Publié le 4 Aug 2026 - 08:38
DR IBRAHIMA DABO, CHERCHEUR EN RELATIONS INTERNATIONALES ET SPÉCIALISTE DE LA RUSSIE...

“L’Afrique est devenue un espace majeur de compétition informationnelle”

 

À la lumière des révélations de Forbidden Stories sur le réseau russe « La Compagnie », EnQuête s'est entretenu avec Dr Ibrahima Dabo, chercheur en relations internationales et spécialiste de la Russie, de la guerre informationnelle et des stratégies d'influence. Il décrypte les méthodes employées, les objectifs poursuivis par Moscou, mais aussi les défis auxquels sont confrontés les médias africains dans un contexte de compétition géopolitique accrue.

 

L’enquête de Forbidden Stories sur le réseau « La Compagnie » vous paraît-elle crédible au regard de ce que l’on sait des stratégies d’influence russes ?

Je reste prudent sur les faits précis de cette enquête, qui doivent être confrontés à des vérifications indépendantes. En revanche, elle s’inscrit dans un phénomène bien documenté : le développement de stratégies d’influence russes en Afrique. Celles-ci combinent médias, plateformes numériques et relais locaux afin de diffuser certains récits stratégiques et de renforcer les intérêts géopolitiques de Moscou.

Comment expliquez-vous le retour en force de la Russie sur le continent africain ?

Depuis l’arrivée de Vladimir Poutine, la Russie poursuit un objectif de restauration de son statut de grande puissance. Après les sanctions occidentales liées à la Crimée en 2014, Moscou a accéléré sa réorientation vers l’Afrique. Les sommets Russie-Afrique de Sotchi (2019) et de Saint-Pétersbourg (2023) illustrent cette stratégie, qui associe diplomatie, coopération économique, partenariats sécuritaires et influence politique.

La bataille semble désormais se jouer sur le terrain de l’information. Quelle place occupe la guerre informationnelle dans cette stratégie ?

Elle est devenue centrale. La Russie s’appuie sur un écosystème composé de médias internationaux comme RT et Sputnik, de plateformes numériques, de relais médiatiques locaux comme Afrique Média TV ou Lengo Songo et d’influenceurs. Les récits diffusés mettent régulièrement en avant l’avenir du FCFA, la présence militaire française, l’héritage colonial, le panafricanisme ou encore le néocolonialisme. Ces récits sont fréquemment utilisés pour critiquer l’influence occidentale, notamment française, et présenter la Russie comme une alternative stratégique pour les pays africains.

Les pratiques révélées par l’enquête – articles pré-rédigés, intermédiaires, relais locaux, sont-elles inédites ?

Non !  Ces pratiques ne sont pas nouvelles dans l’écosystème médiatique. La diffusion de contenus pré-rédigés, de tribunes ou de récits « clés en main » a déjà été observée dans différents contextes à travers le monde. Elles relèvent de techniques d’influence informationnelle qui cherchent à orienter les perceptions, à structurer les débats publics et à promouvoir certains récits.

Il faut toutefois souligner que ces méthodes ne sont pas propres à la Russie. D’autres États, mais aussi des acteurs privés ou idéologiques, peuvent utiliser des procédés similaires pour défendre leurs intérêts, influencer l’opinion publique ou affaiblir leurs adversaires. L’enjeu principal est donc d’identifier les mécanismes utilisés, les objectifs poursuivis et les éventuels liens de coordination entre les différents acteurs impliqués.

Les difficultés économiques des médias africains constituent-elles une vulnérabilité ?

Cette enquête met en lumière une réalité importante : les fragilités économiques de certains médias africains peuvent constituer un facteur de vulnérabilité face aux opérations d’influence informationnelle. Dans un contexte où les rédactions doivent produire rapidement des contenus avec des moyens parfois limités, certains acteurs extérieurs peuvent chercher à exploiter ces contraintes pour diffuser leurs propres récits. Cela dit, il ne faut pas en conclure que les médias africains seraient intrinsèquement vulnérables. Le véritable défi consiste à renforcer leur indépendance économique, leurs capacités de vérification et leurs standards professionnels.

