Publié le 5 Jul 2012 - 12:14
LÉGISLATIVES

L’abstentionnisme

 

Les acteurs politiques, analystes et autres politologues épiloguent tous sur le faible de taux de participation des citoyens aux élections législatives qui viennent de s’achever. Dans une unanimité presque parfaite, tous s’accordent à déplorer ce fait et surtout son impact négatif sur les résultats du scrutin et particulièrement sur la légitimité des élus. Les partisans du vote massif qui orientent leur analyse de manière simpliste sous l’angle superficiel des chiffres pensent que l’assemblée issue d’élections à fort taux d’abstentionnisme souffrira assurément d’un manque de légitimité. Cette question de l’abstentionnisme, qui est un fait politique presque général et qui a toujours existé, n’a jamais fait l’objet d’une étude scientifique et sociologique approfondie pour le moins dans nos contrées. Or cela devient un impératif qui s’impose à tous les chercheurs, qu’ils soient scientifiques (statisticiens-démographes), sociologues, ou politologues, si l’on veut réellement la comprendre aux fins de pouvoir y apporter des solutions.

 

Les raisons du fort taux de non participation des électeurs inscrits aux joutes électorales se situent à plusieurs niveaux. La toute première est l’important stock mort dans le fichier électoral qui gonfle artificiellement le nombre d’électeurs. Les experts auditeurs de l’Union européenne estimaient ce stock à 130 000, chiffre qui ne nous semble pas reposer sur des bases solides. Toutefois nous sommes convaincus qu’il est largement en deçà de la réalité compte tenu du fait gravissime que les Sénégalais n’ont pas la culture de la déclaration des faits d’état civil en général et des décès en particulier, exceptés ceux qui en sont astreints. Il s’y ajoute que pour le peu de cas de décès déclarés à l’état civil, aucune procédure n’est mise en place pour mettre à jour automatiquement le fichier électoral le cas échéant. Cette mise à jour n’est possible qu’à l’occasion des périodes de révision des listes électorales où les citoyens doivent se déplacer vers les commissions créées à cet effet pour s’y atteler.

 

D’autres raisons non moins importantes contribuent grandement au manque d’intérêt que les citoyens manifestent de plus en plus envers les compétitions électorales en prenant le choix de vaquer à leurs occupations plutôt que d’accomplir leur devoir citoyen, celui de voter. On peut en citer : la perte de crédit de la classe politique du fait de plusieurs contre-valeurs dont elle ne cesse de faire la promotion (non respect d’engagement, transhumance, affirmation de contre-vérités manifestes, etc.); les larges coalitions qui imposent dans certaines localités l’investiture de personnes peu connues ; la période hivernale ; le contexte de sauvetage de l’année académique qui oblige les acteurs à un surplus de travail pour préparer les examens ; la diminution de l’utilisation de l’argent dans la campagne et pour le regroupement et le transport des électeurs le jour du scrutin ; le discours politique inadapté, creux et qui n’apporte rien de nouveau : Le profil de l’électeur est un élément déterminant sur son choix de vote. Il est donc important pour tout candidat à une élection, de concevoir son discours en fonction de ce profil.

 

Ce sur quoi l’on semble s’accorder aujourd’hui, c’est que l’abstentionnisme revêt un caractère structurel lié à ses rapports avec la structure sociale des électeurs, leur âge, leur situation géographique (localisation des lieux de votes), etc., et un caractère conjoncturel qui relève des circonstances, de la période, de la situation socio-économique, du manque de crédit des hommes politiques, etc. L’un et l’autre des deux caractères sont complexifiés à la fois par un manque de déterminisme et une absence totale de constance : les mêmes causes ne produisant pas toujours les mêmes effets.

 

Il ne s’agit pas simplement de constater l’abstentionnisme électoral, de l’analyser et d’en expliquer les causes. S’il mérite autant d’égards en tant que phénomène, c’est que l’on pense qu’il impacte sur l’objectivité, la rationalité et la pertinence des résultats électoraux ; chaque candidat croyant dur que c’est à son détriment. Au-delà de la compréhension du phénomène, c’est cet aspect qui motive notre présente réflexion.

 

Nous pensons que si, sous l’angle superficiel des chiffres, l’évidence semble être établie qu’un fort taux d’abstention entache la légitimité des élus, il n’en est pas de même, à mon sens et sous l’angle sociologique des comportements électoraux, de la véritable influence de cet abstentionnisme sur les résultats obtenus par les uns et des autres. En effet, le faible taux de participation des électeurs à la compétition électorale, même s’il n’entame nullement la légalité du scrutin, des élus et de l’institution qui en sortira, n’en demeure pas moins une tache noire sur leur légitimité. Toutefois son impact sur les pourcentages obtenus n’est pas scientifiquement établi, la pertinence des échantillonnages qui sous-tendent les sondages le prouve suffisamment si besoin en était.

 

Le sens d’un vote est largement tributaire du comportement électoral des groupes sociaux et socio-économiques confrontés à des dilemmes identitaires. Dans ce contexte de crise et de perte de repères, de recomposition des référentiels socio-économiques, idéologiques et culturels, l’identité constitue un abri protecteur, un refuge pour les groupes humains. Les transformations agissent tant au niveau de la société dans sa globalité, qu’au niveau individuel et affectent les comportements. A cela s’associent les croyances partagées par la catégorie sociale rendue saillante qui, par leurs différentes fonctions, orientent et justifient le comportement électoral. Afin de mieux comprendre le comportement électoral, les motivations du vote doivent être appréhendées dans leur ensemble à la fois sur le plan des prédispositions politiques des électeurs, de leur groupe socioprofessionnel, de leur sensibilité religieuse et des facteurs conjoncturels. Les uns sont le fruit des mécanismes de socialisation, les autres sont liés à la nature de l’élection et au contexte politique et économique au sein duquel elle prend place. Par conséquent, la signification du vote déterminée par les valeurs relatives (pourcentages) obtenues par les uns et les autres au sein d’un groupe homogène d’électeurs ne saurait être fonction du taux de participation qui lui impacte sur les valeurs absolues (nombre de voix obtenues). Une chose est au moins sûre : la vérité est dans les chiffres, l’interprétation qu’on en fait est une autre paire de manche.

 

 

                                                       Mor Ndiaye Mbaye

 

                                                  Consultant en SI et base de données

 

                                                                morfattah@gmail.com

 

 

 

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