L’énigme de Médina Baye

En Mauritanie, son histoire est encore entourée de mystère. À Médina Baye, où il a passé l’essentiel de sa vie, les récits sur sa dimension spirituelle continuent de circuler parmi les disciples de Cheikh Al Islam, Baye Niass. Certains lui attribuent une proximité exceptionnelle avec son guide, d’autres racontent des faits extraordinaires qui ont contribué à forger sa réputation.
Son nom : Abdallah Ould Abdallah. Un nom attribué par Baye Niass à une personne née Marième, selon les récits recueillis auprès de disciples et de proches. Cheikh Al Islam aurait demandé à ses disciples de ne pas la considérer comme une fille et de l’appeler désormais Abdallah Ould Abdallah. Son histoire commence en Mauritanie, dans un contexte marqué par les débuts de la Fayda Tidjaniya et les relations spirituelles qui se nouaient alors entre Baye Niass et plusieurs érudits mauritaniens.
Une enfance en Mauritanie, un départ pour Médina Baye
Le lieu de naissance d’Abdallah Ould Abdallah fait l’objet de plusieurs versions. Certains situent sa naissance à Maygoum, un terroir présenté comme situé à une centaine de kilomètres de Matamoulana. D’autres citent Elbadresse. Les deux localités sont présentées comme étant en Mauritanie.
Son père s’appelait Sidi Ahmad Ould Aada, issu de la tribu des Tandakha. Sa mère, Khadidiatou Mint Chekar, appartenait à la tribu chérifienne des Dawali, présentée comme issue de la lignée de Cheikh Ould Khairy, décrit comme un sage de la ville sainte de Boubacar. Selon les récits rapportés, la lignée maternelle d’Abdallah remonterait à dix aïeux descendants du Prophète. Cette ascendance est évoquée par les personnes interrogées comme l’un des éléments participant à la réputation spirituelle du personnage.
Abdallah aurait rejoint très jeune la Fayda et fait allégeance à Baye Niass dès le début de l’expansion de son enseignement en Mauritanie. Parmi les grands moukhadam mauritaniens cités dans cette période figurent Seydi Mouhamadoul Michri, Rabbani, Ould Nahwi, Cheikhaani et Dahiya, la grande sœur d’Abdallah.
C’est à cette époque que se serait produit le départ vers Médina Baye. Les récits divergent sur l’âge d’Abdallah au moment du voyage. Certains parlent de 15 ans, d’autres de 18 ou de 21 ans. Tous s’accordent cependant sur le fait que le départ a eu lieu à un très jeune âge, dans des conditions difficiles, à une époque où les moyens de transport étaient rares.
Une première tentative aurait échoué. Parti de nuit, Abdallah aurait rebroussé chemin avant même de quitter son hameau. Lors d’une seconde tentative, Dahiya, sa grande sœur, s’opposa encore au départ. Selon la tradition maure rapportée dans le récit, elle avait alors un statut proche de celui d’une mère, la mère d’Abdallah étant décédée. Abdallah aurait finalement réussi à la convaincre en lui promettant une descendance bénie si elle acceptait de le laisser partir. Le voyage vers Médina Baye pouvait alors commencer.
Le destin de Médina Baye
À Médina Baye, Abdallah consacra son existence à l’enseignement spirituel et à l’adoration, selon les témoignages recueillis. Les disciples interrogés décrivent une personne très discrète, silencieuse et particulièrement rigoureuse dans l’initiation spirituelle, appelée tarbiya. Certains racontent que des hommes de Dieu déjà à la tête de nombreux disciples reprenaient leur initiation depuis le début auprès d’Abdallah, celui-ci leur faisant comprendre qu’ils n’avaient pas encore atteint le niveau le plus bas de la spiritualité selon l’enseignement de la Fayda.
Tous n’acceptaient pas cette rigueur. Certains auraient accepté de renoncer à leur statut de cheikh pour bénéficier de ses enseignements. D’autres, selon les témoignages, auraient préféré s’éloigner, par crainte de perdre les privilèges liés à leur position. Sa vie à Médina Baye était particulièrement austère. Les témoignages le situent principalement entre le mausolée de Baye Niass et la mosquée. Il parlait peu et seulement lorsque cela lui semblait nécessaire. C’est dans cet environnement que s’est construite sa réputation auprès des disciples.
Parmi les récits transmis autour de sa méthode d’initiation figure celui des chats. Abdallah vivait depuis de longues années dans la maison des Khairy, située à proximité de la Grande Mosquée de Médina Baye. Plusieurs chats y circulaient. Selon les témoignages, il demandait à certains disciples venus effectuer leur tarbiya de prendre soin de ces animaux. Cette pratique est mise en relation avec l’affection que Baye Niass lui-même aurait portée à un chat. À la mort de l’animal, le guide aurait ordonné qu’il soit enterré dans les cimetières de Médina Baye, avec des honneurs. Le récit fait également référence à Abou Hourayra, compagnon du Prophète connu pour son affection pour les chats.
