Le Gouvernement cède face au mal paysan

À la suite de la grogne paysanne, le Gouvernement ouvre enfin le marché des exportations et compte doper les achats de la production importante de cette année.
Bis repetita ! Comme en 2024-2025, le Gouvernement ouvre le marché d’exportation de l’arachide, après plusieurs mois de tergiversations, soldés par une campagne jugée “catastrophique” par de nombreux acteurs. Face au Premier ministre il y a quelques jours dans le bassin arachidier, un représentant des producteurs disait : “C'est être de mauvaise foi que de dire qu'il n'y a pas de problème dans cette campagne… La production est abondante ; la Sonacos ne peut tout acheter. La seule solution est d’ouvrir les frontières et d’enlever la taxe. Ce sera bénéfique pour tout le monde.”
En fait, pour favoriser la Sonacos et la transformation, le Gouvernement avait institué cette année une taxe de 40 francs CFA le kilogramme pour toute exportation de graines d’arachide, en sus du prix plancher qui a été fixé à 305 francs. Ces mesures avaient fini de décourager les exportateurs et leurs partenaires chinois qui ont trouvé l’arachide sénégalais moins compétitif. Laissés avec la Sonacos qui a déjà de sérieux problèmes de financements, les producteurs avaient beaucoup de problèmes à écouler leurs stocks et ils l’ont expérimé vivement face au chef du Gouvernement qui s’était engagé à étudier la revendication.
Les mesures sont finalement tombées hier. Dans un communiqué, le ministre de l’Industrie et du Commerce revient sur les décisions prises pour entériner l'ouverture et la gestion des exportations dans le cadre de la campagne 2026. Outre l’ouverture officielle des exportations, le Gouvernement souligne la levée de la taxe à l'export ; la mise à jour du cahier des charges de l'exportation d'arachide ; la mise en place d’un dispositif de suivi et de facilitation (traçabilité, contrôles, facilitation douanières, délivrance des certificats phytosanitaires, des certificats d’origine, etc.).
Les enjeux de l’ouverture des exportations
Le communiqué parle également de l’organisation opérationnelle des flux logistiques et de la coordination public-privé. “Les services concernés, notamment : DCI-DA-DPV-DGD-Asepex représentants des exportateurs sont désignés pour prendre les dispositions nécessaires, afin de faciliter les opérations d'exportations”, mentionne le document, qui précise qu’un dispositif de suivi hebdomadaire a été mis en place à cet effet.
Il convient de noter que cette mesure de levée de la taxe ne profite pas qu’aux exportateurs privés. Elle va aussi profiter à la Sonacos à qui le gouvernement a donné mandat d’acheter plus qu’elle n’en a besoin pour investir dans l’exportation de la graine. L’année dernière, c’était presque le même scénario avec une ouverture tardive des exportations. Les statistiques chinoises que nous avons consultées font état de 18.300 tonnes exportées vers l’emprise du milieu, sur une période de six mois. Pour le mois d’avril, les Chinois ont enregistré environ 1.595,2 tonnes pour une valeur totale de 1.563.331 de dollars ; pour juin 12.170,2 tonnes pour 11.561.744 de dollars ; pour juillet 1.204,4 tonnes pour 1.096.038 de dollars ; pour aout 572 tonnes pour 531 988 de dollars ; pour septembre 516,7 tonnes pour 454 693 de dollars ; enfin au mois d’Octobre le Sénégal a exporté 584,5 tonnes vers la Chine pour une valeur de 502 650 de dollars. Globalement, les prix varient entre 0,90 et 0,98 dollars sur le marché chinois, soit autour de 500 francs CFA le kilogramme.
Le Gouvernement dédramatise
Alors que les paysans ne cessent de se scandaliser, le gouvernement tente jusque-là de dédramatiser. À la date du 11 janvier, informait le ministre de l’Agriculture Mabouba Diagne, près de 97 000 tonnes ont été collectées, contre 77 000 tonnes à la même période l’année dernière, soit un surplus d’environ 20 000 tonnes. À l’en croire, cette quantité représente une valeur totale 39,5 milliards FCFA, dont 15,2 milliards déjà payés, se réjouissait il sur la télévision nationale. Il faut noter que les opérateurs se plaignent beaucoup des lenteurs dans les paiements des cargaisons par la Sonacos, ainsi que dans les débarquements. Les camions peuvent en effet attendre devant l’usine plus de 20 jours sans décharger, ce qui représente un manque à gagner énorme. Le gouvernement a expliqué ces problèmes par une production jugée exceptionnelle, soit plus de 900.000 tonnes.
