Publié le 25 Oct 2012 - 08:05
DIALO DIOP

«Benno Bokk Yaakaar est devenue à bien des égards sans objet»

 

 

 

 

Dans cet entretien accordé à EnQuête, le Dr. Dialo Diop relève ce qui ressemble pour lui à du pilotage à vue dans l'action gouvernementale, souligne l'ambiguïté du président de la République sur certaines questions et raille la coalition Benno Bokk Yaakaar dont il estime la mission historique achevée.

 

 

Quel commentaire faites-vous des manifestations violentes des «Thiantacounes» qui exigent la libération de leur guide, Bethio Thioune ?

C’est un scandale que des justiciables exercent des voies de faits et des violences parfois sanglantes pour faire pression sur une procédure judiciaire en cours. Ou on est en République, ou c’est la pagaille généralisée. Cela montre que notre République n’en est pas une.

 

A qui la faute ?

La faute est à tous les hommes d’Etat qui se sont succédé à la tête de ce pays à coup de compromis et de compromissions, de clientélisme et de corruption avec les dignitaires religieux et coutumiers. Lisez l’ouvrage de Rolland Collin, «Sénégal, notre pirogue». Il raconte comment on préparait le Magal de Touba et le Gamou de Tivaouane chez le gouverneur général de l’Aof (Afrique occidentale française). C’est une mauvaise collaboration entre l’occupant et les notabilités locales que finalement cet Etat néo-colonial a perpétuée (…)

 

On a noté ces derniers jours un renchérissement du coût de la vie avec récemment la hausse du prix de l’huile qui a été finalement annulée. Macky Sall a-t-il les moyens de sa politique ?

Le grand problème de tous nos pays qui sont structurellement dépendants de l’aide étrangère, c’est que les chefs d’Etat, en dehors de leur pouvoir de nomination et de révocation, ne décident de rien. Ils sont les jouets de la virevolte des cours mondiaux. C’est pourquoi les promesses qu’ils font sont l’équivalent de serments d’ivrogne. Ils ne maîtrisent pas les prix des denrées de base, des produits énergétiques ou des valeurs refuges. Nous ne sommes pas maîtres de notre destinée. Donc, nous sommes incapables de conduire nos politiques économiques avec des objectifs prédéfinis. C’est la raison pour laquelle lorsque le président Macky Sall se heurte à une impossibilité matérielle, il est obligé de reculer.

 

Il a promis dans son programme Yoonu Yokuté 500 000 emplois sur 7 ans, la couverture médicale universelle, une bourse au sein des familles. Est-ce réaliste ?

La volonté politique est un élément déterminant dans tout projet politique. Quand on veut faire la couverture sanitaire universelle ou le plein emploi, et qu’on en fait un objectif majeur, on se donne les moyens de les atteindre pas à pas.

 

En quoi faisant ?

Au Sénégal, comme dans la plupart des autres pays africains, les terres sont vierges à construire ou à reconstruire. Il y a plus du potentiel de travail qu’il y ‘en a Afrique de l’Ouest. Pour cela, il faut que nous cessions de vendre aux étrangers ce que nous produisons. Il faut que nous cessions de brader nos terres. Il faut que les ressources locales soient destinées aux besoins locaux ; que ce qui doit être exporté soit d’abord transformé sur place à l’image de ce que font nos amis asiatiques. Je vous garantis qu’avec une politique de développement endogène basée sur ces principes là, vous vous rendrez compte que nous n’avons pas assez de main-d’œuvre au Mali, en Gambie comme au Sénégal. Ensuite, nous avons une monnaie dont 50% des devises sont stockées au Trésor français. Nous n’avons aucune marge de manœuvre pour faire face à ces exigences populaires.

 

Le président français promet de prélever 10% de la taxe sur les transactions financières. Est-ce un bon présage ?

Chat échaudé craint l’eau froide ! Nous jugeons sur les actes, et non sur les déclarations. C’est la troisième fois qu’un président français annonce la mort de la françafrique mais qui, apparemment, renait de ses cendres comme un sphinx. La vérité, c’est que la France ne peut pas renoncer à sa tutelle sur les pays africains parce que c’est de là qu’elle tire son statut de puissance moyenne (…)

 

A vous entendre, c'est rien de nouveau sous le soleil quoi !

Pour l’instant, ces discours sont à prendre avec des pincettes en attendant les actes. La taxe sur les transactions financières européennes concerne l’Europe. Ce que nous devons faire, c’est rétablir notre souveraineté monétaire, battre notre propre monnaie à l’échelle africaine, et gérer notre propre devise dans des banques africaines.

 

Mais faudrait-il que les Africains soient animés de la même volonté. Ils n’arrivent même pas à s’accorder sur la crise malienne, laissant l’initiative à la France.

