“Nous sommes comme les deux pôles d’une batterie...”

De pionniers du hip-hop sénégalais à figures tutélaires d’une nouvelle génération, Didier Awadi et Duggy Tee racontent 37 ans d’une aventure fondée sur la passion, la complémentarité et la fidélité à leur public. À l’occasion de cet anniversaire, le duo mythique revient sur son parcours, les mutations de la musique, sa transmission aux jeunes artistes et son prochain rendez-vous avec le public, le 8 août au Grand Théâtre national.
Trente sept ans après la naissance de Positive Black Soul, quel regard portez-vous chacun sur cette longue aventure ? Qu’est-ce qui vous rend aujourd’hui les plus fiers du chemin parcouru ensemble ?
Duggy Tee : D’abord, nous remercions le bon Dieu. C’est une bénédiction. C’était un rêve que nous avions et que nous avons pu accomplir. Tout cela a également été possible grâce à tous ceux qui nous ont soutenus, en premier lieu le peuple sénégalais, les peuples africains et, au-delà, le reste du monde. Mais tout a commencé ici. Trente-sept ans après, être encore là et constater que ce même peuple, ces mêmes personnes, continuent de répondre présents chaque fois que nous avons besoin d’eux, c’est un sentiment extrêmement fort. Nous remercions donc tout le monde pour cette fidélité.
Didier Awadi : Trente-sept ans après, c’est aussi la victoire de la passion. C’est un immense bonheur de voir toutes ces personnes qui sont encore là et qui continuent à nous écouter. Nous avons le sentiment d’avoir participé à la naissance et au développement d’une culture. Aujourd’hui, il y a beaucoup de soldats qui portent cette culture, celle du hip-hop. Nous remercions véritablement Dieu de nous avoir donné la chance de vivre de ce métier et d’avoir pu contribuer à cette histoire.
Vous avez traversé plusieurs générations et de nombreuses évolutions du hip-hop sénégalais et africain. Qu’est-ce qui a le plus changé dans la musique depuis vos débuts et qu’est-ce qui, selon vous, n’a jamais changé dans l’identité de Positive Black Soul ?
Duggy Tee : Ce qui n’a jamais changé, c’est l’âme de Positive Black Soul. C’est cet esprit qui est toujours resté le même, même s’il a su s’adapter à son époque sans jamais se dénaturer. En revanche, beaucoup de choses ont changé, notamment les outils technologiques, les moyens de production et les modes de diffusion. Nous sommes passés de l’analogique au numérique. Lorsque nous avons commencé, il n’y avait pratiquement qu’une ou deux chaînes de télévision. Aujourd’hui, il y en a des centaines. Grâce aux réseaux sociaux et à Internet, un artiste peut être vu et entendu partout dans le monde en quelques secondes.
C’est une évolution positive. Nous avons fait un grand bond vers le développement. Maintenant, il appartient à chacun de savoir utiliser intelligemment ces nouveaux outils afin qu’ils puissent être bénéfiques à tous.
Votre parcours est également marqué par une forte complémentarité artistique. Avec le recul, qu’est-ce que chacun de vous pense avoir apporté à Positive Black Soul et qu’est-ce que l’autre vous a personnellement appris au fil des années ?
Duggy Tee : On apprend tous les jours. Pour ma part, j’ai énormément appris de Awadi. Il continue de m’impressionner. Même à la dernière minute, il peut vous surprendre avec une mélodie. Il est très inspiré et possède une grande sensibilité mélodique. J’ai beaucoup appris de lui dans le travail autour de la mélodie, mais aussi dans cette capacité à se laisser aller sur la musique. Il est difficile de tout définir précisément, mais je pense que nous avons toujours appris l’un de l’autre.
Didier Awadi : Comme vient de le dire Duggy Tee, je crois que notre force réside dans cette complémentarité. Chacun apporte quelque chose à l’autre. Nous sommes comme les deux pôles d’une batterie ou d’une pile : c’est cette association qui produit l’énergie. L’un ne peut pas vraiment aller sans l’autre. Si chacun évoluait séparément, le résultat serait forcément différent, peut-être moins fort. J’ai, pour ma part, beaucoup appris de la rigueur de Duggy Tee. En studio, il peut parfois me fatiguer , Je peux lui dire : « C’est bon », et il va me répondre : « Je n’ai jamais dit que ce n’était pas bon. Ça peut être mieux. » C’est parce que chacun connaît très bien l’autre. Peut-être que je ne connais pas toujours la totalité de mon propre potentiel, mais je connais très bien celui de Duggy Tee. Et c’est réciproque.
