Publié le 3 Nov 2026 - 12:45
PASSAGE DU PLFR

Au bord de l’impasse

 

Alors qu’il entrevoyait de plus en plus le bout du tunnel avec le retour des partenaires derrière lesquels il court depuis 2024, le Sénégal pourrait voir tous ses espoirs s’écrouler en cas de rejet définitif du projet de loi de finances rectificative. Ironie de l’histoire, le régime risque de renouer avec les dépenses hors circuit budgétaire qu’il a toujours reprochées aux précédents dirigeants.

 

Retour des dépenses hors circuit budgétaire ; perturbations des négociations avec le FMI et les créanciers ; aggravation de la crise : les experts et analystes n’ont eu de cesse d’alerter sur les risques graves d’un éventuel rejet définitif du projet de loi de finances rectificative.

L’Assemblée nationale va examiner à nouveau, aujourd’hui en séance plénière, le projet de loi de finances rectificative pour l’année 2026. Après le rejet en commission, pour la deuxième fois le 30 octobre, tous les yeux sont maintenant rivés sur la plénière de ce jour. La grande question, c’est de savoir si cette instance va confirmer la position de la Commission ou en prendre le contre-pied. Avec 130 députés, le groupe Pastef a en tout cas tous les moyens pour bloquer le projet du Gouvernement. Le parti avait déjà annoncé les couleurs à l’issue des travaux de la Commission.

Dans un communiqué, les députés du groupe s’expliquent : « Les réponses apportées le 30 octobre 2026 par le ministre de l’Économie, des Finances et du Plan au mémorandum de la Commission des finances du 26 octobre 2026 demeurent insuffisantes et insatisfaisantes. Le Gouvernement n’a apporté aucune modification au PLFR présenté lors du premier examen en Commission. Par conséquent, le Groupe parlementaire PASTEF – Les Patriotes a décidé de ne pas adopter le PLFR en l’état. »

Un bras de fer aux lourdes conséquences

Au cœur des désaccords, la majorité relève : le manque de sincérité budgétaire concernant le déficit et la dette ; l’inefficacité des mesures de lutte contre la cherté de la vie et de protection du pouvoir d’achat ; l’incohérence des choix en matière d’investissement public et de priorités sociales ; le déficit de transparence… À ce propos, Pastef dénonce le refus de transmettre des documents essentiels à la compréhension du PLFR, tels que le rapport Forvis Mazars, le rapport de l’IGF sur la dette non financière, le rapport d’exécution budgétaire de septembre 2026, la liste des SNPE bénéficiaires de transferts en 2026, etc. Pastef évoque également le refus de rationaliser les agences et d’encadrer les fonds spéciaux.

Mais sur toutes ces questions, Pastef fait face à ses propres contradictions. En parlant de refus de transmission de rapports, durant tout le temps où son leader était chef du Gouvernement, Pastef s’était désolidarisé des demandes de l’opposition tendant à réclamer certains rapports, comme ceux du cabinet Forvis Mazars sur la dette et de l’Inspection générale des finances. De plus, le gouvernement accusait souvent des retards très importants dans la publication des rapports, sans que cela soit un problème pour sa majorité de Pastef.

Sur la sincérité budgétaire, l’aveu le plus significatif a été fait par Ousmane Sonko lui-même lors de sa dernière déclaration de presse, quand il parlait des bourses de sécurité familiale. Il dénonçait une baisse des bourses de sécurité familiale à 22 milliards, alors que lui avait inscrit 35 milliards dans la loi de finances initiale. Il avait, par la même occasion, révélé qu’en fait, le vrai montant était de 51 milliards.

« Le montant initial qu’on devait inscrire dans la loi de finances initiale pour les bourses, c’était de 51 milliards 480 millions. Au moment des arbitrages, on s’est rendu compte des difficultés. J’ai dit au ministre des Finances d’inscrire 35 milliards dans la LFI. En cours d’année, on va compléter le reliquat. C’est pourquoi vous avez vu 35 milliards, mais le montant normal, c’est de 51 milliards pour les 355 013 ménages bénéficiaires », avait-il déclaré pour dénoncer ce qu’il considérait comme une baisse de l’enveloppe. Ce qui pose un vrai problème par rapport à la sincérité du budget.

Mais le plus grand problème par rapport à la position de la majorité, c’est l’absence de propositions concrètes pour plus de lisibilité. Si elle s’oppose à la coupe de certaines dépenses, que propose-t-elle à la place ? Quelles dépenses faudrait-il couper ? La majorité a-t-elle procédé à une évaluation du coût des dépenses dont elle exige le maintien et de la manière de les financer ? Jusque-là, on a plutôt droit à un rejet sans contre-proposition chiffrée.

Du côté de l’opposition, les positions sont moins tranchées. En Commission, les députés de l’opposition se sont davantage signalés par leur abstention. Selon un interlocuteur, c’est surtout par souci de cohérence, puisqu’ils n’avaient pas voté la loi de finances. Mais les positions pourraient évoluer compte tenu de la situation du pays et dans le seul intérêt des Sénégalais. Le groupe avisera aujourd’hui à l’Assemblée nationale. Soit il s’abstient, soit il vote pour, mais sa voix pourrait être insignifiante face à la marée Pastef.

