Publié le 3 Nov 2026 - 13:30
MOUHAMED MANGANE, OPÉRATEUR ÉCONOMIQUE, PRODUCTEUR DE BANANES

“Nous frôlons 95 % d’autosuffisance, mais l’État doit sécuriser nos terres et protéger nos producteurs”

 

Horticulture, souveraineté alimentaire et défis fonciers, l’opérateur économique et producteur de bananes, Mouhamed Mangane, dresse un état des lieux sans complaisance de la filière sénégalaise. Entre motifs de satisfaction face aux mesures de régulation du marché prises par l'État, défis d'accès au foncier et à l'eau, et enjeux de compétitivité face à la concurrence sous-régionale, il interpelle les autorités pour consolider l'autonomie nationale.

 

Comment appréciez-vous les récentes décisions prises par les autorités pour soutenir la commercialisation de la banane produite au Sénégal ?

Côté commercialisation, nous tenons à remercier l'État du Sénégal pour l'engagement qu'il a pris afin de soutenir la banane locale pour atteindre l'autosuffisance dans chaque filière. L'année dernière, ils nous avaient accordé 3 mois de protection/suspension des importations, et cette année ils nous ont accordé 6 mois. C'est vraiment une immense fierté, très importante et très précieuse pour la filière. C'est pourquoi, en tant que producteurs, nous nous reconnaissons pleinement dans l'accompagnement que l'État apporte à cette filière.

Quels ont été vos interlocuteurs au niveau gouvernemental et institutionnel pour parvenir à cet accord ?

Nous avons rencontré le ministre du Commerce. Si cela a pu se réaliser, c'est grâce à Dieu, à lui, aux acteurs avec qui il travaille et à la collaboration avec l'ARM (Agence de régulation des marchés). L'engagement et le travail formidable accompli font qu'aujourd'hui, nous sommes extrêmement fiers de l'évolution de la filière banane.

À quel niveau de couverture des besoins nationaux se situe aujourd'hui la production locale de bananes ?

Par rapport à la situation actuelle du marché et aux niveaux de production, nous encourageons l'État du Sénégal, car il faut savoir qu'actuellement le Sénégal peut couvrir ses propres besoins en bananes à près de 90 à 95 %. En d'autres termes, au regard des volumes produits chaque mois, il manque très peu de chose pour que la filière subvienne à 100 % des besoins du marché. Nous prions pour que dès la prochaine saison, ce cap des 100 % soit atteint et qu'aucune banane n'ait plus à être importée.

Quel message adressez-vous au Président de la République sur cette question de la souveraineté alimentaire ?

Nous remercions vivement le Président de la République pour son engagement et sa vision concernant la filière banane, et plus particulièrement pour l'agriculture sénégalaise dans son ensemble. Nous le remercions chaleureusement, ainsi que le ministre du Commerce, pour leur excellent travail. Nous demandons simplement de continuer à prêter attention à cette question, tout en gardant à l'esprit qu'un pays doit pouvoir disposer de sa propre autonomie. Si cela se réalise, c'est tout le Sénégal qui progressera.

  “Il y a près de 75 à 100 GIE qui ont uni leurs forces pour se regrouper en corporation”  

Pourriez-vous nous présenter la cartographie de la production de bananes au Sénégal et la manière dont les producteurs sont organisés ?

C'est par là que j'aurais dû commencer. Des milliers de personnes travaillent dans cette filière. Rien qu'en plein air, il y a près de 75 à 100 GIE qui ont uni leurs forces pour se regrouper en corporation. La production est principalement basée entre Tambacounda, Kolda et Vélingara, mais elle est également présente à Ndiaffate/Ndianaan et dans le Fouta. C'est de cette façon que la banane sénégalaise évolue.

Le Président de la République s'était rendu sur le terrain à Laboya. Quel souvenir gardez-vous de cette tournée économique ?

Le Président de la République avait effectué une tournée économique et s'est rendu dans un village appelé Laboya. Les agriculteurs de toute la zone s'étaient mobilisés pour le recevoir. Ce fut une très grande surprise pour lui de constater de visu, sur les lieux mêmes de notre travail, les activités menées. Il a été énormément ravi, et de notre côté, nous étions très heureux de cette visite.

