Publié le 6 Oct 2026 - 16:08
CHAMBRE 207  

De l’ombre à la lumière

 

À la Galerie Le Manège de Dakar, Jean-Michel André transforme le traumatisme de l’assassinat de son père en une bouleversante quête de mémoire et de résilience.

 

À la Galerie Le Manège de l’Institut français de Dakar, « Chambre 207 » se découvre moins comme une exposition photographique que comme le récit d’une reconstruction. Du 25 septembre au 31 octobre 2026, le photographe français Jean-Michel André, lauréat du Prix Nadar 2024, replonge dans une histoire vieille de plus de quarante ans, faite de silence, de douleur et de mémoire. Le 5 août 1983, alors qu’il n’a que sept ans, son père est assassiné avec six autres personnes dans un hôtel à Avignon. Jean-Michel André se trouve dans la chambre 209, à proximité de celle de son père. Le traumatisme est si violent qu’une partie de cette nuit disparaît de sa mémoire. L’enfant grandit avec ce trou noir, cette histoire dont il ne possède que des fragments.

Des décennies plus tard, la photographie lui offre un chemin pour y retourner. Pour construire « Chambre 207 », l’artiste rassemble coupures de presse, archives judiciaires, dépêches, photographies familiales et témoignages. Il cherche d’abord à comprendre ce qui s’est réellement passé cette nuit-là. Mais l’enquête se heurte rapidement à ses propres limites. La vérité judiciaire ne suffit pas à répondre aux interrogations laissées derrière elle. Certaines questions demeurent sans réponse. Alors, Jean-Michel André renonce à vouloir tout reconstituer. Il choisit une autre voie : la poésie.

Le noir et blanc domine une partie du parcours. Certaines archives apparaissent froissées ou brûlées, comme pour prendre de la distance avec le traitement sensationnaliste dont le drame avait fait l’objet. Une question traverse ainsi l’exposition : comment représenter la violence sans transformer la souffrance en spectacle ? L’artiste choisit de suggérer plutôt que de montrer. L’horreur reste en arrière-plan. Les images racontent davantage les traces laissées par le drame que le drame lui-même. Puis, progressivement, les paysages entrent dans le récit. La couleur apparaît. La lumière gagne du terrain. Et cette lumière vient notamment du Sénégal.

Jean-Michel André a vécu au Sénégal durant les cinq premières années de sa vie, son père étant alors en poste à l’ambassade de France. Des décennies plus tard, il revient à Dakar, mais aussi à Saint-Louis et dans le Sine-Saloum, pour photographier les lieux associés à cette enfance heureuse. Le Sénégal devient alors bien plus qu’un décor. Il représente une mémoire préservée, celle d’un temps qui précède le drame. Dans la progression de l’exposition, les paysages sénégalais constituent ainsi l’un des passages les plus lumineux du parcours. Un baobab penché, photographié au Sénégal, résume à lui seul cette philosophie. L’arbre semble sur le point de tomber, mais il demeure debout depuis des décennies. Pour l’artiste, il devient une métaphore de la résistance : être bousculé par la vie, sans cesser d’avancer.

Quand la vie fait ressurgir le passé

Deux événements vont contribuer à faire renaître cette histoire. D’abord, la naissance de sa fille. Elle pousse Jean-Michel André à s’interroger sur ce qu’il pourra lui transmettre de son grand-père, un homme qu’elle ne connaîtra jamais. Puis vient la rencontre, plusieurs décennies après le drame, avec une jeune fille qui se trouvait avec lui cette nuit-là. Contrairement à lui, elle en a conservé les souvenirs. Les échanges entre les deux deviennent une partie du projet. La photographie accomplit alors ce que la mémoire ne pouvait plus faire seule : reconstruire, autrement. Le travail dépasse rapidement le seul cadre familial. À travers le deuil, l’absence et la résilience, chacun peut reconnaître une expérience intime. « Chambre 207 » parle de la mort, mais surtout de ce qui vient après la perte.

Commissaire de l’exposition, Mohamed Amine Cissé construit le parcours comme une progression des ténèbres vers la lumière. Après Lille et Arles, l’exposition trouve à Dakar une résonance particulière : elle revient dans la ville où le photographe a vécu les premières années de son enfance et où il retrouve aujourd’hui une part de ce qui avait été perdu.

Archives, textes, photographies contemporaines et paysages se répondent dans la scénographie. Peu à peu, la violence s’efface au profit d’une lumière plus douce. Dans cette trajectoire, le Sénégal apparaît comme un territoire de mémoire et de renaissance. « Chambre 207 » ne prétend finalement pas apporter toutes les réponses. Elle propose autre chose : transformer une blessure en création, un silence en récit et une absence en lumière. À la Galerie Le Manège, Jean-Michel André ne photographie donc pas seulement ce qu’il a perdu. Il photographie aussi ce qui lui permet de continuer à vivre.

FATOU BA

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