Le Gouvernement, entre la rébellion de Pastef et la pression du FMI

Le Gouvernement se retrouve dans tous les cas dans une situation assez délicate, entre Pastef qui fixe ses lignes rouges et le Fonds monétaire international qui veille au grain sur le respect des engagements. En conférence de presse le jeudi 29 octobre, l’institution de Bretton Woods insistait sur la nécessité de respecter les engagements convenus. Elle regarde avec une attention particulière trois éléments décisifs : rétablir la viabilité des finances publiques, protéger les ménages vulnérables, préserver les dépenses publiques prioritaires.

Des engagements qui, en principe, n’auraient jamais dû poser problème, puisque Pastef avait fait de la consolidation budgétaire, ainsi que de la maîtrise de la dette et du déficit, une de ses superpriorités. Mais à cause des divergences politiques actuelles, Ousmane Sonko et les siens semblent avoir de nouvelles priorités qui pourraient les pousser à rejeter le budget, ce qui pourrait avoir des impacts néfastes pour les populations et les finances publiques.

Au-delà des risques potentiels sur les négociations avec les partenaires et le FMI, le Gouvernement est aussi troublé par le risque de se retrouver dans l’illégalité, avec le spectre de dépenses non autorisées par le Parlement. « En 2024, rappelait le ministre des Finances lors du premier passage en Commission, les résultats de l’audit de la gestion des finances publiques avaient mis en évidence l’existence d’une dette contractée hors circuit budgétaire, ayant servi notamment à financer certaines dépenses. Ces révélations avaient conduit le gouvernement à procéder aux ajustements budgétaires nécessaires pour tenir compte de la situation effectivement constatée », avait prévenu Cheikh Diba, qui avait aussi rappelé aux députés de la majorité que ce sont les mêmes procédés qu’avait utilisés Ousmane Sonko en 2025, avec à la clé deux lois de finances rectificatives qui sont toujours en vigueur.

Les quatre scénarios d’un vote à haut risque

La première hypothèse, qui reste peu probable, c’est le vote de la loi par la majorité de Pastef. Dans cette hypothèse, l’exécutif pourra dérouler sa feuille de route et ce serait de bon augure dans le cadre des discussions avec les créanciers et le FMI.

La majorité pourrait aussi opter pour l’abstention et filer la patate chaude à l’opposition incarnée par le groupe Takku Wallu et les non-inscrits, qui ne comptent qu’une trentaine de députés sur les 165 que compte l’Assemblée nationale, à moins qu’il y ait des défections dans le camp de Pastef. Ce serait alors le budget le moins légitime de l’histoire de ce pays.

Pastef pourrait également choisir de subordonner son vote à l’acceptation de certains amendements, comme cela a été évoqué par Sonko lors de sa sortie. Reste à voir quels seront ces amendements. Pastef va-t-il se limiter à un amendement sur les fonds spéciaux ou va-t-il toucher à des aspects substantiels du budget ? Quelle serait l’attitude du Gouvernement ? Il faut noter que la position du Conseil constitutionnel sur les questions de procédure est très claire. Toute proposition d’amendement qui entraîne des charges nouvelles sans mécanisme de financement va être invalidée. L’autre question, c’est de savoir si les contre-propositions sont en adéquation avec les engagements pris devant le FMI.

La cinquième et dernière option, c’est un rejet pur et simple du texte. Alors, il faudra observer si la majorité de Pastef est restée toujours aussi homogène ou s’il y a eu des défections dans le camp d’Ousmane Sonko.

En cas de rejet, le Gouvernement dispose néanmoins de plusieurs leviers lui permettant de poursuivre sa politique, mais avec plusieurs contraintes. D’une part, il y a le mécanisme des décrets d’avance, avec la limite qu’ils doivent être ratifiés par l’Assemblée nationale. D’autre part, le Premier ministre pourrait engager la responsabilité du gouvernement conformément à l’article 86 de la Constitution.

AVIS D’EXPERT, PR AMATH NDIAYE (ÉCONOMISTE)

« Les risques sur les négociations »

Interpellé sur les possibles conséquences d’un rejet du PLFR par l’Assemblée nationale, en particulier dans les négociations avec le FMI et les créanciers, le professeur Amath Ndiaye estime qu’un rejet définitif aurait des conséquences économiques et financières sérieuses. Même si les négociations avec le FMI ne seraient pas automatiquement interrompues, selon l’économiste, l’approbation de l’accord technique de 2,2 milliards de dollars pourrait être retardée.

« Le FMI a besoin de garanties sur la capacité du gouvernement à mettre en œuvre les engagements budgétaires négociés, notamment en matière de réduction du déficit », souligne l’enseignant-chercheur à la Faculté des sciences économiques et de gestion de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

Dans le même sillage, le professeur Ndiaye alerte également sur les éventuelles répercussions sur les négociations avec les créanciers. « Les négociations avec les créanciers dans le cadre du Plan de traitement de la dette du Sénégal (PTDS) pourraient également se poursuivre, mais leur aboutissement serait plus difficile. Les créanciers ont besoin d’une trajectoire budgétaire crédible pour apprécier les efforts de restructuration nécessaires au rétablissement de la viabilité de la dette », a insisté le Pr Amath Ndiaye.

À noter que cet accord avec le FMI est vital, selon de nombreux experts, pour permettre au Sénégal de sortir de la situation dans laquelle il est plongé depuis 2024. Depuis l’éclatement de l’affaire dite de la dette cachée, en effet, le pays se voit obligé de s’endetter à des coûts bien plus élevés qu’auparavant. Ce qui grève le budget de l’État et rend la dette de moins en moins soutenable.

Par Mor Amar

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