Le clair-obscur

Alors que le FMI annonce un sérieux coup de frein pour l’année 2026, l'État sénégalais défend une vision bien plus optimiste. Entre la hausse des prix, le poids de la dette et les besoins urgents des populations, des choix réels doivent inéluctablement être opérés.
L’époque où l’on pensait que le pétrole et le gaz allaient régler tous les problèmes d'un coup de baguette magique semble s'éloigner. Selon les dernières projections du Fonds monétaire international (FMI) issues du World Economic Outlook d'avril 2026, l’économie sénégalaise amorce un virage délicat. Pour le Pr Amath Ndiaye, de la FASEG-UCAD, ces chiffres « traduisent l’entrée dans une phase de contraintes macroéconomiques plus fortes ». Le pays arrive au bout d'une période d'euphorie et doit désormais faire face à la réalité : c'est, selon ses mots, « la fin d’un cycle ».
Le match des chiffres
Le grand sujet qui anime les débats, c’est l’écart spectaculaire entre les prévisions de croissance. Le FMI mise sur un modeste 2,2 %, une douche froide pour un pays habitué à des ambitions bien plus hautes. De son côté, le gouvernement maintient le cap des 5 %.
Ce n'est pas une simple querelle d'experts. Comme le souligne l’économiste Aliou Diouck, spécialiste en gouvernance publique : « Derrière les échanges sur le financement du budget et le refinancement de la dette, c’est une confrontation entre deux lectures de l’économie sénégalaise qui se dessine. »
Pour lui, cette différence est capitale car elle commande tout le reste de la machine publique : « La croissance détermine l’assiette fiscale, donc le niveau des recettes publiques, lesquelles fixent à leur tour l’ampleur du déficit. »
Si le scénario du FMI se réalise, l’État ne récolterait que 5 600 milliards de FCFA. Pour garder la tête hors de l'eau, il devrait réduire ses dépenses à 6 800 milliards. À l'inverse, si le gouvernement parvient à ses fins, il pourrait injecter 7 433 milliards dans l'économie, offrant une marge de manœuvre bien plus confortable pour les investissements sociaux.
Une économie « prise en étau »
Le diagnostic du Pr Amath Ndiaye est sans concession. Pour lui, le ralentissement actuel est le fruit d'un double blocage. D'un côté, la production d'hydrocarbures ne progresse plus en volume. De l'autre, les mesures prises pour réduire les déficits, comme la hausse des taxes et la baisse des investissements, finissent par étouffer la consommation. Il décrit une situation alarmante : « L’économie se retrouve ainsi prise en étau entre un resserrement budgétaire contraint et un affaiblissement de son moteur externe. »
Le professeur s’inquiète particulièrement pour le monde rural. Il estime qu’une taxation des exportations agricoles serait une erreur de calcul majeure : « Une taxation des exportations aurait un effet contre-productif : elle réduit les incitations à produire, freine les volumes exportés et pèse sur les recettes en devises. » À la place de ces taxes, il propose une « stratégie de promotion des exportations agricoles » qui permettrait de soutenir à la fois la croissance, l’emploi dans les campagnes et l’équilibre des comptes extérieurs.
La dette : une menace « potentiellement insoutenable »
Le point le plus sensible reste la gestion de l'argent emprunté. Le FMI pointe du doigt un endettement lourd, aggravé par des « passifs non déclarés » et la suspension temporaire des programmes d’aide en 2024. Le Pr Ndiaye avertit que le pays marche sur des œufs : « La gestion de la dette devient de plus en plus coûteuse, risquée, voire potentiellement insoutenable. »
Dans un monde instable, notamment avec les tensions au Moyen-Orient, les taux d'intérêt risquent de rester hauts. Pour le professeur, cela « aggrave encore le service de la dette et réduit les marges budgétaires ». Pour s'en sortir, il appelle à un « large consensus national » autour d'un Plan National de Redressement Économique et Social (PNERS) basé sur la « discipline budgétaire » et le « soutien à la production ».
Malgré la rudesse de ces constats, l'heure n'est pas encore au divorce entre le Sénégal et ses partenaires financiers. Une mission du FMI est prévue entre mai et juin 2026. Pour Aliou Diouck, cette visite sera décisive pour lever les « incompréhensions ». Il porte un regard bienveillant sur la gestion actuelle : « Pour le moment, j'estime que ce ne sont pas des désaccords frontaux, mais plutôt des écarts d’appréciation. »
L'économiste va même jusqu'à féliciter publiquement les responsables des finances sénégalaises : « Mes sincères félicitations à Cheikh Diba et à Abdourahmane Sarr pour leur pédagogie et leur diplomatie. »
L'enjeu final pour le Sénégal est de taille : éviter de subir les crises pour enfin les maîtriser. Comme le conclut avec le Pr Amath Ndiaye, la mission va bien au-delà de la simple comptabilité : « Il ne s’agit plus seulement de gérer le ralentissement, mais de refonder le modèle de croissance sénégalais. »
MAMADOU DIOP