L’un des disciples raconte ainsi son expérience : « Quand j’étais venu faire le tarbiya chez Cheikh Ould Khairy où résidait Abdallah, il m’avait demandé de prendre en charge un des chats de la maison. C’était très compliqué, mais j’endurais très difficilement. Lorsque j’ai décidé de m’en aller car je n’en pouvais plus, je pensais m’être séparé de lui aussi facilement. C’est au moment de pousser un ouf de soulagement qu’il m’ordonna d’amener le chat avec moi. » Pour les disciples, cette pratique avait donc une dimension spirituelle qui dépassait la simple prise en charge d’un animal.
Le témoignage attribué au fils aîné de Baye Niass
Un autre récit, largement répandu parmi les disciples et les moukhadam de Baye Niass, concerne le témoignage attribué à El Hadji Abdallah Niass, fils aîné de Cheikh Al Islam. Selon cette tradition, il lui arrivait de formuler des prières pour répondre à certains besoins. Lorsque celles-ci n’étaient pas exaucées, il aurait envoyé des disciples solliciter Abdallah.
Un témoignage rapporté lui attribue ces propos : « Abdallah est un saint, parfois je formule des prières sans succès mais si je lui demande de prier pour moi, automatiquement mes prières sont exaucées. » D’autres récits rapportent qu’Abdallah refusait de recevoir directement de l’argent ou des cadeaux des personnes venues solliciter ses prières. Il les orientait vers un fils de Baye Niass auquel elles devaient remettre la somme prévue, avant de leur assurer que leur vœu serait exaucé. Ces récits font partie de la tradition orale qui entoure encore aujourd’hui sa figure spirituelle.
Les témoignages recueillis décrivent également une personne qui aurait volontairement renoncé à une vie familiale. Un récit rapporte qu’après son arrivée auprès de Baye Niass, Abdallah aurait demandé à Dieu de lui enlever ses menstruations afin que ses actes d’adoration ne connaissent aucune interruption.
Il n’aurait jamais pris d’époux et n’aurait pas eu d’enfants. Un moukhadam explique ce choix par une formule attribuée à Abdallah : ayant « divorcé trois fois avec le monde », il ne pouvait plus se marier, en référence à la règle islamique selon laquelle une femme répudiée trois fois ne peut être reprise directement par le même époux. Selon ce même témoignage, un grand religieux sénégalais serait un jour venu demander sa main. Abdallah aurait refusé le mariage pour cette raison.
Une relation particulière avec Baye Niass
Le lien entre Abdallah et Baye Niass constitue l’un des fils conducteurs de tous les témoignages recueillis. Après avoir quitté la Mauritanie très jeune, Abdallah resta à Médina Baye jusqu’à sa mort. Les proches racontent que lorsque sa famille lui demandait de revenir en Mauritanie, il répondait qu’il préférait rester auprès de son guide. Il ne s’y rendait qu’exceptionnellement.
Un neveu issu de la famille Khairy, rencontré à Médina Baye, raconte que les parents d’Abdallah venaient parfois lui rendre visite et lui apportaient des vêtements et d’autres cadeaux. Mais Abdallah, selon lui, préférait rester à Médina Baye. Cette proximité avec Baye Niass aurait également marqué son enseignement. Un disciple, Cheikh Ibrahima Diallo, rapporte qu’Abdallah interrogeait ses disciples sur la notion de « bonne fin de vie », ou Housnoul Khatimati. Après avoir entendu leurs réponses, il leur aurait expliqué qu’une bonne fin de vie consistait à constater, au terme de son existence, que « Baye Niass et notre existence ne font qu’un ».
Quelques temps plus tard, Abdallah mourait. Pour Cheikh Ibrahima Diallo, cette coïncidence donnait un sens particulier à cet enseignement. La relation spirituelle entre Baye Niass et ses disciples revenait également dans les enseignements d’Abdallah. Selon plusieurs témoignages, celui-ci répétait que la bonne fin de vie était liée à l’union spirituelle avec Baye Niass. Il s’appuyait notamment sur une déclaration attribuée à Cheikh Al Islam selon laquelle la jonction avec le Prophète s’obtient par la jonction avec lui-même.
Un jour, deux moukhadam auraient rencontré Abdallah à la sortie du mausolée de Baye Niass. Il leur demanda : « Qui êtes-vous ? » Les deux hommes seraient restés silencieux, ne comprenant pas ce qu’il attendait comme réponse. Abdallah leur aurait alors expliqué qu’ils devaient répondre qu’ils étaient des compagnons du Prophète, en référence à l’enseignement de Baye Niass sur la relation spirituelle entre le disciple, le guide et le Prophète. Cette scène est aujourd’hui encore racontée parmi les disciples.
