37 milliards perdus dans le vacarme

L’affaire Aser-Aee Power continue d’alimenter la polémique. En dépit de l’avalanche de plaintes déposées, aucun acte significatif n’a encore été enregistré, laissant les Sénégalais de plus en plus perplexes face à cet imbroglio judiciaire. EnQuête fait le point.
On ne compte plus le nombre de plaintes dans le dossier. Quand ce n’est pas Thierno Alassane Sall qui saisit la Justice pour demander où sont passés les 37 milliards de francs CFA, c’est soit le directeur général de l’Aser, Jean Michel Sène, qui menace, soit AEE POWER EPC qui bande les muscles. Le plus cocasse dans cette histoire, c’est que l’élément clé, le co-contractant de l’Aser, celui qui a reçu les 37 milliards du contribuable, c’est-à-dire AEE POWER EPC, reste encore introuvable.
La dernière fois que nous avons vu ses gérants et actionnaires faire des sorties médiatiques, c’était le 27 août 2024, lors de la signature très médiatisée du contrat renégocié avec l’Agence sénégalaise d’électrification rurale (Aser). Malgré cette absence physique, l’entreprise reste omniprésente dans l’espace public sénégalais. Si ce n’est le directeur général de l’Aser qui prend sa défense, ce sont des avocats mobilisés pour la même cause.
Jusque-là représentée par le très sérieux, mais discret cabinet Me François Sarr et associés, AEE POWER SÉNÉGAL semble vouloir renforcer le dispositif en s’attachant les services d’un avocat très médiatique sur les réseaux sociaux. Il s’agit de Maître Patrick Cabou, avocat des 18 supporters au Maroc, qui a fait hier son entrée fracassante en annonçant une plainte contre le député sénégalais Thierno Alassane Sall.
Entre inertie de la justice et intimidations tous azimuts
Sur sa page Facebook, il a annoncé qu’« AEE POWER EPC a déposé plainte contre Thierno Alassane Sall ». Plusieurs chefs sont visés : diffusion de fausses nouvelles, diffamation et mensonge public, collecte et obtention de manière frauduleuse de documents bancaires d’une société internationale, divulgation de données bancaires sans autorisation et exposition avec intention réelle de porter atteinte à l’image et à la notoriété d’une société internationale et de son dirigeant, ainsi que violation du secret de l’instruction.
La réponse n’a pas tardé chez Thierno Alassane Sall, qui ne semble nullement intimidé. Dans un texte intitulé « QUAND LE VICE PORTE PLAINTE », il charge : « Nos 37 milliards ont servi, en partie, à payer des honoraires d'avocats en Côte d'Ivoire et ailleurs. Il y a, au Sénégal, des vampires qui rêvent de prendre leur part du pactole disparu en s’autoproclamant représentant d’un fantôme qui fuit même la justice de son pays, l’Espagne. » Pendant qu’AEE POWER multiplie les plaintes, regrette le député de République des Valeurs, des compatriotes restent privés d’électricité. « La justice sénégalaise devrait, depuis longtemps, mettre un terme à cette tragi-comédie », a-t-il déclaré.
Prompt à brandir des plaintes et à saisir les autorités judiciaires, AEE POWER EPC, qui avait une belle occasion d’aller soigner son image dans son propre pays, tarde encore à répondre dans cette procédure ouverte en Espagne. « AEE POWER refuse de répondre et disparaît dans la nature... », informait Thierno Alassane Sall lors d’une conférence de presse. Une information qui n’a pas été démentie à ce jour. Au Sénégal, plusieurs parties prenantes ont été auditionnées devant la Section de recherches et, à chaque fois ou presque, les médias en ont fait leurs choux gras. Mais pour l’entreprise espagnole, nous n’avons pas connaissance de son passage devant les redoutables enquêteurs.
Le passé trouble de AEE POWER EPC
L’entreprise espagnole est citée dans plusieurs affaires judiciaires en Afrique. Dans une enquête menée sur le dossier Aser, Ouestaf News revenait sur certaines de ces déboires judiciaires. « Le contentieux avec son partenaire sénégalais n’est pas le premier d’AEE Power Espagne. Sa présence en Afrique est marquée par d’autres litiges, au Kenya et en Côte d’Ivoire notamment », informait le média panafricain.
Au Kenya, selon le média, AEE Power EPC a été impliquée dans des différends avec la compagnie publique Kenya Power and Lighting Company (KPLC) dans le cadre d’un projet d’électrification rurale. Il lui était reproché des « retards importants et des non-accomplissements des obligations contractuelles » dans l’exécution du projet. « Ce différend a débouché sur plusieurs procédures devant les juridictions kényanes et à des arbitrages internationaux, selon des décisions publiées sur le portail officiel Kenya Law », précisait Ouestaf.
En Côte d’Ivoire, l’entreprise espagnole laisse également des traces de contentieux. « Sur le portail du Tribunal de commerce d’Abidjan, AEE Power EPC SARL, sa filiale immatriculée à Abidjan depuis 2019, apparaît dans au moins quatre procédures commerciales », indiquait le média.
Au Sénégal, l’entreprise publique reste le meilleur défenseur de AEE Power EPC. Depuis le début de cette affaire, Jean Michel Sène a pris fait et cause pour l’espagnol, n’hésitant pas à traiter son partenaire sénégalais de délinquant, après avoir rendu possible son évincement du marché.
Ce qu’il faut comprendre dans l’affaire Aser
Pour justifier cette position, le directeur général de l’Aser invoque principalement deux motifs : d’abord la surfacturation dans le marché perpétrée par AEE Power Sénégal, mais aussi le faux et usage de faux reproché à l’entreprise sénégalaise.
