Publié le 17 Jan 2022 - 16:35
DÉCÈS DE L’ANCIEN PRÉSIDENT MALIEN

IBK laisse son pays dans la tourmente 

 

Sa présidence a coïncidé avec l’une des périodes les plus sombres de l’histoire du Mali.

 

‘’Je n’ai jamais été d’accord avec votre  gouvernance, mais je reconnais en vous un homme extrêmement sensible. Que votre âme repose en paix. A sa famille et à ses proches, je présente toutes mes condoléances. Ainsi va la vie’’. Ces propos de l’activiste malienne Adam Dicko, connue pour sa participation au dernier Sommet Afrique-France et son plaidoyer en faveur du Mali, lors de la réunion du Conseil de sécurité de l’ONU sur les sanctions de la CEDEAO sur le Mali, démontrent le sentiment mitigé qui habite les Maliens, à l’annonce du décès, hier, de l’ancien président de la République Ibrahima Boubacar Keïta dit IBK.

Malgré les divergences et les contestations qui ont mené à son renversement le 18 août 2020 par le colonel Assimi Goïta, les Maliens rendent hommage à celui qui aura dirigé le pays de 2013 à 2020.

Dans un communiqué saluant ‘’la mémoire de l’illustre disparu’’, le gouvernement de la transition a confirmé la disparition du chef d’Etat qu’il a renversé pour s’établir au pouvoir. La télévision publique malienne a annoncé qu’un programme des obsèques sera annoncé ultérieurement, alors que la demeure du défunt a été prise d’assaut par des Maliens venus présenter leurs condoléances. Malade depuis plusieurs années, l’ancien président avait été autorisé à quitter le pays pour se soigner à l’étranger. Il effectuera au moins deux séjours sanitaires à Abou Dhabi, capitale des Émirats arabes unis, avant de rendre l’âme chez lui à Sébénicoro, à 76 ans.

Après des années de tourmente politique, IBK est devenu, aux yeux de nombreux Maliens, le principal responsable de la grave crise sécuritaire, politique et économique dans laquelle se trouve leur pays. Il avait été chassé du pouvoir après des mois de mobilisation au sein d’une population exaspérée par les violences en tous genres (djihadistes, communautaires ou crapuleuses), par la faillite des services de l’Etat et par une corruption réputée galopante. Il avait annoncé, le soir même de sa capture par la junte, sa démission sur la télévision nationale, disant de ne pas avoir d’autre choix pour éviter une effusion de sang.  

Ancien ambassadeur malien dans différents pays, ex-président de l’Assemblée nationale, porte-parole du président de la République, Premier ministre, avant de devenir chef d’Etat, IBK est un homme rompu aux rouages de la République. C’est surtout lors des deux mandats d’Alpha Oumar Konaré, premier Président de l’ère démocratique du Mali (1992-2002) qu’IBK a connu une ascension fulgurante. Il a notamment été Premier ministre de 1994 à 2000. Il se présente à l’élection présidentielle de 2002, mais n’arrive qu’en troisième position. Amadou Toumani Touré, dit ATT, un militaire à la retraite, l’emporte au second tour, puis se fait réélire dès le premier tour en 2007, devant IBK. ATT est renversé en 2012 par un putsch censé enrayer la déroute de l’armée face aux rebelles indépendantistes et djihadistes dans le Nord.  

L'élection présidentielle se tient finalement en 2013, après une guerre contre les djihadistes. IBK arrive en tête du premier tour. Au second tour, avant même la proclamation des résultats officiels, son adversaire, Soumaïla Cissé, reconnaît sa défaite. S’il bénéficiait de l'image de sauveur du Mali, à la Présidentielle de 2018, la paix qu'il avait promue n'est toujours pas arrivée, alors que des groupes armés et djihadistes continuent de sévir. La croissance économique est de 5 %, l'inflation basse, la situation budgétaire stable et la production de coton est repartie, mais le Mali souffre encore d'un chômage inquantifiable, d'une forte pauvreté et d'un système éducatif précaire. Sa présidence a également connu une importante instabilité gouvernementale (cinq Premiers ministres et sept remaniements en cinq ans) ainsi que des affaires de corruption et de népotisme. Il est quand même réélu, malgré une grande contestation de l’opposition qui dénonce des fraudes massives. 

Vice-président de l’Internationale socialiste, IBK a porté cette image d'homme de base de la France au Mali. Son accès au pouvoir avait été ‘’facilité’’ par l’intervention internationale lancée à l’initiative de Paris contre les djihadistes. D’ailleurs, l’ancien président socialiste François Hollande lui a rendu hommage, quelques heures après l’annonce de son décès. “Je connais Keita depuis longtemps. Nous avons travaillé ensemble sur l’entreprise que nous avons lancée. Il aimait le français. […] C’était une figure culturelle, très familier avec les écrivains africains et français’’, a-t-il déclaré. Un hommage auquel se sont associées beaucoup de personnalités internationales, dont le président de la République du Sénégal qui fait part de toute sa peine face à la disparition de l’ancien président malien.

La mort d’IBK survient dans un moment particulièrement difficile pour le Mali, isolé par un embargo décidé par la CEDEAO. Arrivé au pouvoir après un coup d’Etat et renversé par un autre, l'ex-président n’en demeure pas moins un homme très émotif. Sur les réseaux sociaux, une petite polémique est née sur les hommages que lui rendent des Maliens qui l’ont pourtant poussé à quitter le pouvoir. Au même moment, l’on se demande si les chefs d’Etat qui lui rendent hommage choisiront de se rendre à ses obsèques, après avoir décrété un embargo contre le Mali.

Lamine Diouf

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