Les artisans de la cérémonie

Derrière l’éclat de la cérémonie d’ouverture de Dakar 2026, se cache une constellation de talents locaux, qui ont fait rayonner le génie créatif sénégalais et africain.
“Ce qu’on a privilégié, ce n’était pas les CV, ce n’était pas des compétences, c’était des caractères. J’avais besoin de caractères autour de moi, des gens qui savent décider, qui savent trancher quitte à être impopulaires.” Ainsi parlait le président du Comité d’organisation des Jeux olympiques de la jeunesse (Cojoj), Mamadou Diagna Ndiaye, dans une interview sur la RTS. Pour l’organisation de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de la jeunesse, il a misé sur des profils peu connus du grand public, mais des gens qui sont pleins de talent et d’imagination.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que le pari est gagnant. Même le très critique Ibou Fall, journaliste satirique, ne tarit pas d’éloges. Ce qui fait la marque de Dakar 2026, selon lui, c’est sa classe, sans excès ni bling-bling. “C’était juste nous et c’est ce qui l’a rendue classe. Rien d'IA ou de nouvelles technologies, rien de bling-bling ou de nouveaux riches… C’était la démonstration originale d’un peuple créatif qui s’est montré au monde sans complexe, encore une fois, soixante ans après le Festival mondial des arts nègres”, réagit-il sur sa page Facebook.
Cette cérémonie, c’est l’œuvre de toute une équipe, comme le dit le directeur artistique Xalil Cissé dans une interview sur Taggat. Sur la liste, on retrouve plusieurs talents dont : Adama Diop (metteur en scène) ; Martin Arnaud (show designer) ; Alain Gaillard (directeur technique) ; Mariane Niox (chef chorégraphe) ; Khady Kassé (scénographe) ; Stéphane Fiévet (conseiller artistique) ; Ismaila Talla (directeur musical) ; Marième N’gom (responsable habillage, maquillage et coiffure). Nous notons aussi Maguette Gueye, Khadija Ba et Selly Raby Kane, respectivement créatrices de costumes temps 1, temps 2 et temps 3. Enfin viennent Aline Alima Moné Diedhiou et Madeleine Ngoné Sagna, respectivement make up designer et hair designer.
Mais à la tête de cette brillante équipe, il y avait surtout Khady Niang comme directrice artistique et Ibrahima Cissé alias Xalil qui est le directeur artistique. Sur Taggat, à la fin de la cérémonie, ce dernier témoigne avec beaucoup d’humilité. “On n’a pas eu besoin de beaucoup d’alchimie. C’est l’Afrique qui est ainsi riche”, lâche-t-il tout simplement. Cela dit, les choses étaient loin d’être simples. Il fallait parfois traiter de questions relevant de la diplomatie. “On a essayé tout simplement de mettre en lumière les choses importantes, essentielles, culturellement mais aussi scientifiquement. Parce que ce n’est pas seulement de l’ambiance. C’était surtout un projet très intellectuel, c’est le niveau d’intellectualité de l’Afrique qu’on a voulu mettre en exergue”, souligne le directeur artistique.
Xalil Cissé, le maître d’œuvre
Présenté comme un financier à la base, Xalil a commencé à s’investir pleinement dans l’art depuis les années 2010. Présenté sur un plateau de ITV comme un promoteur culturel, il corrigeait modestement : “Je ne veux pas me définir comme un promoteur culturel, parce qu’il y a un parcours pour se définir comme tel. Cela demande un certain parcours académique, un certain bagage… Ce que je fais, c’est surtout par passion, par patriotisme, avec la conviction qu’il y a d’excellentes choses qui se font dans ce pays et qui ont besoin d’être valorisées.”
Personnage assez atypique, Xalil s’est ainsi mis à faire des recherches, à fréquenter les designers… Le financier s’est vite rendu compte d’un manque. Il s’agissait d’un lien entre les acteurs de la mode et la société. “Je ne dis pas que ça n’existait pas, mais ce n’était pas suffisamment développé. Je me suis alors positionné sur ce créneau. Depuis plus de 10 ans, on est dans la promotion du design en général, autour de ce que j’appelle le local attitude”, disait-il sur ITV.
Aujourd’hui, Xalil n’est plus à présenter dans le monde de la culture et de la mode. De Atelier 221 aux JOJ en passant par “Baalu Kër”, “Cool Grawoul” et Jaba, il n’en finit pas d’émerveiller et de surprendre son monde. Mais pour ceux qui le connaissent, il n’y a jamais rien de trop grand pour ce Monsieur.
Experte en marketing et événements sportifs depuis plus de 20 ans, Awa Diack alias LaDiack La Linguère Diack chemine avec le DA depuis plus de 10 ans. Pour elle, c’est juste un génie à fond dans tout ce qu’il fait. “C'est un jusqu'au-boutiste. Quand il a quelque chose en tête, il va jusqu'au bout. Je ne suis nullement surprise par ce spectacle époustouflant dont ils nous ont gratifiés, lui, Khady et toute l’équipe”, renseigne La Linguère.