Nous ne nous pardonnons rien. C’est aussi ce qui nous permet d’avancer et de toujours chercher à faire mieux.
Le contexte musical actuel est très différent de celui de vos débuts, notamment avec l’arrivée des réseaux sociaux, du streaming et des nouvelles générations d’artistes. Comment regardez-vous cette nouvelle scène et quelle place souhaitez-vous encore y occuper ?
Duggy Tee : Je pense que nous avons aujourd’hui une place naturelle : celle des grands frères, des aînés. Tout ce que nous pouvons faire, c’est accompagner les jeunes générations. Beaucoup d’entre eux ont aujourd’hui l’âge de nos propres enfants. Nous ne sommes donc pas dans une logique de rivalité ou de compétition avec eux. Au contraire, nous souhaitons leur donner de la force, leur transmettre notre expérience et partager avec eux ce que nous avons appris au cours de notre parcours. Nous sommes une génération qui a connu les débuts de la télévision, puis l'arrivée progressive de nouveaux moyens de communication. Aujourd’hui, nous sommes à l’époque des écrans, des messages instantanés et des appels vidéo. Nous sommes heureux et reconnaissants d’être les témoins de toutes ces transformations. Notre rôle est désormais de transmettre et d’accompagner.
Didier Awadi : Beaucoup de personnes ont l’impression que les choses ont profondément changé. Je pense plutôt que les outils ont changé, mais que les défis restent fondamentalement les mêmes. Lorsque nous avons commencé, nous avions nos propres difficultés. Les jeunes artistes d’aujourd’hui rencontrent exactement les mêmes défis. La question reste toujours la même : comment faire découvrir sa musique ? Comment rendre son œuvre visible ? Comment la diffuser, la promouvoir et toucher le plus grand nombre ? C’est ce que l’on appelle aujourd’hui la découvrabilité de l’œuvre. Un artiste crée une chanson, mais comment va-t-il faire pour qu’elle soit découverte et écoutée ? À notre époque, nous nous posions déjà ces questions. Avant, nous avions des vinyles, des cassettes et des CD. Aujourd’hui, tout est numérisé. Les outils ont changé, mais les enjeux restent les mêmes. La différence, c’est qu’aujourd’hui, le marché est devenu mondial. Lorsqu’un artiste met sa musique sur Internet, il la lance dans un espace immense. C’est comme jeter une aiguille dans un océan. Il faut donc rester concentré, travailler davantage et surtout apprendre à maîtriser les nouveaux outils.
Après 37 ans de carrière et votre décoration dans l’Ordre national du Lion, qu’est-ce que cette reconnaissance représente pour vous ?
Awadi : Cette décoration nous fait évidemment plaisir. Nous l’acceptons avec beaucoup d’humilité et de reconnaissance. Nous remercions le chef de l’État ainsi que le Grand Chancelier de l’Ordre national du Lion pour cette distinction. Mais nous la recevons surtout au nom de toute la communauté hip-hop. Nous ne considérons pas que cette décoration nous concerne uniquement, Didier et moi. C’est toute une équipe, toute une génération et, au-delà, toute une culture qui est honorée à travers cette reconnaissance. C’est ainsi que nous la concevons. C’est également pour cette raison que nous souhaitons la célébrer avec l’ensemble de la communauté hip-hop et avec tous les acteurs de la culture.
Quel est le prochain défi de Positive Black Soul ? Et si vous deviez chacun adresser un message à l’autre ainsi qu’à votre public qui vous accompagne depuis toutes ces années, que lui diriez-vous ?
Didier Awadi et Duggy Tee : Nous pouvons simplement nous dire que nous sommes fiers du chemin que nous avons parcouru ensemble. À notre public, nous voulons dire merci. Merci d’avoir été là. Merci d’avoir existé à nos côtés et de continuer à nous accompagner après toutes ces années. Merci de nous avoir critiqués lorsque cela était nécessaire, mais aussi de nous avoir encouragés quand nous en avions besoin. Merci d’être restés vous-mêmes et de nous avoir permis de rester nous-mêmes. Après 37 ans, notre histoire continue. Et le prochain rendez-vous c’est le 8 Août .
Fatou Ba






