Un rejet sans débat

En plénière hier, les députés de Pastef ont rejeté purement et simplement le projet de loi de finances rectificative 2026 sans aucun débat.
La majorité parlementaire impose son diktat. Hier, il n’a pas laissé de place pour les débats. D’emblée, le vice-président Amadou Ba a pris la parole pour demander le rejet sans besoin d’ouvrir le débat général. « Étant donné qu’on veut empêcher tout renvoi et tout dilatoire, je demande que nos collègues votent la question préalable empêchant l’adoption de cette LFR et son renvoi définitif », souligne le député de Pastef.
À l’appui de sa demande, il brandit l’absence de sincérité de la loi de finances. Fervent pourfendeur des négociations actuelles entre le gouvernement et le FMI, Pastef s’adresse pourtant à l’institution pour dénoncer le fait que le gouvernement ne respecte pas certains engagements. « Le 29 octobre dernier, la directrice de la communication du FMI a rappelé trois objectifs essentiels du programme envisagé avec le Sénégal : rétablir la soutenabilité budgétaire, protéger les ménages vulnérables et préserver les dépenses publiques prioritaires. La LFR ne permet pas d’atteindre ces trois objectifs », se plaint le vice-président de l’Assemblée nationale, qui semble sur le point d'être en parfait accord avec le FMI.
Le débat, selon lui, ne doit pas être réduit à une confrontation entre le gouvernement et la majorité, encore moins à des considérations partisanes. Il soulève une question fondamentale : celle de la sincérité du budget. « Pouvons-nous délibérer sur une loi de finances sans disposer des informations permettant d’en vérifier la sincérité ? Comment apprécier la soutenabilité d’une trajectoire budgétaire sans une prévision documentée sur le déficit ? Comment apprécier la préservation des investissements prioritaires, lorsque les crédits destinés aux abris provisoires diminuent de 16 milliards, la construction des centres de santé de 10 milliards… », s’interroge le parlementaire, qui a aussi dénoncé le fait que certains rapports et documents comme le rapport Mazars n’aient pas été produits par le gouvernement.
Amadou Ba estime que le gouvernement exagère les prévisions relatives au déficit et à certains investissements. À propos des investissements, il déclare : « Le projet maintient 2 248 milliards, dont 1 115 sur les ressources extérieures. Or, sur les ressources extérieures, en fin septembre, seuls 471,5 milliards avaient été décaissés, soit 34,8 %. Il faudrait que 644 milliards supplémentaires soient décaissés entre octobre et décembre, ce qui est irréaliste. »
Fort de ces considérations, il estime qu’il y a 800 milliards inscrits en crédits de paiement qui ne pourraient pas être exécutés d’ici la fin de l’année.
Cheikh Diba : « Thiakhaane bakhoul »
Sur l’absence de sincérité, le ministre de l’Économie, des Finances et du Budget estime que l’Assemblée fait du dilatoire pour fuir le débat. « Le débat à l’Assemblée n’a jamais été une question de sincérité budgétaire. Jamais. En 2025, on a voté un projet de LFR en décembre et le débat ne se posait pas sur la sincérité. Avant décembre aussi, il y a eu une LFR », recadre le ministre, qui précise : « En tant que ministre des Finances, je vous l’ai toujours dit. Je n’ai pas de problème, à chaque fois que de besoin, si les prévisions initiales ne peuvent plus être tenues, de revenir vers vous pour ajuster les prévisions que nous avons toujours retenues d’un commun accord. C’est ça la sincérité budgétaire. »
Cheikh Diba est revenu sur l’origine de cette LFR, avec la non-réalisation des objectifs de recettes très ambitieux du Plan de redressement économique et social. « On avait l’ambition de recouvrer 762 milliards de FCFA. En fin septembre, nous avons recouvré 173 milliards 300 millions, très loin de l’objectif. Nous espérons le porter à 311 milliards à la fin de l’année. Pour nous, ce n’est pas un échec. Cela a permis de faire beaucoup de choses... Mais il faut reconnaître les limites et ajuster en conséquence », assume le ministre des Finances.
Pour lui, c’est très léger de brandir cette question de sincérité pour rejeter une loi aussi importante, surtout sans débat préalable. « Thiakhane baakhoul (il le répète trois fois). Si vous voulez fuir le débat, fuyez ! Mais il fallait au moins accepter le débat pour permettre aux Sénégalais d’apprécier », indique le ministre des Finances et du Budget.
Diba sort de ses gonds
C’est une prouesse qui a été réalisée par la majorité parlementaire, hier lors de l’examen en plénière du projet de loi de finances rectificative pour 2026. Ils ont poussé le très calme ministre des Finances, Cheikh Diba, à sortir de ses gonds. Face aux invectives, il coupe ses explications et rétorque : « Aujourd’hui, vous pouvez nous traiter d’incapables, de paresseux.... Une seule chose a changé mais ce n’est pas le débat. » (NDLR : il fait référence au départ de Ousmane Sonko).
Le ministre de continuer avec beaucoup de dépit : « C’est vous qui nous traitez d’incapables ou de paresseux, mais votre chef ne le dira jamais. Le président Malick Ndiaye ici présent et que je respecte beaucoup ne le fera pas non plus. » Cheikh Diba a particulièrement regretté le rejet du texte sans même des discussions préalables.
Question sur un rapport
Chose rarissime, le ministre des Finances et son équipe ont tenu à faire plusieurs remarques substantielles sur la fidélité du rapport de la commission des Finances, rendant compte des travaux en commission. Pour eux, le rapport non seulement attribue des positions du gouvernement aux commissaires, mais intègre aussi des passages qui n’ont jamais été débattus.
Alors que le rapport indique que certains commissaires ont particulièrement insisté sur la situation des projets hospitaliers de Bakel, Saint-Louis, Mbour, Ziguinchor et Kaolack…, le ministre rétorque : « Il faut dire que la situation de ces projets n’a jamais été la préoccupation de vos commissaires. La seule fois où on en a parlé, c’est par rapport aux autorisations d’engagement de 429 milliards et la différence sur les crédits de paiement et les autorisations d’engagement. »
Dans le même sillage, le ministre chargé du Budget a aussi dénoncé plusieurs manquements dans le rapport.
Amadou Ba s’est toutefois inscrit en faux contre ces accusations. Pour lui, les députés avaient effectivement abordé ces questions, comme la construction des hôpitaux et certaines dépenses sociales. « Les images existent. On ne veut pas dénaturer vos propos. Ne dénaturez pas les nôtres », fulmine le député de Pastef.
S’invitant dans ce punchline, le député de l’opposition Abdou Mbow a dénoncé ce qu’il considère comme une falsification. « Les observations faites sur le rapport montrent que nous avons une Assemblée nationale qui est en train de falsifier des rapports ; nous avons une commission qui a falsifié le rapport et c’est très dangereux », accuse le député de Takku Wallu.