D’un talent fou, Ibrahima Cissé ne fait pas beaucoup de bruit. “Beaucoup ne savaient pas qu’il était le directeur artistique. C’est un homme d’action qui laisse son œuvre parler pour lui. Comme on dit : c'est ton succès qui fait ton bruit, son succès a fait son bruit”, ajoute Awa Diack. Sa grande réalisation avant les JOJ reste le Jaba devenu un rendez-vous incontournable. Un rendez-vous qui réunit des créateurs, des designers de divers horizons.
Artiste dans l’âme, Xalil est connu comme un patriote qui aime profondément son pays. “Il est tellement sénégalais que ça énerve”, rigole La Linguère Diack, qui précise : “Il ne porte pas d'autre chose que des trucs sénégalais, il nous a ainsi fait découvrir beaucoup de marques sénégalaises. Il est 1000 % dans le local. Il n'y a pas quelqu'un qui peut dire qu'il aime ce pays plus que Xalil. Ces derniers mois, il était vraiment dans sa bulle, il a travaillé comme un fou.”
En boy de banlieue, il est connu pour son fort caractère qui n’a dû échapper aux recruteurs du Cojoj, comme le disait Diagna. Mais s’il y a quelque chose qui frappe dans toute son œuvre, c’est bien cet ancrage dans le passé, tout en restant ouvert au monde. Cette marque traverse la plupart de ses initiatives dont Baalu Kër, qui consiste à replonger les gens de sa génération dans les années 1990. Entrepreneure dans le domaine de la bioénergie, Habsatou Ndiaye témoigne : “C'était des moments privilégiés pour se détendre, faire autre chose, plonger dans le passé. Il y avait toujours ces petits trucs qui donnent de l’authenticité et de l’originalité à ces événements. Par exemple, il va te chercher un tangana qui vient s’installer au bal, des objets comme les anciennes bouteilles de la SOBOA pour nous ramener vraiment dans notre jeunesse. C’est ça Khalil, il est authentique et original.”
Khady Niang, la cheffe d’orchestre
Pour les cérémonies des Jeux, Xalil a travaillé en étroite collaboration avec la directrice des cérémonies, Khady Niang. Une autre personnalité qu’on ne présente plus dans le monde de la mode au Sénégal. Pour Awa Diack, il est impossible de mettre Khady dans une cage. Sa particularité, c’est d’être excellente presque partout : dans la mode, le cinéma, la beauté. “Elle a une carrière exceptionnelle”, confie Mme Diack.
Comptable de formation, l’ancienne pensionnaire du collège Saint-Michel s’est retrouvée dans ce milieu par un concours de circonstances. Après le baccalauréat, elle s’est envolée pour la France où elle a fait des études de comptabilité à Lyon. “Les deux premières se sont très bien passées. À partir de la troisième, c’était devenu très compliqué. Après la 4e, j’ai arrêté pour explorer autre chose. Par hasard, je suis tombée sur une brochure d’une école de maquillage, je me suis inscrite mais surtout pour avoir la carte de séjour. Au début c’était pour trois mois, mais finalement j’ai passé 9 mois dans cette école”, racontait l’ancienne majorette de Saint-Michel.
Rentrée au Sénégal après 10 ans en France, Khady a la chance, quelques jours après son retour, par le pur hasard, de se retrouver dans la Dakar Fashion Week qui regroupait déjà le gotha de la mode chaque année dans la capitale sénégalaise. Très vite, Adama Paris la prend sous son aile et l’accompagne dans toutes ses initiatives. Par la suite, grâce à un grand frère, elle rencontre Youssou Ndour et se retrouve cheffe maquilleuse de la nouvelle télévision privée dans les années 2010.
Khady a ainsi baigné depuis son retour dans le milieu de la mode, du cinéma et des médias où son nom est devenu une marque connue et reconnue. “En fait, sans m’en rendre compte, j’étais en train de me forger une carrière particulière, parce que d’habitude les maquilleuses ne sont que dans un segment”, raconte l’ancienne collaboratrice de Lionel Mandeix avec qui elle formait un parfait duo.
C’est donc grâce à toutes ces énergies que la cérémonie des Jeux a été conçue, mise en œuvre par des talents locaux dont certains étaient jusque-là méconnus du grand public. “Chacune de ces personnes est en réalité une plateforme. Des gens en qui on peut avoir confiance. Et il fallait les voir en coulisse, combien ils se sont investis pour comprendre. Ils y sont tous allés à fond”, rapporte Awa Diack La Linguère Diack, très émue.
MOR AMAR