Pour le deuxième grief, le dossier est pendant devant la Justice depuis plus d’un an. Il n’y a eu à ce jour aucune arrestation ni mandat d’arrêt, malgré la gravité des faits. Pour la surfacturation, c’est que c’est l’Aser qui en parle le plus dans les médias. Or, cette surfacturation présumée serait notée davantage dans le contrat liant les deux partenaires privés.
Si le directeur général a le droit d’être prudent face à ces accusations graves, son soutien téméraire en faveur de l’entreprise espagnole suscite pas mal d’interrogations et d’incompréhension. Cela est d’autant plus troublant que, depuis le début, les bailleurs espagnols avaient soulevé des doutes légitimes contre leur compatriote, l’entreprise espagnole.
L’Arcop alertait déjà le 2 octobre 2024 en rendant une décision de suspension du marché. L’un des motifs principaux était une lettre de la Banco Santander datant du 30 septembre 2024. Laquelle faisait part de ses vives inquiétudes et rappelait avoir saisi l'entreprise AEE POWER EPC pour des éclairages, notamment sur la destination et l'utilisation des sommes mises à sa disposition à titre d'avance de démarrage des travaux.
La banque informait l’Arcop qu’elle n'avait pas reçu de réponse de l'entreprise espagnole AEE POWER EPC, ce qui était déjà assez gênant. Compte tenu de cette situation, la banque espagnole avait déjà décidé, conjointement avec la CESCE, de suspendre le financement. Pour Jean Michel, il faut plutôt parler de suspension de décaissement et non de financement.
Quand l’Aser négligeait les alertes de la banque
Le 26 décembre 2024, la banque adresse une lettre au secrétaire général du gouvernement Al Aminou Lo (actuel PM), avec pour objet une proposition pour débloquer la situation du projet d'électrification rurale. Réitérant son engagement pour la réalisation du projet, la banque invitait le gouvernement à mener un certain nombre de démarches. « … Nous confirmons que notre banque, conjointement avec l'Agence de Crédit à l'Exportation Espagnole (CESCE), a suspendu temporairement le financement jusqu'à ce que le conflit entre les parties soit résolu de manière satisfaisante, conformément à la législation sénégalaise des marchés publics. »
Dans ce contexte, ajoutait l’établissement financier, « il est impératif que les parties concernées se réunissent afin de négocier et parvenir à un accord. Cela permettra de débloquer le litige en cours et la situation actuelle. Nous comprenons que la médiation du gouvernement sera un élément clé pour faciliter ces discussions afin d'aboutir à une solution pérenne. »
Selon la Banco Santander, une fois qu'un accord aura été trouvé entre les parties et sous réserve de l'autorisation de l'Agence de Crédit à l'Exportation Espagnole (CESCE), il serait envisageable d'ouvrir un compte dédié au sein de la banque, exclusivement réservé au financement du projet.
« Ce compte pourrait permettre à l'Agence Sénégalaise d'Électrification Rurale (ASER) et au ministère des Finances d'ordonner à notre banque d'honorer directement les factures validées et certifiées conformes de chacune des deux entreprises, au fur et à mesure de l'avancement du projet. Cela permettra d'éviter tout futur blocage dans l'exécution du contrat », avait-elle proposé.
Malgré cette proposition, l’Aser est restée sourde, tenant coûte que coûte à poursuivre le projet sans l’entreprise sénégalaise, qui n’est pas selon elle partie au contrat. Or, la Banco Santander l’a clairement rappelé dans sa lettre au SGG, si le financement a été décroché, c’est grâce au représentant légal de AEE POWER SÉNÉGAL. « Il convient de noter, comme précisé lors de l'audience que vous avez bien voulue nous accorder, que la participation de notre banque à ce projet est le résultat des efforts déployés par le représentant légal de AEE POWER SENEGAL S.A., qui est un partenaire privilégié de notre banque à travers des projets au Sénégal et dans la sous-région, qui se déroulent de manière satisfaisante et dans les délais impartis », lit-on dans la lettre parcourue par EnQuête.
Jean Michel Sène : entre doutes légitimes et imprudence blâmable
Même s’il avait de bonnes raisons de douter de la probité et du sérieux de l’entreprise sénégalaise et de son promoteur Saidou Kane, Jean Michel Sène aura commis l’erreur de s’entêter et de vouloir en découdre même avec la banque espagnole qui a pourtant injecté ses ressources et qui posait des questions légitimes.
En ce qui concerne AEE POWER Sénégal, il est encore attendu surtout sur les accusations de faux et usage de faux. Dans l’enquête menée par Ouestaf News, ses avocats niaient en bloc être à l’origine des supposées fausses factures.
L’autre certitude du dossier, c’est qu’à ce jour, sur les 1 740 villages attendus, très peu de villages ont été électrifiés, alors qu’il a été documenté que les près de 37 milliards versés à l’entreprise espagnole ont été utilisés à d’autres fins.
« Avant le 11 juin (date du virement des 37 milliards), le compte bancaire ouvert chez Banco Santander affichait un solde de 22 020 euros, soit environ 14 millions 400 francs CFA. Le 11 juin 2024, en une journée, trois virements ont été effectués pour un montant global de 37 milliards environ. Le solde au 27 février - date à laquelle ce compte a été examiné par la justice espagnole - reste de 1 346 euros, environ 883 000 FCFA », rapportait le député Thierno Alassane Sall.
Du côté des défenseurs de l’entreprise espagnole, la manière de gérer la trésorerie n’engage nullement les tiers. Ce qui n’est peut-être pas faux, sauf que l’objet pour lequel cette manne a été versée n’a pour le moment pas été réalisé. Les milliers de villageois sénégalais attendent encore l’électrification des villages inclus dans ce projet qui, initialement, devait prendre fin en 2027.
MOR AMAR






