Une diplomatie de « rupture » face aux enjeux de la continuité stratégique

Il y a un an, le Pastef arrivait au pouvoir avec 54 % des voix, marquant la troisième alternance politique en moins d’un quart de siècle au Sénégal. Porté par une idéologie panafricaniste et souverainiste, ce parti, souvent perçu comme hostile au néocolonialisme, a insufflé un vent de changement dans la politique étrangère du pays. Dans un contexte où les populations africaines sont de plus en plus exigeantes face à l’influence occidentale, notamment française, la diplomatie sénégalaise a connu une année riche en contrastes. Entre renégociation de contrats, fermeture des bases militaires françaises, repositionnement régional et gestion des relations internationales, le bilan est contrasté. ‘’EnQuête’’ tente d'analyser les réalisations, les défis et les perspectives de la diplomatie sénégalaise sous l’ère de Bassirou Diomaye Faye.
Dès son arrivée au pouvoir, le président Bassirou Diomaye Faye a affiché sa volonté de redéfinir les relations du Sénégal avec ses partenaires traditionnels, notamment la France. L’un des actes les plus symboliques de cette nouvelle diplomatie a été la fermeture des bases militaires françaises. Dans une déclaration à l’AFP, le 28 novembre, le président a justifié cette décision en affirmant que ‘’la souveraineté ne s’accommode pas de la présence de bases militaires étrangères dans un pays souverain’’. Cette position, bien qu’audacieuse, s’inscrit dans une logique de rééquilibrage des relations avec la France, partenaire historique, mais souvent perçu comme dominant.
Le président Faye a toutefois tenu à préciser que cette décision ne signifiait pas une rupture avec l’Hexagone. ‘’Il s’agit d’un partenariat rénové’’, a-t-il déclaré, soulignant que la France reste un partenaire important pour le Sénégal, notamment en matière d’investissements et de coopération économique. Pour illustrer son propos, il a cité les relations stratégiques que le Sénégal entretient avec d’autres pays comme la Chine, la Turquie, les États-Unis ou l’Arabie saoudite, sans présence militaire sur le territoire.
La renégociation des contrats, notamment dans le secteur pétrolier, gazier et de l’eau, a également été un axe majeur de cette diplomatie souverainiste. Bien qu’il soit encore difficile d’évaluer les gains concrets de ces renégociations, elles ont été perçues favorablement par une population désireuse de voir son pays tirer pleinement profit de ses ressources naturelles.
Diplomatie de bon voisinage : une nouvelle approche
Le président Bassirou Diomaye Faye a effectué une vingtaine de voyages officiels, dont une majorité en Afrique. La diplomatie de bon voisinage a été l’un des points forts de cette première année. Contrairement à ses prédécesseurs, qui réservaient traditionnellement leur première visite officielle à la France, le président Faye a choisi de se rendre en Mauritanie et en Gambie, deux pays voisins stratégiques. Cette décision a été perçue comme un signal fort d’une diplomatie recentrée sur les priorités régionales. Le Premier ministre et la ministre des Affaires étrangères ont également effectué plusieurs visites dans ces pays, renforçant ainsi les liens de coopération.
Cette approche a été saluée par de nombreux observateurs, qui y voient une rupture avec les pratiques passées. En privilégiant les relations avec ses pays voisins, le Sénégal affirme sa volonté de jouer un rôle de leader dans la sous-région, tout en répondant aux attentes d’une population de plus en plus critique vis-à-vis de l’influence française.
De ce fait, la nomination du professeur Abdoulaye Bathily comme envoyé spécial pour les questions internationales vient renforcer le rayonnement diplomatique du Sénégal. Universitaire de renom et figure politique respectée, le Pr Bathily incarne l’expertise et l’expérience nécessaires pour porter haut les couleurs du Sénégal dans des dossiers complexes et stratégiques. Sa désignation est le signe d'une volonté affirmée du président Bassirou Diomaye Faye de s’appuyer sur des personnalités compétentes pour défendre les intérêts du pays et contribuer à la résolution des crises internationales.
CEDEAO et AES : un équilibre délicat
Sur le plan régional, le Sénégal a maintenu son ancrage au sein de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), malgré les appels de certains sympathisants du régime à une rupture avec cette organisation. Le président Faye et son équipe ont au contraire réaffirmé leur attachement à la CEDEAO, tout en tendant la main aux pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), souvent critiqués pour leurs coups d’État.