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PLUS LOIN AVEC OUSMANE DIAKHATE, INDUSTRIEL “Vous ne pouvez avoir une politique d’industrialisation et favoriser les exportations…”
Le Gouvernement a décidé de suspendre la taxe de 40 francs sur les exportations de graines d’arachides et d’ouvrir les frontières. Que pensez-vous de ces mesures ? En tant que transformateurs, nous sommes contre les exportations, car elles paralysent nos activités, en nous empêchant d’accéder à la matière première. Mais dès lors qu’on considère que la production est abondante, nous ne pouvons pas être contre une ouverture au marché extérieur. Maintenant, s’il y a levée des barrières, il faut une régulation rigoureuse, pour surveiller de près les flux, pour que les règles soient appliquées, de manière stricte, à tout le monde. Nous pensons que le Gouvernement va prendre toutes les dispositions. Parce que vous ne pouvez pas prôner la souveraineté alimentaire, l’industrialisation, et en même temps avoir une politique qui favorise l’exportation des matières premières. Nous comprenons cependant le gouvernement, qui fait face à une pression et qui était obligé de réagir. D’autant plus que certains pensent que les usines ne peuvent pas absorber toute la production de cette année. Nous espérons juste que les autorités vont veiller au respect scrupuleux des dispositions mises en place, pour ne pas pénaliser les industriels que nous sommes. Craignez-vous que l’arrivée des Chinois vous empêche d’accéder à la matière première ? S’il y a une bonne régulation et une application rigoureuse des dispositions, nous sommes prêts à la concurrence. Aujourd’hui, les cours mondiaux sont à un niveau tel que les Chinois pourront difficilement acheter l’arachide au prix fixé par le gouvernement (305 francs CFA) et s’en sortir. Si on les met sur le même pied, je ne pense pas qu’ils puissent acheter au même prix que nous. Il faut juste éviter que des gens aillent se ravitailler sur le marché noir. Il faut savoir que les 305 francs c’est le prix au producteur ; ensuite il faut décortiquer, trier, vous ne pouvez le faire et vendre à moins de 450 francs. Les Chinois peuvent trouver de l’arachide à un prix plus compétitif sur les autres marchés. Peut-on avoir une idée de l’impact de la fermeture des exportations sur votre activité ? Personnellement, je suis en train de négocier des contrats pour vendre de l’huile brute. Je suis aussi en discussion avec de grandes entreprises qui veulent raffiner l’huile au Sénégal. L’impact est donc énorme en termes de création d’emplois, de souveraineté alimentaire… Je pense que l’État doit privilégier cette politique pour permettre aux Sénégalais d’avoir accès à une huile de bonne qualité. Aujourd’hui, nous consommons l’huile de palme qui est de qualité inférieure. Aussi, nous avons besoin d’une industrie forte. Le Sénégal ne peut pas se permettre de fragiliser son industrie et d’être à la merci des Chinois qui vont quitter quand la conjoncture n’est pas favorable. Qu’attendez-vous concrètement du gouvernement ? La crainte que nous avons, c’est qu’il y ait une erreur d’appréciation sur la production. On dit partout qu’il y a une production abondante, mais est-ce réellement le cas ? Parfois, les chiffres ne sont pas aussi fiables. Il faudra bien suivre les flux et stopper quand ce sera nécessaire... Au niveau de notre regroupement, nous avions l’ambition d’atteindre au minimum 100.000 tonnes. L’année dernière, nous avions fait entre 15.000 et 20.000 tonnes parce que la production était faible. Cette année, nous envisageons d’atteindre les 100.000 tonnes. Nous en avons non seulement la capacité, mais aussi le marché, si nous arrivons à nous approvisionner correctement. Le gouvernement a donné mandat à la Sonacos d’acheter 450.000 tonnes et d’exporter ce qu’elle ne peut pas transformer. Cela ne pose-t-il pas problème ? C’est effectivement problématique. D’abord, est-ce que la Sonacos a une capacité de stockage ? Est-ce qu’elle a la capacité financière ? Est-ce qu’elle peut transformer cette quantité ? Il est facile d’acheter de l’arachide et de la stocker. Parce que c’est l’argent du contribuable. Quand la Sonacos ne paie pas, c’est l’État qui paie avec nos deniers. Nous pensons que cet objectif est surréaliste. L’année dernière, la Sonacos avait acheté 155000 tonnes. Elle n’a pas pu les transformer ; une partie est toujours stockée dans ses magasins. Qu’est-ce qu’elle va donc faire de 450.000 tonnes ? D’après les instructions du Premier ministre, elle pourra exporter ce qu’elle n’arrive pas à transformer ? Très bien. Mais est-ce qu’ils auront le marché ? Ils ont voulu exporter l’année dernière, mais ils n’y sont pas parvenus. Vous ne pouvez pas acheter le kilo à 305 francs, ajouter une marge de 30 francs, avec le décorticage et le triage, cela vous revient à environ 550 francs. Mel si vous arrivez à vendre à 450 francs aux Chinois, vous ne vous en sortez pas. Ce n’est pas possible. Il n’y a aucune logique économique, et cela risque de les rattraper. Attendez deux ans, vous verrez les pertes de la Sonacos |
Par Mor Amar







Président du Regroupement des acteurs du secteur de l’industrie agroalimentaire de Touba (Rasiat), Ousmane Diakhaté apporte des éclairages.