Je crois que vous vous trompez. N’oubliez jamais que la crise au nord du Mali est une conséquence directe de l’agression de l’Otan contre la Libye de Khadafi. C’est l’assassinat de Khadafi par les bombardiers franco-britanniques avec des rebelles stipendiés qui a permis la libération de toutes les milices, et en conséquence la résurgence de la rébellion touarègue dans le nord du Mali qui est un vieux problème. La France de Hollande est plus intéressée par la libération de ses otages aux mains d’AQMI que par la libération du nord Mali. Chacun joue son jeu. C’est à nous Africains de jouer le nôtre (…)

 

Le processus de paix en Casamance semble au point mort. Pendant ce temps, des militaires sont aux mains des rebelles…

C’est une question de sécurité nationale. Il faut se donner les moyens de crever l’abcès. Étant donné que l’unité et l’intégrité du territoire ne sont pas négociables, si on négocie avec le MFDC, il faut savoir sur quoi on va négocier. Est-ce qu’ils ont d'autres revendications que l’indépendance. Pourquoi quitter le Sénégal et aller en Italie à San't Egidio ? Il faut régler ce problème ici ! A défaut, aller chez un pays frère d’accord parties. Si on n’est pas d’accord, on va chez les voisins éloignés à Sun City en Afrique du Sud, par exemple, comme l’ont fait les Congolais.

 

Vous proposez quoi concrètement ?

Les Assises nationales avaient proposé des concertations nationales incluant toutes les parties afin qu’on identifie le vrai problème posé par les indépendantistes. Au terme de ces concertations, de deux choses l’une : ou bien il y a accord consensuel et on l’applique, on panse les plaies ; ou alors, il y a un désaccord sur la sécession. Dans ce cas, il n’y a pas d’autre solution que de mater les sécessionnistes avec le minimum de violence et le maximum de fermeté.

 

Le président de la République a annoncé la mise en place une commission de refondation des Institutions. Est-ce une volonté d’aller dans le sens voulu par les «Assisards» ?

Là aussi, on est confus. Tantôt, le président Macky dit qu’il applique les conclusions sans réserve, tantôt avec réserve. Il faut une position claire. Du point de vue institutionnel, la question de la refondation ne pourra être tranchée que dans le cadre d’un référendum constitutionnel. Parmi les sujets qui seront débattus, il y a le cumul de poste de président de la République et de chef de parti. De Senghor à Abdoulaye Wade en passant par Abdou Diouf, ça toujours été ainsi. Cela entraîne mélange des genres et confusion des rôles.

 

Depuis la mise place de la Cour contre l’enrichissement illicite, vous sentez les choses bouger ?

On a l’impression que le nouveau pouvoir fait du pilotage à vue dans tous les domaines de la vie nationale. Sur la lutte contre l’enrichissement illicite. Plusieurs faux pas ont été commis.

 

Par exemple ?

Comme le premier décret portant création de la cour de l’enrichissement illicite qui a dû être attaqué par Wade avant qu’il ne soit remplacé par un autre. Les effets d’annonce concernant le procès de Hissène Habré, qui devra être ouvert avant le 31 décembre. Or, les chambres spéciales doivent être d’abord installées. Il y a beaucoup d’erreurs comme ça que le pouvoir pouvait éviter avec un esprit de système et de rigueur dans les méthodes de travail. En tout état de cause, il est encore tôt pour dire s’ils sont sincères dans la volonté de nettoyer les écuries d’Augias et de sanctionne toute ces bandes de prédateurs qui ont pillé le pays. Au Rnd, nous sommes prudents et nous observons. D’ici quelques semaines ou quelques mois, il faudra jeter les masques et annoncer la couleur. Alors, tout le monde y verra clair !

 

Comment appréhendez-vous l’avenir de Benno Bokk Yaakaar dont vous êtes membres au regard des intérêts parfois antagonistes ?

En vérité, Bennoo Bokk Yaakaar est une vaste coalition hétéroclite. Il y a presque tout le monde dedans. Elle avait une mission : dégager la majorité présidentielle de Wade. Cela a été fait. Elle a voulu perpétuer cet objectif durant les législatives. Apparemment, elle y a réussi. Aujourd’hui, elle est devenue à bien des égards sans objet.

 

Mais Tanor Dieng parle de «gérer ensemble»

Oui, mais le chef de la coalition, le président de la République dit : «C’est moi qui décide et seul». Comment on peut décider seul et gérer ensemble ? Il y a contradiction. Tout cela va se décanter avec le temps. Ceux qui n’ont d’autres objectifs que d’être au pouvoir à cause de ses délices et de ses poisons, ils resteront arrimés à l’attelage gouvernemental le plus longtemps possible. Mais ceux qui n’ont de souci que l’intérêt national, ils seront obligés de quitter l’attelage et de préparer l’alternance s’ils estiment que Bennoo Bokk Yaakaar ne répond plus au besoin populaire de changement véritable.

 

 

DAOUDA GBAYA

 

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