Cette position équilibrée a permis au Sénégal de jouer un rôle de médiateur dans la région, une tradition bien ancrée dans la diplomatie sénégalaise. Cependant, ce rapprochement avec l’AES n’a pas été sans susciter des tensions avec certains pays de la CEDEAO, qui voient d’un mauvais œil les relations de Dakar avec des régimes putschistes. La gestion de ce dossier reste l’un des défis majeurs pour la diplomatie sénégalaise.
Malgré tout, les efforts déployés par le Sénégal en matière de dialogue et de paix dans les crises sous-régionales sont salués par de nombreux observateurs. Que ce soit dans la gestion des tensions au Sahel, dans les négociations entre la CEDEAO et l’Alliance des États du Sahel (AES), ou encore dans le conflit entre la République démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda, Dakar a su jouer un rôle de médiateur crédible et impartial. Ces initiatives s’inscrivent dans la tradition diplomatique sénégalaise, reconnue pour son engagement en faveur de la paix et de la stabilité en Afrique.
Défis et controverses
Sa position sur le conflit israélo-palestinien est sans équivoque : il plaide en faveur de la création de deux États et du respect des droits des Palestiniens. Un discours qu'il a réitéré à plusieurs reprises, notamment à la tribune des Nations Unies à New York et lors du Sommet de l'OCI à Banjul.
Concernant la guerre entre la Russie et l’Ukraine, il s'inscrit dans la continuité de son prédécesseur, adoptant une posture prudente et équilibrée. En août 2024, Dakar avait convoqué et rappelé à l’ordre l’ambassadeur d’Ukraine, lui rappelant ses obligations de retenue et de non-ingérence. Cette décision faisait suite à un message publié par le diplomate sur Facebook, dans lequel il exprimait un soutien explicite et sans nuance à l’attaque qualifiée de "terroriste" menée entre les 25 et 27 juillet 2024 contre les forces armées maliennes (Fama) à Tinzaouatène.
Malgré ces avancées, la diplomatie sénégalaise n’a pas été exempte de critiques. L’arrivée de Donald Trump au pouvoir aux États-Unis et le gel de l’aide internationale américaine ont plongé de nombreux projets sénégalais dans l’incertitude. Cette décision unilatérale a mis en lumière la vulnérabilité du Sénégal face aux aléas de la politique internationale.
La question migratoire a également été un dossier épineux. L’envoi de milliers de jeunes Sénégalais en Espagne et au Qatar a divisé l’opinion publique, tandis que la régularisation des titres de séjour et la réciprocité dans les accords migratoires peinent à trouver des réponses exhaustives.
Par ailleurs, la ministre des Affaires étrangères, Yacine Fall, ancienne cadre des Nations Unies, applique la ligne diplomatique définie par le président de la République. Cependant, elle fait l’objet de nombreuses critiques, aussi bien de la part de professionnels du secteur que de diplomates et de citoyens sénégalais. Beaucoup s’interrogent sur sa capacité à porter les ambitions d’un pays dont la diplomatie a toujours été reconnue sur la scène internationale. Ses prises de parole publiques, parfois maladroites, ainsi que certaines approximations sur des dossiers sensibles alimentent les débats et suscitent de vives réactions. Sur les réseaux sociaux, son image est souvent moquée, reflétant un malaise grandissant.
Face à cette situation, nombreux sont ceux qui estiment que le président Bassirou Diomaye Faye devrait rapidement rectifier le tir en confiant la diplomatie à une personnalité plus à même d’incarner les aspirations du Sénégal et de préserver son rayonnement international.
En définitive, la première année de la diplomatie sénégalaise sous l’ère Bassirou Diomaye Faye a été marquée par des avancées significatives, notamment en matière de souveraineté et de renégociation des contrats. Cependant, les défis restent nombreux, qu’il s’agisse de la gestion des relations avec la CEDEAO et l’AES, de la question migratoire ou de la crédibilité de certains acteurs clés.
Dans un monde de plus en plus globalisé et interconnecté, le Sénégal devra continuer à promouvoir avec habileté ses aspirations souverainistes et les réalités géopolitiques. La prochaine année sera cruciale pour consolider les acquis et répondre aux attentes d’une population désireuse de voir son pays jouer un rôle de premier plan sur la scène internationale.
AMADOU CAMARA GUEYE