Les récits extraordinaires
Autour d’Abdallah se sont également développés des récits plus extraordinaires. Le plus connu concerne sa supposée transformation en oiseau. Selon un récit attribué à Barham Diop, compagnon de Baye Niass, alors que celui-ci voyageait vers La Mecque, un oiseau se serait posé sur le hublot de l’avion. Baye Niass aurait alors dit : « Wa alayka salam », avant d'expliquer qu’Abdallah venait de le saluer et qu’il lui demandait de transmettre ses salutations au Prophète une fois arrivé à Médine.
Un autre témoignage, recueilli à Médina Baye auprès d’un descendant du Prophète, raconte qu’Abdallah se serait lui aussi transformé en un « sublime oiseau ». Plusieurs disciples ayant vécu dans la maison des Khairy rapportent par ailleurs qu’Abdallah pouvait, selon eux, devenir invisible. Ils affirment qu’il était possible de savoir qu’il se trouvait dans la maison sans parvenir à le voir, jusqu’au moment où il décidait lui-même de réapparaître. Ces récits relèvent de la tradition spirituelle transmise par les disciples qui l’ont connu ou qui se réclament de son enseignement.
D’autres témoignages évoquent une relation particulière avec le Prophète. Un disciple qui affirme avoir vécu dans la chambre d’Abdallah raconte qu’un jour, alors qu’ils étaient assis ensemble, celui-ci lui demanda de répondre à la salutation du Prophète, affirmant que ce dernier venait de passer devant eux. Le même disciple rapporte que c’est dans cette chambre, décrite comme une pièce très petite et sans commodités, qu’Abdallah fut retrouvé mort. Ces récits participent à la représentation que ses disciples ont conservée de lui : celle d’un homme entièrement absorbé par l’adoration et convaincu de la proximité spirituelle avec son maître et avec le Prophète.
Une figure difficile à cerner
Comprendre Abdallah Ould Abdallah demeure pourtant difficile, même pour ceux qui l’ont côtoyé. L’enquête menée sur le personnage s’est étalée sur deux ans. Dans son entourage, les témoignages recueillis soulignent à plusieurs reprises le peu d’informations disponibles sur sa vie. Ould Gah, un chérif mauritanien interrogé dans le cadre de cette recherche, expliquait que lorsqu’il était question d’obtenir des informations précises sur Abdallah, les interlocuteurs renvoyaient généralement vers Cheikh Ould Khairy, le neveu d’Abdallah et propriétaire de la maison dans laquelle celui-ci avait vécu. Même lors de ses rares retours en Mauritanie, Abdallah aurait conservé cette discrétion.
Selon les témoignages recueillis, il restait à l’écart des hommes comme des femmes et ne participait pas aux rassemblements, y compris lors de grands événements religieux. À Médina Baye, cette même discrétion aurait accompagné son quotidien. Il ne recevait que quelques hommes pour de courtes discussions consacrées à Dieu et à l’orientation des disciples.
Une maison tournée vers le mausolée
La maison des Khairy occupe une place particulière dans son histoire. Baye Niass avait l’habitude de s’y rendre après la prière de l’après-midi pour saluer une vieille femme qui y résidait. Abdallah y avait loué une chambre, notamment en raison de la proximité avec son guide. Plus tard, la maison fut achetée par son neveu Cheikh Ould Khairy, dont la mère était Dahiya, la sœur d’Abdallah. La chambre occupée par Abdallah disposait de deux portes : l’une donnant sur l’intérieur de la maison, l’autre directement sur l’extérieur.
Deux versions sont rapportées sur l’origine de cette seconde porte. Selon la première, elle aurait été aménagée pour permettre à Abdallah d’entrer et de sortir sans déranger les autres habitants de la maison lorsqu’il se rendait au mausolée. Selon une autre, cette disposition aurait été l’une des conditions posées par Abdallah pour rester dans la maison. Il aurait également demandé à disposer de son propre compteur électrique afin de connaître sa consommation et de payer lui-même son électricité.
Le dernier voyage
Quelques jours avant sa mort, Abdallah aurait exhorté les disciples à se rendre auprès de Baye Niass pour la ziaara. Selon un témoignage, il leur aurait affirmé que leurs prières seraient acceptées et que « la porte de la miséricorde de Dieu s’est ouverte ». Après une longue maladie, Abdallah rendit son dernier souffle le 6 novembre 1993, dans cette même maison de Médina Baye, dans une chambre située en face du mausolée de Baye Niass.
Sa tombe se trouve aujourd’hui dans les cimetières de Médina Baye. Plus de trois décennies après sa disparition, son histoire continue de circuler dans les récits des disciples. Les uns retiennent son attachement absolu à Baye Niass, sa rigueur dans l’initiation et sa vie entièrement consacrée à l’adoration. Les autres perpétuent les récits extraordinaires qui ont accompagné sa réputation. Entre les faits biographiques rapportés par ses proches et les récits spirituels transmis par ses disciples, Abdallah Ould Abdallah demeure ainsi une figure singulière de l’histoire de la Fayda à Médina Baye.
Bachir KANE






