MAURITANIE / NAUFRAGE DE PIROGUE
37 Subsahariens, en majorité des Sénégalais, meurent dans l’Atlantique
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Ils sont Sénégalais, Mauritaniens, Guinéens et Gambiens à avoir pris le large, le 26 septembre 2020, à partir des côtes mauritaniennes de Tiwilitt, à 100 km de Nouakchott. Sur 49 passagers clandestins, seuls 12 rescapés ont pu regagner les côtes espagnoles. La majorité des victimes sont des Sénégalais.
La communauté sénégalaise de Mauritanie est dans l’émoi. La nouvelle de la mort de nombreux compatriotes est tombée comme un couperet, dans le quartier de Sebkha où vivaient ces Sénégalais qui ont pris le risque de braver les eaux internationales de l’Atlantique. Désolation, tristesse, regret, consternation et compassion sont les sentiments partagés au sein de la communauté sénégalaise, notamment les familles des victimes de ce naufrage. La nouvelle est d’autant plus douloureuse que ces naufragés partent à la fleur de l’âge.
Les familles n’arrivent pas encore à réaliser ce qui est arrivé à leurs fils. ‘’Je ne savais pas qu’il allait partir. C’était mon seul fils’’, confie Mme Arame Coumba Dièye dite ‘’Adji’’, mère de Serigne Mbacké Seck né en 1994 à Dakar. Fils d’un ancien chauffeur de camion, aujourd’hui handicapé à la suite d’un accident de la circulation, M. Seck n’arrive pas à intégrer la nouvelle, même si le défunt Serigne Seck a souvent nourri l’ambition de rejoindre les rives espagnoles à la recherche de l’Eldorado européen.
Mère Adji : ‘’Il ne voulait pas me voir souffrir. C’est pourquoi, à chaque fois, il manifestait son désir et je l’en dissuadais.’’ Mais, cette fois-ci, le fils d’Adji a attendu que sa mère voyage à Nouadhibou pour partir. Dans son audio WhatsApp d’adieu, il dit à sa mère : ‘’Maman, je te laisse ma femme et mon unique bébé de 6 mois. Il faut s’occuper d’eux. Moi, je suis sur le chemin, comme prévu. Maman, je ne veux pas te voir souffrir. Je veux devenir quelqu’un, construire une maison pour toi, ma femme et ma petite fille.’’
Voilà que son rêve est brisé ainsi que celui de sa mère qui comptait sur un fils qui l’a toujours soutenu, malgré ses maigres moyens.
Sa jeune épouse, Salla Bâ, à peine 18 ans, refuse de croire que son jeune mari, parti pour l’Espagne, ne reviendra plus jamais. ‘’Non, non ! Serigne ne va pas me laisser. Il va revenir. Il faut le chercher’’, martèle-t-elle en pleurs.
Serigne Seck a tout vendu : 2 machines cornières à coudre et des effets. Il n’a laissé à sa jeune épouse que leur matelas, dans l’espoir de s’enrichir un jour et satisfaire sa famille. Son projet, minutieusement préparé, a fini par être englouti dans l’océan. ‘’Je ne connais pas ceux qui les ont emmenés, mais les noms de Mamadou et Tidiane sont cités, tous pêcheurs de Saint-Louis’’, déclare Adji. ‘’Nous demandons de l’aide à l’Etat du Sénégal. Parce que nos enfants sont en train de mourir en mer. Il faut trouver des solutions pour arrêter les organisateurs de ces voyages de la mort’’, lance-t-elle, toute émue.
La plupart des candidats sont des tailleurs, à l’image de Mamadou Sarr, Serigne Mbacké Seck, Mame Mbaye. Seul Maodo Ndao est maçon. Il a laissé un chantier avec des ouvriers. Tous, y compris les inconnus, ont sombré dans l’océan Atlantique, après avoir payé un pactole d’environ 500 000 F CFA chacun. Triste fin.
Les non-partants racontent et regrettent…
Ils sont trois candidats dont une jeune femme qui ont raté la pirogue du 26 septembre. Pape Babacar Sow (26 ans), Mor Talla Sène (31 ans) et Amy Collé Seck (30 ans) sont les malheureux-heureux d’un voyage suicidaire. Aujourd’hui, dans le profond regret d’avoir pris la décision de partir, mais qu’à cela ne tienne, Dieu fait bien les choses, ils sont encore en vie. Tous les trois racontent et regrettent leurs projets.
‘’Je veux changer ma vie et celle de ma famille. Ma mère est décédée en 2009 et depuis lors, j’ai décidé d’aller en Mauritanie pour continuer en Espagne’’, déclare Pape Babacar Sow. L’enfant de Malika (Dakar) doit son salut à ses amis qui ont coupé la corde par laquelle il devait s’agripper pour accéder à la pirogue. ‘’Quand j’ai pris la corde de la pirogue pour monter, ils l’ont coupée et je suis tombé. Les autres aussi n’ont pas pu monter. C’est comme ça que nous sommes restés sur le rivage, mais mes bagages étaient déjà dans la pirogue’’, dit-il. ‘’Je remercie le bon Dieu. Présentement, je ne veux plus aller, je renonce à ce voyage de la mort. Je suis triste pour mes amis qui sont morts en mer. Tous, quasiment, ont disparu’’, se désole-t-il.
Quant à Mor Talla, taulier de son état, qui vit en Mauritanie depuis 2011, ce spectacle vécu au lieu d’embarquement de Tiwilitt, reste désormais gravé dans sa mémoire. Père d’un enfant de 10 ans, il est le seul de sa famille à avoir un métier. ‘’Les autres sont débrouillards. C’est pourquoi je me bats pour satisfaire ma pauvre famille’’. Mais aujourd’hui, ‘’je renonce à tout’’. D’ailleurs, ‘’je vais sensibiliser tous les candidats que je connais pour qu’ils renoncent à ce voyage’’.
Amy Collé Seck, coiffeuse, native de Touba Mbacké Baol, la seule femme qui devrait être du voyage, embouche la même trompette. ‘’Je renonce à jamais à ce voyage’’, dit-elle avec le regret de ne plus revoir son voisin Mamadou Sarr avec qui elle partageait la maison. ‘’Je suis le seul soutien de ma pauvre famille. En tant qu’aînée, je suis condamnée à réussir. Là où je suis, j’assure la dépense quotidienne de ma famille au Sénégal et même pour mon oncle qui vit au Mali’’. Divorcée avec un enfant de 10 ans en charge, Amy Collé avait décidé vaille que vaille d’entreprendre ce voyage. Elle avait même reçu, dans son domicile, les promoteurs du voyage qu’elle reconnaitrait, si elle les revoyait.
Chanceuse, elle n’avait pas encore versé l’argent du voyage, comme les autres. ‘’Quelle que soit la situation, je ne vais plus penser à partir. Je reste ici ou je retourne au Sénégal. D’ailleurs, je conseille aux femmes de ne pas penser à ce projet suicidaire. Moi, c’est fini’’, renchérit-elle.
L’impact de la Covid-19 est aussi passé par là. Tous les candidats partis comme ceux qui sont restés finalement ont évoqué cette situation qui a freiné leurs affaires. Tailleurs, ouvriers, coiffeuses, restaurateurs ou encore travailleurs dans certains services ont senti l’impact du coronavirus.
Ibou Badiane, correspondant en Mauritanie
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