Publié le 24 Feb 2013 - 01:39
HISSÈNE HABRE

Chronique d’un exil par défaut au Sénégal

 

De Ndjaména à Kinshasa en passant par Yaoundé, EnQuête vous plonge dans les péripéties de la fuite de l'ex-président Hissène Habré, jusqu'à son arrivée à Dakar, avec, semble-t-il, l'accord et la bénédiction d'un certain François Mitterrand. Reportage par témoignages.

 

 

A mesure que l’on s’achemine vers le procès de l’ancien chef d’État tchadien, Hissène Habré, poursuivi pour «crimes de guerre» et «crimes contre l’humanité», entre autres, on découvre de nouveaux secrets. Si la presse s’intéresse davantage au degré d’implication du Premier ministre Abdoul Mbaye dans cette affaire, lui qui, en tant que patron de la Banque internationale pour l’Afrique occidentale (BIAO), a «géré» une partie du butin sonnant et trébuchant emporté dans sa fuite par Habré, il est pourtant des péripéties encore plus rocambolesques non dévoilées. Revisitant le passé, des témoins de ces événements narrent à EnQuête le film des événements.

 

Nous sommes le 30 décembre 1990. Les populations tchadiennes se réveillent sous le crépitement des armes de toutes sortes. Un groupe de rebelles conduit par Idriss Déby, chef de la sécurité du président Hissène Habré, et soutenu par le Guide libyen Mouammar Kadhafi se dirige en colonnes vers la capitale, Ndjaména. Alors homme fort du Tchad, Habré se retranche dans son Palais et suit le déroulement des événements à la radio. «Il n'a pas arrêté de zapper entre les radios RFI et BCC qui, à intervalles réguliers, annonçaient l’arrivée imminente des troupes de Déby», raconte-t-on.

 

Sentant sa chute venir à grands pas, Habré ne compte pas pour autant quitter le pouvoir «malheureux» ou «pauvre». Il convoque dare-dare sa garde rapprochée et lui donne l’ordre «d’aller chercher de l’argent» à la Banque centrale du Tchad, au Trésor public... Mais il fallait trouvait un bon prétexte pour convaincre ses obligés. «J’ai commandé des armes et je dois les payer pour résister à l’ennemi», leur aurait-il dit. Ses hommes s’exécutent et raclent les caisses de l’État. Le montant est évalué à plusieurs milliards de francs Cfa dont une partie en devises Franc français et en dollar.

 

Le «butin» est ensuite chargé dans un cargo C130, en plus des voitures de luxe de la Présidence de la République. Un autre cargo du même type est aussi réquisitionné pour transporter le président en instance de partir, qui vit ses dernières heures de pouvoir, sa famille, son Directeur de cabinet, son Chef de cabinet, quelques ministres et 47 de ses gardes du corps.

 

S’étant visiblement préparé, Habré quitte le pays pour le Zaïre (actuelle République démocratique du Congo). Mais il ne semble pas y être le bienvenu. Informé du souhait de l'ex-président de bénéficier d’un asile politique, le président Mobutu Sese Seko refuse «poliment» : il ne veut pas s'attirer les foudres du président François Mitterrand qui, contre Habré, voudrait solder des comptes liés à la mort du commandant Galopin, un ressortissant français. Le futur exilé fait cap sur le Cameroun avec un peu plus d’espoir. Mais realpolitik oblige, les autorités de Yaoundé jugent que sa présence serait une source d'insécurité pour le Cameroun, les deux pays partageant une longue frontière.

 

C'est ce que livre une version officielle bien établie. Dans les coulisses, il est tenu avéré que c'est l'ancien ministre français délégué à la coopération, Michel Roussin, officier supérieur de gendarmerie et homme d'affaires membre du Mouvement des entreprises de France (MEDEF), qui est en réalité intervenu pour dissuader le Cameroun d’accueillir cet hôte spécial.

 

C’est finalement au Sénégal que Hissène Habré et sa suite vont bénéficier de la Téranga locale. Selon nos informations, c'est encore Mitterrand, et on ne sait pour quelle raison, qui aurait incité le président Abdou Diouf à accueillir l'ex-homme fort de Ndjaména. A cet effet, il aurait envoyé des personnalités de haut rang à l'aéroport de Dakar dont un ancien Directeur de cabinet et ministre d'État, un Aide de camp et un Chef de Protocole. En toute discrétion.

 

Il est 9 heures. Le premier cargo C130 atterrit sur le tarmac de l’aéroport. A son bord, le président déchu et sa suite. Ils se dirigent vers le Salon d’honneur. Après les salamalecs d’usages, Habré, sa famille et ses gouvernantes s’engouffrent dans de rutilants véhicules. Direction : la résidence Pasteur en face de l’Institut Pasteur où ils seront logés. Provisoirement. Ses ministres, dont certains se sont réfugiés dans les pays voisins, sont logés au «Petit Palais», actuelle Maison de la Culture Douta Seck.

 

Ses 47 gardes du corps, eux, sont littéralement désarmés par des militaires sénégalais - c’est une pratique d’usage – et conduits à l’hôtel Novotel. Un fait intrigue chez cette garde rapprochée de Habré : «Ils avaient tellement faim qu’ils achetaient tout ce qu’ils voyaient aux alentours de l’aéroport. Des dibi haoussa, des cacahuètes... Ils échangeaient 10 000 francs tchadiens contre 1000 francs Cfa sans hésiter», relate-t-on.

 

A 10 heures, le second cargo contenant le «magot» se pose. L’argent enserré dans plusieurs coffres est acheminé vers une destination inconnue. Pendant ce temps, au Tchad, un nouveau régime s’installe. Idriss Déby, le nouvel homme fort, fait l’état des lieux. Ayant constaté la disparition de la flotte aérienne du Tchad, il écrit à son homologue du Sénégal afin que les deux avions soient restitués à son pays. Après une procédure judiciaire remportée par l’État tchadien, un seul avion est restitué, l’autre étant tombé «en panne».

 

«Le gouvernement sénégalais n’a pas voulu réparer l’avion à ses frais. Le Tchad ne le pouvait pas, car le nouveau régime n’avait même plus de quoi payer les salaires des fonctionnaires.» C’est au bout de quatre mois que l’avion – on en ignore le réparateur – est renvoyé à Ndjaména, sans le «butin», naturellement.

 

Vingt trois ans après, l’homme est aujourd’hui rattrapé par son passé. Mais il risque de ne pas être seul. Son procès risque de causer de beaucoup de dégâts collatéraux.

 

 

 

 

 

DAOUDA GBAYA

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