La Russie est-elle la seule puissance à mener ce type d’opérations d’influence ?

Non ! La Russie n’est pas la seule puissance à développer des stratégies d’influence en Afrique. Plusieurs acteurs étatiques utilisent aujourd’hui les médias, les réseaux sociaux et d’autres instruments d’influence pour renforcer leur présence et défendre leurs intérêts sur le continent.

La spécificité de la Russe réside dans l’importance accordée aux opérations informationnelles et aux récits contestant l’influence occidentale. La Chine privilégie davantage la diplomatie économique et la coopération, tandis que les puissances occidentales mobilisent leurs médias internationaux, leurs réseaux diplomatiques et leurs instruments de diplomatie publique. Nous assistons aujourd’hui à une véritable compétition mondiale des récits en Afrique.

Pourquoi le Sahel est-il devenu un terrain privilégié de cette compétition ?

Les pays du Sahel, notamment le Mali, le Burkina Faso et le Niger, apparaissent aujourd’hui comme des terrains particulièrement favorables aux campagnes d’influence en raison des profondes recompositions politiques et géopolitiques qu’ils traversent

Les tensions avec la France et le retrait progressif des forces occidentales ont ouvert un espace dans lequel la Russie s’est imposée comme un partenaire alternatif, notamment à travers des coopérations sécuritaires, économiques et techniques. Cette évolution s’accompagne d’une bataille des récits autour de la souveraineté, du rejet du néocolonialisme et de la construction d’un monde multipolaire.

Ces campagnes influencent-elles réellement les opinions publiques africaines ?

Leur impact est difficile à mesurer. Les opinions dépendent de nombreux facteurs politiques, économiques et historiques. Ces campagnes ne créent pas nécessairement de nouvelles convictions, mais elles renforcent souvent des frustrations ou des perceptions déjà présentes, notamment autour de la souveraineté et des rapports avec les anciennes puissances coloniales.

Il faut donc considérer ces campagnes comme un élément parmi d’autres d’une compétition informationnelle plus large, où se confrontent différents acteurs, récits et visions du monde sur le continent africain.

Le Sénégal est-il suffisamment armé face à ces opérations d’influence ?

Le pluralisme médiatique sénégalais constitue un atout important. La diversité des médias, des opinions et des sources d’information contribue à maintenir un débat public ouvert et limite le risque d’imposition d’un récit unique. Toutefois, les difficultés économiques des médias, la pression de l’immédiateté et les défis liés à la vérification des contenus créent certaines fragilités. Renforcer l’indépendance des rédactions, le fact-checking et la formation des journalistes demeure essentiel.

Comment distinguer diplomatie d’influence, communication stratégique et désinformation ?

La diplomatie d’influence vise à renforcer l’attractivité d’un État. La communication stratégique consiste à diffuser des messages cohérents au service d’objectifs politiques ou diplomatiques. La désinformation, en revanche, implique la diffusion volontaire d’informations fausses ou manipulées afin d’induire le public en erreur. Il est donc important de ne pas assimiler automatiquement toute position favorable à la Russie à une opération de manipulation : une telle qualification doit reposer sur des faits objectivement établis.

Comment les États africains peuvent-ils mieux se protéger ?

La réponse doit être collective. Les États doivent développer des capacités de veille, de cybersécurité et de détection des campagnes de manipulation, tout en respectant les libertés fondamentales. Les médias doivent renforcer leurs procédures de vérification et investir dans les compétences numériques. Enfin, l’éducation aux médias est indispensable pour développer l’esprit critique des citoyens.

Plus largement, cette affaire révèle-t-elle une nouvelle forme de compétition géopolitique en Afrique ?

Oui ! Cette affaire illustre une transformation de la compétition géopolitique en Afrique, où l’information et les récits sont devenus des instruments de puissance au même titre que la diplomatie, l’économie ou la coopération militaire. Les États, mais aussi les acteurs non étatiques, cherchent désormais à influencer les opinions publiques, à façonner les perceptions et à imposer leurs propres cadres d’interprétation des événements. L’Afrique est ainsi devenue un espace majeur de compétition informationnelle, où s’affrontent différents récits et visions du monde.

Khaly Sarr

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