’inscrit donc assez naturellement dans cette nouvelle conception. Le Sénégal ne cherche pas à fermer son économie aux capitaux étrangers. Il cherche plutôt à diversifier leur origine et à négocier autrement leur présence.
De Sonko à Al Aminou Lô : même souveraineté, autre manière de la pratiquer
Il ne faut pas opposer artificiellement deux politiques étrangères totalement différentes. La souveraineté constitue un fil conducteur. Mais la manière de la traduire diplomatiquement change.
Sous le gouvernement d’Ousmane Sonko, la diplomatie sénégalaise a été fortement marquée par une volonté de rupture avec certains héritages de la politique étrangère traditionnelle. Le discours de Sonko sur les bases militaires françaises en constitue l’une des expressions les plus fortes. En mai 2024, le Premier ministre estimait que la présence durable de bases étrangères était incompatible avec la volonté du Sénégal de disposer pleinement de lui-même, tout en précisant que cette position ne remettait pas en cause les accords de défense.
Cette période était caractérisée par plusieurs marqueurs : affirmation de la souveraineté stratégique ; critique de certaines formes de dépendance vis-à-vis de la France et de l’Occident ; volonté de renforcer les relations avec les pays africains, notamment ceux du Sahel ; remise en question de certains accords économiques ; discours plus frontal sur les questions de coopération et de défense.
Cette orientation avait une forte dimension politique et symbolique. Elle répondait aussi à une demande de rupture portée par une partie importante de l’électorat qui avait conduit Bassirou Diomaye Faye au pouvoir.
Le gouvernement d’Al Aminou Lô conserve la souveraineté comme référence. Mais il change le vocabulaire et, surtout, la méthode. La DPG affirme que la souveraineté ne signifie ni autarcie ni repli. Elle consiste à pouvoir définir librement ses priorités, maîtriser ses choix stratégiques, protéger ses intérêts essentiels et conclure des partenariats correspondant à la trajectoire nationale.
Le même président, deux séquences diplomatiques : un paradoxe ?
Sous Sonko, la souveraineté était davantage exprimée comme une nécessité de rupture avec certains rapports de dépendance. Sous Al Aminou Lô, elle est présentée comme une capacité de négociation dans un système d’interdépendances. Dans un cas, l’accent est mis sur la reprise du contrôle. Dans l’autre, sur la capacité à choisir.
La différence entre les deux périodes ne signifie pas forcément que Bassirou Diomaye Faye aurait changé de vision du jour au lendemain. Le président de la République reste le détenteur constitutionnel de la politique étrangère. Le ministère des Affaires étrangères prépare et met en œuvre cette politique sous son autorité. Il serait donc plus juste de parler de deux séquences gouvernementales autour d’un même pouvoir présidentiel, plutôt que de deux diplomaties totalement distinctes.
Le nouveau Premier ministre ne prétend pas changer le cap présidentiel. Il affirme au contraire que la vision de Bassirou Diomaye Faye demeure la référence et que ce qui change essentiellement, c’est la méthode de gouvernance. La diplomatie permet effectivement d’observer cette distinction entre le cap et la méthode. Le cap demeure la souveraineté, la méthode devient plus pragmatique.
Cette évolution apparaît également dans le domaine militaire. La première période avait mis fortement l’accent sur la fin de la présence militaire étrangère permanente. Cette orientation n’a pourtant pas conduit à la fermeture du Sénégal.
La restitution des emprises militaires françaises a été présentée par la présidence elle-même comme une nouvelle étape de la coopération stratégique. Celle-ci est désormais recentrée sur la formation, l’interopérabilité et le renforcement des capacités nationales. La DPG d’Al Aminou Lô reprend cette logique sous une forme plus doctrinale : fin des emprises militaires étrangères et françaises en particulier, mais maintien de « partenariats choisis, transparents et conformes à nos intérêts ».
Washington-Abu Dhabi : le retour du pragmatisme diplomatique
Washington et Abu Dhabi ne sont pas simplement deux destinations. Ils peuvent être lus comme les deux illustrations d’une même stratégie : ne pas dépendre d’un seul espace de puissance.
La diplomatie sénégalaise avait déjà engagé une diversification de ses partenariats avant l’alternance de 2024. Mais cette diversification s’est poursuivie et, selon France Diplomatie, s’est accélérée avec une approche plus pragmatique depuis l’alternance politique. La nouveauté actuelle tient moins à l’existence de cette diversification qu’à la manière dont elle est désormais assumée dans le discours gouvernemental.
La période Sonko avait donné à la diplomatie sénégalaise une tonalité beaucoup plus politique. La question de la souveraineté était souvent posée en termes de rupture avec les héritages coloniaux, de refus de l’ingérence et de récupération du contrôle national. La période Al Aminou Lô semble vouloir traduire cette même aspiration dans un langage davantage technocratique et économique.
La souveraineté devient une question de finance, d’investissement, de contrats, d’industrialisation, de données, de sécurité et de maîtrise des chaînes de valeur. C’est une souveraineté moins spectaculaire. Mais peut-être plus difficile à mettre en œuvre. Car il ne suffit plus de récupérer une base militaire ou de renégocier un contrat. Il faut désormais être capable de produire, de transformer, de financer, d’exporter, de négocier et de peser.
Le voyage du président Bassirou Diomaye Faye à Washington puis à Abu Dhabi ne signifie donc pas évidemment le retour à une diplomatie d’alignement. Il ne signifie pas non plus l’abandon des ambitions souverainistes portées depuis l’alternance. Il semble plutôt annoncer une troisième voie : l’ouverture assumée sous condition de souveraineté.
La DPG d’Al Aminou Lô en constitue le cadre doctrinal. Les déplacements présidentiels pourraient en constituer les premières illustrations. Washington pour maintenir et approfondir un dialogue avec une grande puissance occidentale. Abu Dhabi pour renforcer une relation avec une puissance financière et économique du Golfe. Et derrière les deux, une même préoccupation : élargir le cercle des partenaires du Sénégal pour augmenter sa capacité de négociation.
Le véritable défi pour le Sénégal est de savoir comment rester souverain dans un monde auquel on demeure profondément interdépendant. C’est là que réside toute l’équation du nouveau tournant diplomatique de Bassirou Diomaye Faye.
Khaly SARR