Quelles sont vos attentes vis-à-vis de l'État en matière d'accès à la terre et de financement bancaire ?

Pour que nous puissions évoluer, l'État du Sénégal doit accompagner les agriculteurs non seulement pour obtenir des terres, mais aussi pour les valoriser et les garantir auprès des banques afin que cela profite pleinement aux planteurs. C'est un point que j'avais déjà évoqué lors de la tournée présidentielle, et nous plaçons beaucoup d'espoir dans les promesses faites.

  “La filière fait face à d'immenses difficultés foncières.”  

Quels sont précisément les blocages fonciers auxquels font face les planteurs de bananes ?

Nous interpellons le Président de la République : la filière fait face à d'immenses difficultés foncières. Les terres où l'on souhaite implanter les bananeraies sont en grande partie des zones tampons ou des zones de parcelles réglementées. Nous demandons au chef de l'État de nous soutenir pour lever ces contraintes ou nous attribuer un espace dédié. Des zones comme Fuddu et Vélingara, ou l'espace situé entre Fuddu et Mba Mba, disposent d'une superficie suffisamment vaste pour abriter toute la filière banane.

Comment se passent vos relations avec les services des Eaux et Forêts et de la gestion des parcs nationaux ?

Le secteur est géré d'un côté par le ministère de l'Environnement et de l'autre par les Parcs nationaux. Concernant les Parcs, depuis 1980 jusqu'à présent, nous travaillons ensemble sans aucun problème grâce à des protocoles renouvelés chaque année. C'est une collaboration très louable. Nous remercions le conservateur basé à Tambacounda pour son soutien. Nous demandons au service des Eaux et Forêts d'adopter la même démarche collaborative afin d'écouter nos doléances et de nous soutenir, notamment pour l'accès aux ressources en eau.

Récemment, le Premier ministre s'est rendu en Côte d'Ivoire et des réunions ont eu lieu avec des acteurs ivoiriens. Comment les producteurs analysent-ils ces échanges sous-régionaux ?

Nous avons vu que le Premier ministre s'est rendu en Côte d’Ivoire avec le ministre de l'Agriculture, et que des acteurs ivoiriens sont également venus le mois dernier pour une réunion à l'ARM. Nous disons qu'avant de s'engager ou de vendre, il faut bien s'informer. Même si les accords entre États dépassent parfois les agriculteurs, nous demandons au Premier ministre que chaque engagement pris soit suivi de très près, au bénéfice strict des acteurs nationaux.

De quelles manières les pays voisins soutiennent-ils leurs producteurs, et que demandez-vous aux autorités sénégalaises ?

Des pays comme la Côte d’Ivoire ou le Ghana protègent leurs agriculteurs et les accompagnent financièrement. Au Sénégal, la filière banane a été développée à 95 % par les efforts propres des agriculteurs eux-mêmes, passant de 1 hectare à plus de 3 000, 4 000 voire 5 000 hectares. L'État se doit donc d'y prêter une attention particulière, de mieux nous protéger et de nous soutenir davantage. C'est un appel direct que nous lançons au Premier ministre et au ministre de l'Agriculture.

Quels sont vos appels spécifiques à l'endroit du ministère de l'Agriculture ?

Nous demandons au ministre de l'Agriculture d'accorder une plus grande attention à la banane. C'est une filière structurée qui accomplit de réels progrès et qui est la plus proche de l'autosuffisance au Sénégal. Nous devrions être cités en modèle. Par ailleurs, il faudrait intégrer les producteurs dans les missions et tournées internationales pour que nous puissions représenter le Sénégal, observer ce qui se fait ailleurs et rivaliser avec les acteurs internationaux.

Un dernier mot à l'attention des autorités de l'Environnement ?

Nous tenons à saluer le travail d'un conservateur au niveau du parc à Tambacounda, M. Ndaw. Il a un comportement exemplaire et fait un travail formidable en renouvelant régulièrement les protocoles avec les producteurs. Toute la filière lui en est reconnaissante. Nous prions pour que le Sénégal atteigne l'autosuffisance dans l'ensemble de ses filières agricoles.

Mamadou Diop

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