Publié le 14 Jan 2025 - 21:34
SÉNÉGAL - COOPÉRATION SOUS-RÉGIONALE

Entre la CEDEAO et l’AES, un équilibre à trouver

 

Le Sénégal, sous la présidence de Bassirou Diomaye Faye, se trouve à un carrefour diplomatique crucial entre l'Alliance des États du Sahel (AES) et la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO). Chaque geste de souveraineté du Sénégal, surtout lorsqu'il implique une critique de la France, est suivi d'une réaction positive de l'AES, qui encourage Dakar à rejoindre ses rangs. Cette dynamique soulève des questions importantes sur la direction que prendra le Sénégal dans un contexte géopolitique en mutation.

 

L’AES, née des flancs de la CEDEAO, a été formée par des pays qui expriment une méfiance totale envers l’ancienne puissance coloniale et les structures régionales perçues comme des instruments de pression, notamment la CEDEAO. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont changé d’alignement politique en mettant fin à leur coopération militaire avec la France, cherchant ainsi à bâtir une nouvelle ère de souveraineté et d'indépendance. La montée du mouvement politique du Pastef au Sénégal, qui prône également une rupture avec l'ancien système, a été perçue par les pays de l'AES comme une opportunité d'unir leurs forces. Les dirigeants militaires de l'AES considèrent que le Sénégal est un allié naturel, en raison des valeurs communes d’émancipation et de souveraineté qui les lient.

En mai 2024, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a effectué une visite officielle à Ouagadougou et à Bamako, soulignant son engagement à renforcer les relations bilatérales avec les pays de l'AES. Cette visite a été perçue comme un signal fort de soutien à leurs efforts pour établir une autonomie vis-à-vis de la CEDEAO et de l’ancienne puissance coloniale. Ce nouveau chef d’État, élu sur la promesse de rompre avec l'ancien régime de Macky Sall, partage une vision similaire à celle des pays de l'AES.

Ainsi, le nouveau régime se trouve au cœur d'une délicate équation géopolitique, pris entre les aspirations de l'Alliance des États du Sahel et les positions de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest. Alors que le Sénégal cherche à préserver des relations équilibrées avec l'ensemble des acteurs régionaux, son rôle de médiateur soulève de nombreux défis et risques.

Le rapprochement timide entre le Sénégal et l'AES

Amadou Moctar Ann, spécialiste des questions internationales, souligne que cette démarche s'inscrit dans la volonté du Sénégal de rompre avec l'ancien système mis en place par son prédécesseur Macky Sall. Il souligne qu’à ‘’court et moyen terme, le gouvernement sénégalais partage en effet de nombreuses convergences avec les États de l'AES, notamment sur la question de la souveraineté et de la rupture avec l'influence française, l'ancienne puissance coloniale’’. 

Il poursuit que "le Sénégal occupe une position diplomatique remarquable dans la crise qui oppose la CEDEAO à l'Alliance des États du Sahel. Cette position s'explique par plusieurs facteurs géopolitiques et historiques. Dakar bénéficie d'un capital de confiance auprès des deux camps’’.

Selon l'expert, le Sénégal a su préserver son indépendance décisionnelle vis-à-vis des puissances extérieures, ce qui renforce sa crédibilité auprès de l'AES. De plus, son statut de membre fondateur de la CEDEAO et sa stabilité politique lui confèrent une légitimité particulière aux yeux de l'organisation ouest-africaine.

D’après lui, sur le plan sécuritaire, ‘’le Sénégal a un intérêt majeur à maintenir des relations constructives avec ses voisins du Sahel pour lutter contre les menaces transnationales. Sur le plan économique, le pays cherche à préserver ses échanges commerciaux avec les États de l'AES, qui constituent des partenaires significatifs. Sur le plan diplomatique, cette position de médiateur renforce l'influence régionale et internationale du Sénégal. Bassirou Diomaye Faye, président du Sénégal, déclare : "Notre rôle de facilitateur dans cette crise régionale est reconnu par l'ensemble des parties. Nous appliquons une diplomatie pragmatique qui nous permet de maintenir le dialogue avec tous les acteurs.’’

Cependant, le Sénégal reste très prudent et affirme son appartenance fondamentale à la CEDEAO, allant jusqu'à condamner les dernières accusations portées contre la menace sécuritaire.

Les risques d'un rapprochement avec l'AES

Malgré les bénéfices potentiels, un rapprochement trop marqué entre le Sénégal et l'AES comporte de nombreux risques, met en garde un jeune chercheur. Sur le plan sécuritaire, les groupes armés opérant dans la région pourraient exploiter la position intermédiaire du Sénégal. La perméabilité des frontières avec le Mali expose particulièrement le pays à des infiltrations, d'autant que les groupes terroristes perçoivent souvent les États médiateurs comme des cibles privilégiées. Sur le plan géopolitique, il analyse que le Sénégal risque de perdre la confiance des deux camps, s'il ne parvient pas à maintenir un équilibre délicat dans ses relations. Son influence régionale pourrait également diminuer, si sa médiation échoue.

Sur le plan économique, les échanges commerciaux du Sénégal pourraient pâtir d'une détérioration des relations avec l'un ou l'autre camp. Le pays doit notamment préserver ses corridors commerciaux avec le Mali, essentiels pour son économie. Sur le plan de la politique intérieure, cette position de médiateur peut créer des tensions. Une partie de l'opinion publique sénégalaise pourrait reprocher au gouvernement de ne pas avoir adopté une position plus ferme contre les coups d'État, tandis qu'une autre pourrait critiquer un alignement trop marqué sur les positions de la CEDEAO.

Pour atténuer ces risques, Amadou Moctar Ann recommande de s'inspirer de la stratégie du Sultanat d'Oman, qui a su préserver sa position de médiateur dans le Golfe grâce à une diplomatie discrète et une communication pondérée. Le pays gagnerait également à renforcer ses capacités de sécurisation des frontières et à diversifier ses partenariats économiques pour réduire sa vulnérabilité aux pressions extérieures.

Bien que la position délicate du Sénégal entre la CEDEAO et l'AES soit source de défis, elle lui offre aussi l'opportunité de jouer un rôle clé dans la stabilisation de la région. Avec une diplomatie pragmatique et une approche équilibrée, Dakar peut espérer préserver ses intérêts tout en contribuant à la résolution de cette crise régionale complexe.

Amadou Camara Gueye

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