Publié le 10 Jun 2025 - 19:25
Colloque du Gingembre Littéraire : vers une justice postcoloniale ?

Le Portugal face à ses responsabilités historiques

 

À l’occasion du Colloque international du « Gingembre Littéraire » du magazine panafricain ContinentPremier, tenu à Genève le 28 mai, sous l’égide des autorités suisses, de l’Union africaine, de la Francophonie, de la République Démocratique du Congo et du Sénégal, les débats sur les réparations postcoloniales ont pris une dimension à la fois juridique, économique, politique et symbolique.

L’année 2025, proclamée « Année de la justice pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine » par l’Union africaine, offre un contexte propice à cette réflexion, que le cas du Portugal illustre de manière particulièrement éclairante.

En effet, en 2024, le président Marcelo Rebelo de Sousa a publiquement reconnu la responsabilité historique du Portugal dans les crimes coloniaux, un geste jusqu’alors impensable qui a ouvert la voie à une possible réparation. Mais comment traduire cette reconnaissance dans les faits, et surtout dans le droit ?

Le principal verrou reste le principe de l’intertemporalité, hérité de la sentence arbitrale Island of Palmas (1928), selon lequel un acte ne peut être jugé que selon les normes juridiques en vigueur à l’époque où il a été commis. Ce principe rend difficile toute reconnaissance juridique des crimes coloniaux, qui n’étaient pas codifiés comme tels à l’époque.

Pourtant, des contestations émergent contre cette vision figée du droit. Certains invoquent la clause Martens (1899), rappelant l’autorité des « lois de l’humanité » et de la « conscience publique » en droit humanitaire, tandis que d’autres s’appuient sur les approches critiques du Sud global, appelant à une relecture éthique et décoloniale du droit international.

Au Portugal, le débat sur les réparations a longtemps été obscurci par le mythe du lusotropicalisme, une idéologie forgée sous le régime autoritaire de Salazar (1933-1974) et présentant la colonisation portugaise comme plus humaine que celle des autres empires. Toutefois, cette vision idéalisée ne résiste pas à l’analyse historique des faits face aux divers massacres perpétrés dans les colonies portugaises.

Sur le plan juridique, ces violences, survenues après l’adhésion du Portugal à l’ONU en 1955, pourraient constituer des violations d’obligations internationales. Le fait que le pays n’ait commencé à ratifier les principaux traités relatifs aux droits humains qu’après 1975, à la suite du changement de régime provoqué par la Révolution des Œillets du 25 avril 1974, limite néanmoins toute responsabilité formelle.

Dans une telle situation, trois voies de réparation demeurent cependant envisageables : la voie législative, à l’image de la loi de 2015 sur la naturalisation des juifs séfarades chassés de la péninsule ibérique au XVe siècle, qui pourrait inspirer des dispositifs symboliques similaires pour les descendants des populations colonisées ; la voie diplomatique, par des accords de coopération renforcée avec les anciennes colonies ; ainsi que la voie sociétale, axée sur la mémoire, l’enseignement, la restitution patrimoniale et la reconnaissance historique dans l’espace public.

Quel que soit le pays, la justice postcoloniale doit avant tout commencer par une volonté politique sincère, une parole qui engage, et des actes qui suivent, afin que le droit, qui se veut un outil de paix, ne reste pas sourd aux voix du Sud global qui réclament la justice.

Par Rui Garrido,

professeur de relations internationales, Université Portucalense et

Catherine Maia,

professeure de droit international, Université Lusófona, Sciences Po Paris

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